‹ Histoire de la province de Québec (volume 3)Chapitre 25 sur 46 · La Patrie, 8 avril · texte numérisé non relu

La Patrie, 8 avril

nomic ». Le conférencier fixa Timprudent, et, à brûle-pourpoint :

« Que penseriez-vous si, sous prétexte d'économie, nous supprimions renseignement anglo-protestant dans la province de Québec ?

« Faites des économies à THôtel de Ville, à Québec et à Ottawa ; mais n'en faites pas aux dépens des fiertés nationales, des croyances, de la liberté et de la justice ! »

Cette réplique souleva des applaudissements. Mais la Patrie ne la classerait-elle pas au nombre des « longues phrases » et des « formules creuses » ? Sur la grande question du jour, la Réciprocité, Bourassa se déclarait encore incapable d'être résolument pour ou contre (Le Devoir^ 18 avril). Il refusait même d'y voir une question d'importance majeure, mettant en jeu « les principes fondamentaux de la vie nationale ». Et surtout, il refusait de s'allier sur ce terrain avec CliflFord Sifton :

« Sous couleur de lutte contre la Réciprocité, on ne me fera pas accepter des alliances et des compromis avec des gens dont j'ai, toute ma vie, combattu les idées, les sentiments, les instincts, et méprisé les méthodes. »

Les conservateurs du Star décidèrent d'écarter Bourassa plutôt que de manquer l'alliance avec Sifton. La Patrie étudia, dans une série d'articles, « la crise du parti conservateur », en attribuant la responsabilité à Bourassa. Un jour, elle lui reprocha d'avoir accaparé toute la place à Québec, et relégué dans l'ombre le chef et le programme du parti conservateur :

« // a pris tellement de place, avec M. Lavergne et M. Prévost, qu'on dirait le parti conservateur entièrement supprimé de l'arène provinciale. C'est uniquement pour le triomphe du programme nationaliste que l'on y fait la lutte. Les vieux conservateurs reprochent à M. Tellier de s'être effacé devant le député de Saint-Hyacinthe ; il aurait dû, disent-ils, se servir de M. Bourassa au lieu de permettre à M. Bourassa de se servir de lui... »

Un autre jour, elle lui reprocha d'avoir coupe Monk et les conservateurs canadiens-français de leurs amis politiques des autres provinces. La conclusion s'imposait : l'opposition ne pourra profiter des circonstances et renverser Laurier qu'après s'être débarrassée de Bourassa, et solidement unie.

Bourassa n'était pas seul responsable de la crise conservatrice. Peut-être même, en combattant Sifton, aidait-il à la résoudre. Borden, personnalité moyenne, n'avait pas compensé par des gains en Ontario et dans l'Ouest la demi-dissidence de Monk et des conservateurs canadiens-français. L'Ouest croissait en importance électorale. Les deux partis promettaient la construction du chemin de fer de la Baie d'Hudson, susceptible de fournir à l'Ouest un port d'été, pour ses exportations vers l'Europe. Les conservateurs adoptèrent l'idée, les premiers ; mais le gouvernement Laurier en ravit le mérite, en accordant un contrat pour la construction du premier tronçon. Et le projet de Réciprocité achevait de séduire les trois provinces des Prairies. Des conservateurs anglais de Montréal et de Toronto reprirent la cabale de l'année précédente contre Borden. Les uns voulaient lui substituer ClifFord Sifton, d'autres, Richard Mc- Bride, premier ministre de la Colombie-Britannique. Borden, découragé, voulut au moins passer le com-

mandement à un conservateur authentique : il offrit sa démission à McBride ^. Un round-robin se signait, d'ailleurs, pour forcer la démission du chef. Une délégation vint préparer Borden au sacrij&ce. Mme Borden, avertie, intervint, et, posant la main sur le bras de son mari : « Robert, vous ne démissionnerez pas. » Puis elle adressa aux délégués — déconfits — quelques cinglantes observations sur la loyauté. George Perley prit l'initiative d'un round-robin de sens contraire — favorable à Borden — qui recueillit un plus grand nombre de signatures. Le parti accomplit un effort vers T unité, sous la direction de Borden. Le Grand-Tronc favorisait le parti libéral, par tradition, par reconnaissance, et par opposition automatique au Pacifique-Canadien. Au cours d'un dîner à demi officiel, Borden menaça le Grand-Tronc de représailles. Wainwright vint trouver Borden, en affirmant la neutralité de son réseau. « Il tira de notre entrevue peu de réconfort », écrit Borden.

Les libéraux éprouvaient aussi des difficultés. Les menus ou gros scandales à la charge de tel député, de tel ministre, de telle administration. L'un des plus pittoresques fut relevé par Blondin contre Adélard Lanctôt, député de Richelieu, qui avait fait repeindre sa maison, aux frais de l'Etat, par les ouvriers du chantier naval de Sorcl. C'était un genre d'abus courant, véritablement entré dans les mœurs, presque légitimé par l'usage. Et cependant l'affaire prit des proportions. Il fallut nommer un comité d'enquête ; la majorité blanchit Lanctôt, mais la minorité rédigea un rapport séparé. Le député de Richelieu reçut et garda le surnom de « Lanctôt la peinture ». Il y

1. Robert Laird Borden : His Memoirs, Vol. I, pp. 308 et suiv.

avait encore, pour nous en tenir à la province de Québec, la dissidence du Pays, où Godfroy Langlois ne cessait de dénoncer la corruption et de prédire la ruine du parti libéral. Mais surtout, deux grandes catégories de mécontents se dressaient contre le gouvernement Laurier : en Ontario, les impérialistes, adversaires de la Réciprocité ; dans Québec, les nationalistes, adversaires de la marine. Le Mail and Empire, de Toronto, écrivit en toutes lettres, en gros caractères : « Laurier répudie l'Angleterre pour venir en aide aux Etats-Unis. »

Comme ils avaient organisé des assemblées pour « expliquer » la loi de la marine, les libéraux organisèrent des assemblées pour « expliquer » la Réciprocité. Dans la province de Québec, Fisher et plusieurs députés ministériels entreprirent des tournées de conférences. Pendant ce temps, les divers groupes de l'opposition, dans la province, tenaient des conciliabules. Il s'agissait de savoir si Monk et ses amis : Pierre-Edouard Blondin, Bruno Nantel, Eugène Paquet, et les autres, resteraient alliés de Bourassa, ou le lâcheraient pour rejoindre Borden et Sifton.

On arrivait au printemps. Les membres du gouvernement canadien furent invités aux fêtes du couronnement de George V, et à la conférence impériale dont elles fourniraient l'occasion. Mais il était dangereux pour Laurier de laisser derrière soi un Parlement si agité. Ministériels et opposants parvinrent à conclure une trêve : les Communes s'ajournèrent à la mi-juillet, et Laurier, inquiet néanmoins, partit avec deux de ses ministres, Frederick Borden (Milice) et Louis-Philippe Brodeur (Marine) . Auparavant, le ministre des Chemins de fer, George Graham, avait

annoncé aux Communes la signature du contrat pour la construction et la pose de la superstructure du pont de Québec. Le gouvernement avait accepté la soumission d'une compagnie canadienne, la Saint- Lawrence Bridge Company, formée par la Dominion Bridge Company de Montréal et la Canadian Bridge Company de Walkerville, Ontario. La presse ministérielle affirma que toutes les précautions imaginables garantissaient, cette fois, le succès.

Laurier s'embarqua. Au retour, il lui faudrait en finir avec le bill de Réciprocité, puis préparer les élections générales. Mais les conciliabules entre les groupes de l'opposition, dans la province de Québec, avaient abouti. Ils avaient abouti à cimenter l'alliance entre Monk et Bourassa. Le Devoir annonça, au lendemain du départ de Laurier :

« Les divers groupes de l'opposition indépendante ont décidé de profiter des vacances parlementaires pour entamer une nouvelle campagne de propagande comme celle qui a précédé l'élection de Drummond-Arthabaska. Cette campagne débutera par une immense assemblée populaire à Montréal. M. Monk et ses amis y exposeront le programme du groupe conservateur indépendant. M. Bourassa définira son attitude à l'endroit des partis. »

L'assemblée fut fixée au 31 mai, à la patinoire Ontario. Pour mieux la préparer, on fit signer partout des adresses à Monk. Elles étaient ainsi rédigées :

<c Nous, électeurs du comté de... transmettons à M. Monk, député de Jacques-Cartier, le témoignage de notre estime et de notre admiration, et l'assurance de notre adhésion à l'attitude sage, clairvoyante et patriotique qu'il a prise à la Chambre des communes sur toutes les grandes questions publiques.

« Nous approuvons la politique large et progressive qu'il offre à notre pays et à notre province, et qui permet à tous les hommes de bonne volonté de se rencontrer sur un terrain commun sans renier les meilleures traditions de leurs partis respectifs.

« Fidèles sujets britanniques, mais Canadiens avant tout, nous approuvons sans réserve la lutte qu'il poursuit, avec MM. Bourassa et Lavergne, contre la marine de guerre du gouvernement Laurier et contre les entreprises impérialistes d'où qu'elles viennent.

« Qu'il mette toujours le salut du pays au-dessus des intérêts du parti, et qu'il compte sur le dévouement et le concours actif de tous les vrais patriotes. »

Les organisateurs obtinrent des réductions sur les chemins de fer. Ainsi préparée, la manifestation du 31 mai réussit à merveille. L'élément nationaliste imprima une fois de plus à la foule son caractère de jeunesse, de vie, d'enthousiasme — et d'irrespect pour les adversaires, fussent-ils entourés, comme Laurier, d'un halo de gloire.

Le vieux Taillon ouvrit la séance. A vrai dire, Taillon avait l'âge de Laurier, soixante-dix ans, ni plus ni moins. Mais il avait été premier ministre de la province un quart de siècle plus tôt, et faisait figure de patriarche. De sa voix restée puissante, Taillon lut l'adresse présentée à Monk et lui donna le témoignage public de son estime et de son adhésion.

Monk examina la situation politique. Il condamna l'impérialisme. Sans se prononcer sur les mérites de la Réciprocité, il reprocha au gouvernement d'inaugurer une politique nouvelle — Réciprocité ; Marine — trop vite, sans étude suffisante et sans consultation populaire.

Armand Lavergne fit vibrer la corde patriotique» Il critiqua la politique d'immigration. Il se fit — avec esprit, avec souplesse, avec feu — T interprète de sa génération. Il livra aux risées le nom de Rodolphe Lemieux, en qui les jeunes frondeurs prétendaient incarner l'éloquence ronflante et creuse, la médiocrité distinguée, la politique des « compromis honorables » et du « juste milieu » qu'on abhorre à leur âge.

L'orateur suivant fut Paul-Emile Lamarche. Ce jeune ami de Monk, studieux, intelligent, ferme sur les principes sans se draper dans sa dignité — mieux équilibré dans ses dons qu'Armand Lavergne — inspirait confiance à Bourassa. En fait, c'était l'un de ses rares partisans avec qui le chef nationaliste ne prenait pas un air un peu distant et dogmatique. Lamarche avait un débit calme, une expression claire et sûre, coupé d'emballements subits ou d'éclats fulgurants, qui produisaient d'autant plus d'effet. Puis, Bourassa lui-même électrisa l'auditoire. Dans ses meilleurs jours, comme celui-là, il parlait sans technique proprement dite, selon son inspiration, son élan, son génie. Puis il sent un moment où l'attention de la foule se cristallise en un bloc, bientôt soudé à sa propre pensée. Il peut alors conduire ses auditeurs où il veut. Il adopte la position de Monk sur la Réciprocité :

« On n'a pas le droit d'engager les deniers, d'engager l'avenir national du Canada sans que le peuple canadien, de toutes races, de toutes origines et de toutes provinces soit consulté, et consulté franchement. »

Il prédit le triomphe du nationalisme, et reproche à Laurier son absence de principes, son opportunisme, ses tromperies, ses trahisons. Ces attaques soulèvent

un enthousiasme frénétique. Quand Louis Coderre, après une courte allocution, lève l'assemblée, tous emportent l'impression que la campagne électorale est commencée — et mal commencée pour Laurier.

Cependant les Anglais de la province — sauf quelques exceptions très rares — refusent toute sympathie a cette alliance Monk-Bourassa, dominée par le chef nationaliste et par conséquent, à leurs yeux, antibritannique. (Et malgré John-S. Ewart, la plupart des Anglo-Canadiens continuent de se sentir plus britanniques que canadiens.) Le Chtonicle de Québec adopte la même attitude que le Journal d'Ottawa, et dit pourquoi :

« ... La triple alliance Monk-Bourassa-Lavergne mènera sans détour une campagne antinavale. En d'autres termes, elle sera antibritannique . La marine est le point capital. On discutera peut-être l'absolutisme, la corruption, le favoritisme, le mépris de l'opinion et du bien public avec lequel le gouvernement a négocié le traité de réciprocité, mais tous ces sujets seront relégués dans l'ombre par les appels aux préjugés contre l'Angleterre... »

Aucun conservateur anglais, conclut le Chtonicle, ne peut accepter l'alliance avec M. Bourassa, au talent négatif, au génie destructeur, et dont la propagande est antibritannique.

Plus imprévu : au sein même du nationalisme, Bourassa éprouvait la résistance d'un petit groupe de « purs », celui d'Olivar Asselin et de Jules Fournies L'action politique tentait de nouveau Asselin. Une action politique qui le dressait à la fois contre les tories impérialistes, les libéraux équivoques et les évêques assimilateurs.

En Ontario, le Dr Merchant poursuivait Tcnquête sur les écoles bilingues, ordonnée par le gouvernement de Toronto, mais inspirée par Tévêque de London. Mgr Gauthier avait longtemps reculé la prise de possession de son nouveau siège archiépiscopal. Il craignait une vive réception de ses diocésains canadiensfrançais. Ceux-ci refusaient de présenter une adresse si Mgr Fallon venait à la cérémonie. — « Mais, dit Mgr Gauthier, je ne puis m'abstenir d'inviter Mgr Fallon ; d'ailleurs, c'est déjà fait. » Averti, Mgr Fallon répondit simplement : « J'irai quand même. » Devant l'état des esprits, Mgr Bruchési déclina l'invitation de prononcer le discours de circonstance, en français. Mgr Gauthier n'avait ni le brio ni la haine de Mgr Fallon. Il espérait se concilier tout le clergé, et même tous les fidèles de son nouveau diocèse. Il se désola des premières difficultés, cependant faciles à prévoir. Il s'adressa carrément à Mgr Emard — qui s'était cru, un moment, désigné pour le siège. Mgr Emard accepta. Le secrétaire d'Etat Charles Murphy présenta l'unique adresse — celle des Irlandais. Mgr Emard prononça un sermon de doctrine, si adroit et si fort que Mgr Fallon vint à lui, la cérémonie terminée : « Monseigneur, vous avez parlé comme un Père de l'Eglise. » Cette courtoisie des évêques entre eux ne changeait pas la situation de fond. Le conflit s'aggravait entre les Franco-Américains du Maine et leur évêque, Mgr Walsh. Olivar Asselin, vice-président de l'Association Saint-Jean-Baptiste de Montréal, introduisait dans cette société patriotique, mais pacifique, un ferment d'agitation. Il intervint, au nom de la Société. Les « Francos » tinrent une assemblée de protestation à Biddeford, le 7 juin. Asselin y prit la parole, et traça le devoir de l'épiscopat canadien, qui était d'intervenir à Rome. La grande

presse n'osait parler, mais la Libre Parole — Thebdomadaire québécois qui avait un peu servi de modèle à L'Action Sociale — reproduisit un article du Messager de Lewiston, hostile à Mgr Walsh ^. De son côté, Jules Fournier lançait à Montréal, avec la collaboration de son ami Asselin, un petit hebdomadaire au nom bref et significatif : L'Action, Les deux polémistes accusèrent les évêques assimilateurs, les prélats de la Cour romaine, et en particulier Mgr Merry del Val, de « vendre toute une race à l'Angleterre ». L'Action traita le cardinal Merry del Val, le haut conseiller de Pie X, comme un vulgaire adversaire politique.

A quelle fièvre les esprits seraient-ils montés si Rome avait promu un Irlando-Canadien au nouveau siège épiscopal de Regina ? Les évêques irlandais avaient présenté leurs arguments au cardinal Vanutelli, lors du Congrès eucharistique. Mais les Canadiens français, minorité dans l'ensemble de la population des provinces de l'Ouest, forment encore la majorité des catholiques. Ceux de la Saskatchewan ont tenu leur premier congrès à Vonda, en 1910, et fondé un journal, le Patriote de l'Ouest, Un Irlandais irrécusable, sir Charles Fitzpatrick, juge en chef de la Cour Suprême, administrateur du Canada pendant les absences du gouverneur général, et qui ne cesse pas d'exercer une influence considérable dans les questions politiques et religieuses, a suggéré le nom de son ami Mgr Mathieu, dont la diplomatie rallierait sûrement les Irlandais. L'ex-recteur de l'Université Laval jouit d'amitiés politiques, à commencer par celles de Fitzpatrick, de Laurier et de Gouin, et

1. Numéro dti 17 juin 1911. Collection de la Libre Parole à la bibliothèque de l'Université Laval, à Québec.

SCS préférences ne nuiront pas en Saskatchewan, province aussi libérale que Québec. Certes, ce n'est pas sir Charles Fitzpatrick qui soumet au Saint-Siège les noms des candidats à la mitre ; et l'insistance de Laurier a peut-être coûté à Mgr Emard rarchevêché d'Ottawa. Mais les milieux ecclésiastiques considèrent Mgr Mathieu comme épiscopable, depuis longtemps, puisque en 1892 Tabbé Proulx le mentionnait parmi les successeurs possibles de Mgr Bégin, à Chicoutimi ^. Et rUnivcrsité Laval reste un grand nom, une grande influence, au Canada catholique.

Mgr Mathieu fut préconisé le 21 juillet. Regina, sa ville épiscopale, ne comptait qu'une petite église catholique — une chapelle allemande, qui servira de cathédrale jusqu'en 1914.

La nomination d'un évêque canadien-français, mais de l'école « conciliatrice », n'arrêterait pas Olivar Asselin et Jules Fournier. Pour ces nerveux, Bourassa, trop calme, ne s'agitait pas assez, n'agissait pas assez. Bourassa, qui pouvait soulever l'opinion, avait conseillé aux Franco-Ontariens d'accueillir Mgr Gauthier avec respect. Le groupe Asselin-Fournier, à la pointe du nationalisme, reprochait à Bourassa les voyages d'étude en Europe, entrepris après des succès qu'il aurait fallu exploiter. Asselin prit le prétexte d'une mesure quelconque d'utilité publique pour écrire dans U Action :

« // nous souvient d'un ou deux discours où M. Bourassa en réclamait l'adoption, mais sur ce point comme sur beaucoup d'autres, M. Bourassa s'est imaginé que toute la tactique parlementaire et tout l'art de la politique se résument aux discours. »

1. Histoire de la Province de Québec, Vol. VI, 2^ édit. et suiv.

Anathèmes des tories — ceux du Star, du Journal et du Chtonicle — véhéments reproches de la Patrie, ripostes des libéraux, abandons ou trahisons de ses disciples, tout cela ne faisait que souligner l'indépendance de Bourassa, rehausser, à ses propres yeux, sa position, fouetter son orgueil. Il répondit du même coup aux uns et aux autres, en se glorifiant de ces attaques :

« Quel groupe, quel parti, ont attiré sur eux, depuis la Confédération, plus d'attaques, plus de haine, plus de perfidie, de la part de tout ce qui est mauvais, corrompu, égoïste et arriéré dans la vie publique canadienne?

« C'est un signe réconfortant. Que les bons se réjouissent, que les méchants hurlent de dépit, et surtout, que l'immense troupe des hésitants et des peureux se rassure ou se résigne : l'idée nationaliste vivra et triomphera en dépit de tous les obstacles : conspiration du silence ou du mensonge, injures et fureurs de ses adversaires, erreurs de tactique ou excès de langage de ses adhérents, abandon ou trahison de ses disciples...

« Les luttes de demain se feront, par tout le Canada, entre l'Impérialisme et le Nationalisme. Et le Nationalisme triomphera... »

Les progrès du nationalisme paraissaient en effet assez rapides, parmi les Canadiens français, pour justifier l'assurance de Bourassa. La session fédérale interrompue, les ministériels organisèrent une campagne d'assemblées, dans la province de Québec, pour défendre leur chef en son absence. Rodolphe Lemieux dirigea cette campagne. Le ministre des Postes était un homme instruit et courtois, à l'éloquence académique. Ses lectures, ses voyages, ses contacts, le tenaient au courant des grandes affaires du monde, et Bourassa, député de Labelle, avait recherché la conversation de ce collègue. Rodolphe Lemieux buvait

les louanges et recherchait les décorations ; mais il était dévoué à Laurier comme il avait été dévoué à Mercier — dans la bonne et dans la mauvaise fortune. Tous comptes tirés, le ministre des Postes valait mieux que la réputation de médiocrité distinguée qu'Armand Lavergne, Tancrède Marsil et leurs amis tentaient de lui faire. On le vit à Montréal, dans les cantons de FEst, dans la Beauce, à l'Assomption, à Joliette, accompagné par Béland et d'autres députés libéraux. Lemieux résuma ainsi les principes que Laurier soutiendrait et ferait triompher à Londres : L'unité de l'Empire, basée sur l'autonomie locale.

Les nationalistes ne furent pas longs à déclencher une contre-offensive. Pour les jeunes gens qui les accompagnaient partout, une campagne d'assemblées était, à la belle saison, une longue partie de plaisir.

Le 1 1 juin, Bourassa, Blondin, Jean Prévost et Patcnaude tinrent une assemblée à Joliette. Mathias Tellier les accompagnait, leur faisant les honneurs de la ville où lui-même jouissait d'un amical et unanime respect. La pluie qui lacérait les érables n'empccha point la foule d'accourir, et de manifester son enthousiasme. Pendant le discours de Bourassa. des auditeurs, stoïques sous les rafales, obligèrent leurs voisins à fermer les parapluies qui leur cachaient l'orateur.

Le 15 juin, Monk et Lavergne tinrent une assemblée à Nicolet. Ils étaient accompagnés par : George Bail, ancien maire et ancien député de Nicolet ; Albert Sévigny, ancien candidat dans le comté ; le Dr Eugène Paquet, député de l'Islet ; Bruno Nantel, député de Terrebonne ; Arthur Gilbert, député de Drummond-Arthabaska, et Napoléon Garceau, maire

de Drummondvillc. Lavcrgnc, secouant ses mèches rebelles, fut très véhément, très dynamique.

Le 1 7 juin, assemblée Bourassa et Blondin à SoreL L'atmosphère est bourgeoise à Joliette, religieuse à Nicolet, où révêché, le Séminaire et les communautés forment un bon tiers de la population. Elle est ouvrière, commerçante et maritime à Sorel, qui vante son chantier naval, même dans les périodes d'inactivité. La gestion du patronage, plus que l'affaire de la peinture, suscitait un mécontentement local contre le député Lanctôt. L'industriel Hyacinthe Beauchemin, chef de la révolte — et l'une des grosses influences de Sorel — alla jusqu'à favoriser, organiser et présider l'assemblée nationaliste. Blondin, au physique avantageux, à la voix puissante, fit l'éloge de Bourassa, « un de ces hommes qui ne s'achètent pas, et savent se tenir debout devant les potentats et se séparer d'eux quand ils ne font pas leur devoir ». Bourassa renouvela son appel aux mères, dont les fils seraient sacrifiés « dans des guerres lointaines et injustes ».

Rodolphe Lemieux tint une assemblée le même jour à Joliette, avec les députés Dubeau et Gladu. Il en tint une autre le lendemain à Saint-Constant, avec les députés Demers, Ecrément, Lafortune et Roch Lanctôt.

Le 24 juin, les « autonomistes » Armand Lavergne, Bruno Nantel, Jean Prévost, Arthur Sauvé et André Fauteux tinrent une assemblée à Sainte-Scholastique. Le même jour, Rodolphe Lemieux et les députés Ecrément, Gladu, Lafortune, Mayrand et C.-A. Wilson tinrent une assemblée à Louiseville.

D'une assemblée à l'autre, on se défie, on se réplique, on s'insulte. Rodolphe Lemieux aimait s'entendre appeler « Monsieur le Ministre », et recevoir les honneurs dus à son rang ; mais Armand Lavergne traitait les honorables ministres avec une insolence de jeune conquérant. Bafoué par les nationalistes, le lieutenant de Laurier sortit de sa courtoisie habituelle. Il rappela d'anciennes démarches accomplies auprès de lui par Bourassa, pour obtenir des faveurs de Laurier. On ne pouvait blesser Bourassa plus sûrement qu'en le présentant en posture de quémandeur. Le chef nationaliste mit dans ses répliques une violence terrible. Il exposa dans le Devoir « les dessous d'une âme vile » — et l'âme vile était celle de son ancien ami Rodolphe Lemieux. Le Canada et le Soleil appelèrent Bourassa ambitieux, déçu, raté, convulsionnaire. Le Devoir maltraitait depuis longtemps ses confrères du Canada et du Soleil. Il appelait le Canada, tantôt « la feuille soumise » et tantôt « le dépotoir d'à-côté ». Il reprochait au Soleil d'être dirigé par un « expatrié, journaliste d'occasion. Canadien de fraîche date » — Henri d'Hellencourt, ancien officier français, journaliste canadien depuis vingt ans. Il ridiculisait aussi le « jaunisme » de la Presse, son « exploitation des plus basses curiosités », et l'opportunisme de la Patrie. La Presse attribua aux nationalistes « le besoin maladif de mordre et de blesser ». On se demande comment, dans cette mêlée générale, les combattants curent le sang-froid de conclure une trêve pour la Saint-Jean-Baptiste.

On tomba d'accord pour faire de cette fête — le surlendemain du couronnement de George V — une

manifestation de sympathie aux Canadiens français persécutes en dehors de la province de Québec (et persécutés, à ce moment, non par des orangistes, mais par des évêques irlandais) . L'idée plaisait à Olivar Asselin, vice-président de l'Association Saint-Jean- Baptistc, et aussi à Omer Héroux qui utilisait le Devoir comme un agent de liaison — de premier ordre — entre tous les groupes d'origine française, des provinces Maritimes à la lointaine Alberta.

Pour le banquet du 24 juin, à Montréal, l'Association invita des orateurs de tous les partis, d'accord pour conseiller la résistance à Mgr Fallon et à Mgr Walsh. Ces orateurs furent, dans l'ordre de leurs discours : le sénateur Dandurand ; le secrétaire provincial Décarie ; Armand Lavergne ; Olivar Asselin ; le juge Constantineau, représentant les Canadiens français d'Ontario ; Henri Bourassa ; J.-S. Dupré, avocat de Biddeford, Maine, qui fit le récit des difficultés avec Mgr Walsh ; et le notaire Victor Morin, «chevin de Montréal. On fit aussi prononcer quelques mots par J.-C. Walsh, rédacteur en chef du Herald, représentant l'Association Saint-Patrice, et par les représentants de la Société Saint-André (Ecossais) , de la Société Saint-George (Anglais) et de la Société Saint-David (Gallois).

Deux discours produisirent plus d'eflFet que les autres : celui de Bourassa, par sa vigueur, et celui d' Asselin, par sa violence. Asselin prévint qu'il allait scandaliser, car, dit-il, « j'ai le scandale dans les moelles ». Il s'éleva contre Mgr Walsh, sans ménagement, et, pour la seconde fois, somma l'épiscopat canadien-français de défendre les persécutés. Ce sujet traité, Asselin engagea les Canadiens français à sou-

tenir les institutions canadiennes-françaises, c'est-àdire à placer leur argent dans les banques canadiennesfrançaises, à souscrire leurs polices auprès des compagnies d'assurance canadiennes-françaises, à faire leurs achats dans des magasins canadiens-français, afin de relever leur puissance économique.

On se demanda comment Bourassa, qui avait rembarré Tarchevcquc de Westminster, allait traiter les évêques de London et de Portland. Mais Bourassa, parlant après Asselin, comprit qu'il fallait freiner. Certes, il félicita la Société Saint-Jean-Baptiste de se montrer plus combattive que par le passé. Il promit un vigoureux concours à ses compatriotes de l'Ontario et du Maine. Mais dans le Maine, l'évêque venait de prononcer des excommunications, un refus de sépulture religieuse, et les esprits étaient échauffés au point qu'un mot d'ordre, lancé par un chef prestigieux, provoquerait de l'irréparable. Bourassa donna ces conseils, en insistant avec une gravité émouvante :

« Avant tout et malgré tout, restez inébranlablement attachés à l'Eglise catholique. Les autorités constituées dans l'Eglise peuvent se tromper. Le Pape lui-même peut se tromper. Quoi qu'il arrive, ne doutez jamais de Rome. A Rome, vous finirez par trouver justice. Vous y trouverez même l'indulgence pour les excès de parole et les erreurs de tactique qui auraient pu vous échapper au cours de la lutte. »

Et encore :

«De grâce, ne rendez pas non plus la race irlandaise tout entière responsable des iniquités commises par quelques-uns de ses membres. »

Bourassa prit encore, ce jour-là, contenance de chef national. L'abbé Perrier résuma les discours et conclut qu'il ne suffisait pas d'avoir bien parlé, mais qu'il fallait agir.

La Gazette du lendemain protesta contre le conseil d'Asselin, relatif au boycottage des magasins anglais. Il est vrai que Bourassa désavouait ce conseil, déjà émis par Tancrède Marsil dans un article du Devoir, et que la Société Saint-Jean-Baptiste « expliqua » le discours d'Asselin, de manière à l'arranger un peu. La réaction n'en fut pas moins vive. Les conseils d'Asselin frappaient aux deux points sensibles : l'orgueil britannique et l'intérêt mercantile. Ils suscitèrent une indignation mêlée d'inquiétude. Comment les Anglo-Canadiens eussent-ils nourri beaucoup de tendresse pour Asselin, Marsil, et les nationalistes en général ? Et pour leur grand chef et inspirateur responsable : Henri Bourassa ?

Parmi la magnificence des fêtes du couronnement, sir Wilfrid Laurier faisait très grande figure. La « saison » de Londres battait son plein. Les théâtres avaient engagé les plus grands acteurs et les plus célèbres actrices, non seulement d'Angleterre, mais d'Europe. Des altesses emplissaient les loges ; des ministres, des dames de haut parage couvertes de joyaux garnissaient le parterre. L'almanach de Gotha évoluait à Londres. Les cercles impérialistes avaient mis sur pied une organisation très complète, qui se chargeait de faire inviter chaque soir, et séparément, les ministres et les délégués coloniaux, leurs secrétaires et

les adjoints des secrétaires. Réceptions dans les salons et dans les cercles, soirées de gala, fins de semaine dans les châteaux. Luxe inouï des mets, des fleurs, des bijoux, des toilettes, des équipages. Une Napier du dernier modèle venait prendre l'invité, pour le conduire chaque soir dans un nouveau milieu, oii il serait entouré, flatté — où l'on s'efi^orcerait de le faire parler et de l'influencer. Lord Strathcona, notre ancien Donald Smith, qui vivait parmi les aristocrates anglais et comme eux, avec résidence luxueuse à la ville et propriété de campagne pour les fins de semaine, secondait les impérialistes. Comment l'enfant de Saint-Lin, de Belœil ou de Cornwallis (Nouvelle- Ecosse) , transporté dans cette féerie, n'aurait-il pas la tête tournée ? Cependant Laurier n'était pas dupe, et il mit en garde son neveu Robert, jeune homme de dix-neuf ans, qu'il avait emmené.

Car il y avait aussi la conférence impériale. L'Angleterre, ouvrant à l'Allemagne une trêve des armements (les deux pays réduiraient leurs constructions navales dans la même proportion), se rattrapait de ses sacrifices éventuels en engageant le Canada et l'Australie à construire des navires — ajoutables à la flotte britannique en cas de guerre. La résistance ou les abandons de Laurier formaient l'objet de mille conjectures, au Canada. Des renseignements imprécis parvenaient sur les délibérations secrètes, et sur les décisions prises. Vers la mi-juin, le bruit courut que Laurier avait fait reconnaître l'autonomie navale des colonies, et refusé l'engagement de participer à toutes les guerres de l'Empire. Les tories, furieux, s'écrièrent que Laurier cédait à la pression de Bourassa, cherchait à enlever aux nationalistes leur argument principal. Le Chtonicle écrivit : « C'est la voix de Laurier, mais c'est la main de Bourassa. »

Au contraire, Bourassa refuse d'admettre que rien de bon ait pu sortir d'une conférence impériale, véritable conseil d'Empire, tendant forcément à centraliser le gouvernement des possessions britanniques, à renforcer la suprématie de Londres.

De quoi alimenter les discussions publiques î Les deux équipes, celle de Lemieux et celle de Bourassa, continuaient de se répondre d'une assemblée à l'autre. Le 1er juillet, Lemieux tint un grand ralliement libéral à Plessisville, tandis que Bourassa s'adressait, à Papineauvillc, à ses anciens électeurs du comté de Labelle. Avec Lemieux : le sénateur Lavergne, les députés F.-T. Savoie (Mégantic), Joseph-P. Turcotte (comté de Québec) , et J.-N. Francœur (député provincial de Lotbinière) . Pour la troisième fois de suite, Jacques Bureau, annoncé par les organisateurs, ne vint pas. Vexé du mécontentement manifesté contre lui, dans les rangs libéraux, après la défaite de Drummond-Arthabaska, il boudait. Lemieux dénonça la besogne du chef nationaliste, « rhéteur acharné à vilipender tout ce que notre race compte d'hommes éminents, et dont la rage impuissante s'attaque à toutes les réputations. » A la même heure, à Papineauville, Bourassa qualifiait sans indulgence la « trahison » de Rodolphe Lemieux. La gloire de Bourassa, qu'accompagnaient ce jour-là trois députés : Jean Prévost, Blondin et Cousineau, rejaillissait sur son ancien comté. Papineauville et Montcbello, surtout, en prenaient leur part. Le maire de Papineauville remit à Bourassa une adresse, signée par des libéraux et des conservateurs, et le priant de poser de nouveau sa candidature dans le comté. L'abbé Chamberland, curé de Montebello, voterait encore

pour lui, malgré quelques divergences d'idées et quelques heurts de caractère.

L'attitude de Laurier à la conférence impériale fournissait un thème majeur aux orateurs, libéraux ou nationalistes. Tous ne tablaient, cependant, que sur des hypothèses, des indiscrétions, des rumeurs confuses. Le certain était la grande allure de Laurier parmi la magnificence des fêtes. Tout le long de la procession royale à travers Londres, sir Wilfrid Laurier avait été le personnage le plus applaudi, après les souverains eux-mêmes. Placé en face du kaiser Guillaume IL dans un grand dîner, ou délibérant avec les hommes d'Etat, les Asquith et les Lloyd George, il avait paru plein d'expérience et de tact. L'honneur ne rejaillissait-il pas sur la race, sur la province, sur les citoyens de Québec-Est ? On prépara au premier ministre des réceptions dignes de son destin. L'importance de ces préparatifs souleva une protestation de Monk. C'est une réclame ridicule, écrivit-il dans le Devoir ; le premier ministre n'a rien fait, pendant son voyage, pour justifier pareille extravagance.

Laurier fut à Québec le 10 juillet. Sur la terrasse inondée de monde, dans la ville tout illuminée et décorée, il n'eût pas été prudent, ce jour-là, de risquer un « Vive Bourassa ! » Laurier, qui redoutait habituellement les traversées, n'avait pas souffert, cette fois. Très en forme, il prononça un discours justifiant l'attitude patriotique et inodérée, à égale distance des exagérations impérialistes et nationalistes, qu'il avait prise à Londres :

« J'ai pris en 1911 la même attitude qu'aux conférences précédentes, c'est-à-dire la revendication de nos

droits et de notre politique. Cette politique a triomphé, et nous avons réussi à établir une base solide sur laquelle grandiront l'Empire britannique et toutes les jeunes nations qui en font partie : c'est que chaque communauté, chaque société, chaque nation doit se gouverner, en tenant compte de son opinion publique...

« Nous sommes de loyaux sujets de la Couronne britannique, mais nous ne consentirons jamais à être gouvernés de Londres, par Downing Street... »

Sir Lomer Gouin et quatre ministres fédéraux : Sydney Fisher, L.-P. Brodeur, Mackenzie King et Rodolphe Lemieux, prononcèrent des discours, Lemieux dit leur fait aux « ratés du nationalisme ».

Le lendemain, à Montréal, nouvelle réception organisée de main de maître, à la manière américaine, avec un luxe inouï d'oriflammes, de lumières et de feux d'artifice. Les grands fournisseurs de TEtat — les entrepreneurs surtout — n'avaient pas lésiné. La soirée du 1 1 juillet fut douce et belle. Le Champ de Mars, illuminé comme il ne l'avait jamais été, éblouissait. L'apparition de Laurier, simple, grand, mince, tcte nue sous la clarté des lampes électriques, détaché de quelques pas en avant du groupe des ministres, eut un cachet de grandeur et souleva une clameur immense. Après Laurier, L.-P. Brodeur et Mackenzie King prirent la parole. C'étaient deux bons ministres, sans relief véritable, ce qui fit ressortir la personnalité du chef. Une autre assemblée s'improvisa au Viger, oii George Graham, ministre des Chemins de fer, proclama Laurier aussi cher au peuple d'Ontario qu'à celui de Québec « parce qu'il représente, dans le vrai sens du mot, le plus pur nationalisme ».

Le succès de cette double réception n'abolissait pas la menace nationaliste. Laurier s'était arrêté à la

Québec XVI — 3

Presse, pour achever de se concilier Berthiaume et son journal. Le Devoir représenta cette démarche comme un symbole de déchéance. Et Bourassa discuta, décortiqua, dépiauta, dépeça tous les arguments, toutes les paroles de Laurier. Le premier ministre prétend avoir fait du Canada une nation ? Ce n'est pas vrai. Un exemple, entre vingt : les décisions de nos tribunaux ne sont-elles pas susceptibles d'appel au Conseil Privé ? D'autre part, le premier ministre aime à souligner que sa conduite à Londres est attaquée par les extrémistes des deux camps ; ce n'est pas parce qu'elle est trop impérialiste pour les uns et trop nationaliste pour les autres ; c'est parce qu'elle n'est ni Tune ni l'autre :

« Impérialistes et nationalistes sincères sentent en effet que le moment est venu où ces questions vitales doivent se poser nettement au Canada comme dans tout le reste de l'Empire. Est-il étonnant que l'homme du « juste milieu », des « compromis honorables », des fausses solutions, et pour tout résumer d'un mot le pontife de l'opportunisme intégral — la seule doctrine à laquelle il ait jamais cru — voit venir la fin de son règne f »

L'assemblée de Saint -Hyacinthe — Elections iédécales du 2 1 septembre 1911 — Conservateurs et nationalistes emportent 27 sièges dans la province de Québec,

Il y eut une courte reprise de la session fédérale. Monk réclama la publication du compte rendu de la conférence de Londres. Laurier déposa la partie de ce compte rendu définissant la situation de la marine. Cette définition justifia Pelletier de reprendre, inlassablement, dans le Devoir, la formule employée par Fielding, en avril 1910 : « Notre marine sera canadienne en temps de paix et impériale en temps de guerre. » Aux Communes, on ne discute pas la marine, mais la Réciprocité. Les conservateurs recourent à l'obstruction. Laurier n'insiste pas pour faire voter le bill. Il fait dissoudre le Parlement le 29 juillet, et fixer les élections au 21 septembre.

Les chefs des deux grands partis fédéraux adressèrent chacun un manifeste au peuple du Canada. Le manifeste de Laurier, muet sur la question navale, insiste sur l'obstruction faite par les conservateurs au bill de Réciprocité, et qui décide le gouvernement à consulter le peuple. Le manifeste de Borden, encore

plus fade, reproche surtout au gouvernement « sa précipitation à dissoudre les Chambres sans demander les subsides nécessaires à l'exploitation des services publics », geste blâmé « par les autorités constitutionnelles »,

En réalité, Laurier avait compris la nécessité d'agir: le temps travaillait contre lui. Bourassa et le mouvement nationaliste, gagnant tous les Canadiens français, finiraient par lui aliéner la province de Québec. Or les tacticiens politiques n'avaient pas bouleversé leurs méthodes, devant la croissance de l'Ouest. Ils se transmettaient cet axiome, depuis la Confédération, que le « solide Québec », en se portant en bloc d'un côté ou de l'autre, donnait ou retirait le pouvoir. John-A. Macdonald a régné tant que la province de Québec a voté bleu. Laurier a pris le pouvoir le jour où la province de Québec s'est mise à voter rouge... Les augures disaient : « S'aliéner Québec, c'est perdre le pouvoir. »

Les assemblées « autonomistes » et leurs répliques libérales ne cessaient pas, sur tout le territoire. Bourassa parut lui-même à Fraserville le 20 juillet, à Saint-Hyacinthe le 30, à Saint-Denis-sur-Richelieu le 31. Dans certaines de ces assemblées, on commençait d'annoncer des candidatures, entre autres celle d'Ernest Guimont, candidat nationaliste à Saint- Hyacinthe. Les esprits s'enfiévraient, et les grands chefs eux-mêmes subissaient des interruptions. On accueillit Bourassa au cri de « Hourrah pour Laurier î » et Rodolphe Lemieux au cri de « Vive Bourassa î » A Montmagny même, les six frères Gaudrault — six géants — prétendirent empêcher Lavergne de parler. Ils se plantèrent devant l'estrade.

et Nazaire Gaudrault, l'aîné et le chef de file — six pieds trois pouces de taille, trois cents livres de poids — lança Tultimatum : « Armand Lavergne, tu vas fermer ta gueule ! » Carré d'épaules et bien pris de tournure, Lavergne n'était tout de même pas de force à se colleter avec les Gaudrault. Sans hésitation, il saute de l'estrade et empoigne le grand Nazaire : « C'est toi qui vas fermer ta gueule. Vas-tu la fermer ? » — « Oui, je vas la fermer », dit le gaillard, penaud. Une ovation unanime, formidable, salue le cran d'Armand Lavergne.

Mais la campagne électorale proprement dite posait des problèmes d'organisation et d'alliances. Du côté ministériel, le distillateur Marcellin Wilson, administrateur du Canada, reçut le siège sénatorial de feu L.-J. Forget. Marcellin Wilson était aussi administrateur de la nouvelle compagnie des Tramways de Montréal, par conséquent membre du groupe Robert, qui gagnait ainsi un nouveau point d'appui. Louis-Philippe Brodeur, qui n'avait pas recouvré sa santé, devint juge à la Cour Supérieure. Honoré Gervais, député de Saint-Jacques, s'estimait ministrable. Ce député instruit, mû par l'esprit civique plus que par l'intérêt personnel, eût avantageusement représenté la grande ville dans le cabinet fédéral. Mais la presse avait reproduit, et le Devoir avait commenté, son discours du 8 mars 1910, aux Communes, soutenant une thèse — le Canada n'est pas une nation — propre à démolir une argumentation favorite de Laurier. Les portes du cabinet, un moment entr'ouvertes, se refermèrent devant Gervais, qui sortit de la politique pour monter sur le Banc. Rodolphe Lemieux prit le portefeuille de la Marine, et Béland celui des Postes. Béland, très fort dans son propre

comté de Beauce, surveillerait tout le district de Québec. Il avait quarante ans ; c'était un optimiste, affable, et bon orateur. Il passait non seulement par-dessus le député Gervais, mais par-dessus le solliciteur général Bureau.

C'est dans la campagne de Drummond-Arthabaska que Béland s'était distingué tandis que Bureau témoignait d'une négligence funeste. Les députés libéraux voulurent enlever l'organisation proprement dite à Jacques Bureau et à son lieutenant Arthur Ecrément. Ils se réunirent, pour en discuter. Rivet suggéra le nom de Sévérin Létourneau, qui avait organisé son élection dans Hochelaga. Sévérin Létourneau était, comme Béland, très affable. Nommé organisateur pour le district de Montréal, il agit avec méthode. Le quartier général du parti se procura des renseignements détaillés sur l'état d'esprit de chaque paroisse, sur les influences à ménager, sur l'opinion des notables, des hôteliers, des « charretiers » même.

L'organisation serait plus difficile dans l'autre camp, puisque Borden et ses amis, d'une part, Monk et Bourassa, de l'autre, n'avaient pas le même programme, et différaient même sur des questions essentielles. Borden vint à Montréal et tint un conciliabule à l'hôtel Windsor, le 1er août. Le Chronicle de Québec et le Journal d'Ottawa avaient un peu vite ostracisé « l'antibritannique » Bourassa. L'urgent, aux yeux de l'opposition, était de battre Laurier. La finance et l'industrie lourde, protectionnistes et impérialistes, utiliseraient n'importe qui et n'importe quoi — Bourassa s'il le fallait — contre la Réciprocité, prélude du déficit et de l'annexion. Charles Beaubien, l'organisateur conservateur qui

avait agencé l'élection nationaliste d'Arthur Gilbert, convoqua chez lui quatre chefs : Herbert B. Ames, très impérialiste ; C.-J. Doherty, moins impérialiste ; F.-D. Monk, un peu nationaliste ; et Bourassa, nationaliste intégral. Il leur proposa cet objectif commun : renverser Laurier. Ainsi se conclut une entente tacite, en vertu de laquelle Borden laisserait virtuellement la province de Québec entre les mains de Monk ; et Monk lui-même subissait l'influence de Bourassa.

L'un des conservateurs les plus voyants était Rodolphe Forget. vilipendé par Asselin quelques années plus tôt. Forget, qui avait laissé le groupe Robert évincer son oncle de la Montréal Tramways, renonçait, en partie, à ses intérêts considérables dans plusieurs entreprises d'utilité publique à Montréal, pour jeter son dévolu sur la ville et la région de Québec. Il présidait la Richelieu and Ontario Navigation Company, communément appelée la Compagnie du Richelieu, ce qui impliquait des intérêts, et des points d'appui, de Sorel à La Malbaie. Il contrôlait la Quebec Railway, Light, Heat and Power, communément appelée le Merger — l'amalgame de compagnies formé en 1910 et qui exploitait les tramways, le gaz et l'électricité (éclairage et force motrice) à Québec. Le Merger de Rodolphe Forget tendait à réaliser à Québec un trust plus complet que le monopole — si ardemment combattu par Bourassa — de la Compagnie des Tramways à Montréal. Dans son comté de Charlevoix, Forget avait construit le Québec et Saguenay, chemin de fer de 56 milles, de la Malbaie à Saint-Joachim — le fameux chemin de fer promis à ses électeurs et déclaré irréalisable par les libéraux et les nationalistes. A Saint-Joachim, ce chemin de fer se soudait à celui du Québec Railway, contrôle

par le Merger et qui descendait à Québec. Forget n'étant pas persona grata auprès du gouvernement Laurier, c'est le sénateur Choquette qui avait obtenu un léger subside fédéral. Le Québec et Saguenay dessert une population pauvre, clairsemée, habituée à voyager par eau plutôt que par terre ? Eh bien î Forget fonde des compagnies de pulpe pour alimenter son chemin de fer. Pour j&nanccr ces entreprises, il lui faut des capitaux, voire une banque. Forget place sur le marché français, à grand renfort de prospectus alléchants, des actions ressemblant à des billets de loterie. Puis il fonde une banque, qu'il veut appeler la Banque du Canada. A Québec, une véritable clientèle entoure ce capitaine de finances. Rodolphe Forget n'est pas seulement entreprenant, mais sympathique et même séduisant. Le nez busqué, le teint basané, il a dans toute sa personne quelque chose de hardi, mais aussi de généreux. C'est un des rares millionnaires restés bien canadiens-français et qui ne conduiront pas leurs enfants à l'anglicisation. Prodigue, il ne prend pas d'hypothèque morale sur ses obligés, en dehors des largesses électorales. Il est parrain d'un grand nombre d'enfants, de cloches, d'hôpitaux, et souvent sans calcul. Il est sincèrement attaché à sa famille, ce qui est naturel, mais aussi au comté de Charlevoix. Il exigera dans son testament que tous ses enfants passent au moins une partie de leurs vacances ensemble, dans sa maison de Saint-Irénée. Nous comprenons que les bleus et les rouges de Charlevoix votent, indistinctement, pour le bienfaiteur du comté.

Le groupe Forget, oii figure le courtier D.-O. Lespérance, organisateur « bleu », représente une influence de poids, qui finit par alarmer non seulement des intérêts rivaux, mais aussi le parti libéral. Les

rouges regrettent le subside accordé sur Tintervention de Choquette, Le gouvernement Laurier refuse la licence nécessaire à la Banque du Canada, dont le nom possède un cachet officiel, susceptible d'induire en erreur. Forget se rabat sur le nom de Banque Internationale du Canada. Fielding refuse encore la licence. A l'Hôtel de Ville de Québec, le maire Drouin et réchevin Cannon combattent les prétentions et les demandes de privilèges du Merger. Napoléon Drouin et Arthur Cannon font tous deux partie de ce qu'on appelle encore le groupe Parent — ou « la clique Parent », selon les opinions. Arthur Cannon, fils du juge qui a rédigé un rapport si sévère pour l'administration montréalaise, appartient à une grande famille libérale, amie de Laurier. Il est gendre de Charles Fitzpatrick et associé d'Alexandre Taschereau. L'étude de la rue Saint-Pierre compte toujours un de ses membres au conseil municipal de Québec ; tour à tour Parent, puis Taschereau, puis Cannon. Et réchevin Cannon, associé d'un membre du cabinet provincial, combat les requêtes du Merger, défendues par réchevin conservateur Lockwell. Entre Rodolphe Forget et le parti libéral, la guerre prend un caractère inexpiable. Rodolphe Forget, secondé par Lespérance, est généreux pour son parti en période électorale. Les nationalistes, composant avec les nécessités pratiques, acceptent l'alliance de Forget et de Lespérance.

Conservateurs et nationalistes, fusionnés sous le nom d'autonomistes, annoncèrent une grande assemblée aux Trois-Rivières pour le dimanche 6 août. Ils prétendaient reprendre à Jacques Bureau l'ancienne citadelle de Mgr Laflèche. L'incendie de 1908 avait marqué une date dans l'existence de la cité

trifluvicnne, en voie de développement industriel et de croissance démographique. La ville avait reconstruit son quartier central en substituant de larges avenues, un peu américaines, aux petites rues tortueuses, anciennes et non sans cachet. Cette transformation du visage urbain correspondait au changement graduel de la population, où les contremaîtres et les ouvriers, attirés de partout par la Wabasso, par la Wayagamack, par la Shawinigan et par la Saint-Maurice Valley Railway, noyaient peu à peu le bloc des vieilles familles. Celles-ci tentaient des réactions, et c'est ainsi qu'après le départ de Tourigny, nommé juge grâce à Tinfluence de son ancien associé Bureau, l'élément traditionaliste avait repris la mairie. Le Dr Louis-Philippe Normand, nouveau maire, fils d'un vieux notaire qui avait représente la ville à la législature, et lui-même très sérieux et très aimé, incarnait l'esprit des vieilles familles. Une « lutte » entre Normand, toujours calme et commandant le respect, et Bureau, actif et mettant tout le monde à l'aise, serait symbolique — et vivante, car si Normand manquait un peu de dynamisme, les nationalistes y suppléeraient. L'assemblée du 6 août réussit à souhait. Trois sénateurs : Landry, Legris et Montplaisir, renforcèrent Monk, Bourassa, Lavergne et Sévigny. Et Normand, en acceptant la candidature, déclencha un vif enthousiasme. Au lendemain de cette assemblée, Lavergne partit pour le district de Québec, où il allait s'opposer, comme organisateur, au nouveau ministre des Postes.

Les ministériels reçurent cette consigne : faire oublier la marine par la Réciprocité, surtout auprès des cultivateurs, que cette mesure doit avantager. Bourassa donna, dans le Devoir, le mot d'ordre con-

traire : parler moins de la Réciprocité que de l'impérialisme, de la participation du Canada aux armements et aux guerres de l'Empire. C'est là-dessus qu'il faut ramener l'attention, dit-il. Mais il ne pouvait éviter l'autre question majeure. Après avoir impartialement pesé le pour et le contre, il fut entraîné par ses alliances, par sa position d'opposant, par son tempérament aussi, à critiquer la Réciprocité. Cette attitude valut au Devoir l'encouragement des financiers et des industriels. Certes, la rue Saint- Jacques abhorrait le nationalisme ; mais son objectif primordial était la défaite de Laurier. Une fois Laurier renversé avec l'aide des nationalistes, un gouvernement conservateur prendrait le pouvoir, et l'on rognerait les ailes d'Armand Lavergne et de ses semblables. Sir Hugh Graham et ses amis, disposant d'un trésor presque inépuisable et d'une organisation sérieuse, fournirent des subsides à tous les adversaires du gouvernement Laurier, sans exception. Armand Lavergne écrit dans ses souvenirs : « Les fonds, jusque-là excessivement rares dans le trésor nationaliste, se mirent à affluer quand les tories des autres provinces et les hauts financiers de la rue Saint- Jacques se furent aperçus que Laurier perdait son emprise sur Québec ». Le Devoir put procéder à une augmentation de capital. Ernest Lapointe dit, dans une assemblée : « Si j'avais le fiel des nationalistes, je dirais que M. Bourassa est opposé à la Réciprocité depuis que le capital de son journal a été augmenté de $200,000 ; je dirais que M. Bourassa s'est vendu ».

La Patrie hésita, puis opta en faveur de l'opposition, malgré ses répugnances pour l'école nationaliste, La Patrie combattait surtout la Réciprocité, à la fois

Id HISTOIRE DE LA PROVINCE DE QUÉBEC

par fidélité au protectionnisme d'Israël Tarte et par docilité aux gros intérêts financiers ; elle suivait alors le sillage du Stat, D'ailleurs Rodolphe Forget avait, à son tour, aidé la Patrie lors de difficultés financières, et pris un pied dans la maison. Par contre, la Presse resta fidèle à Tamitié de Laurier. On eut donc dans un camp le Devoir, la Patrie, le Star, la Gazette, L'Evénement et le Chronicîe, dans l'autre camp le Canada, la Presse, le Herald, le Witness et le Soleil, Malgré son bariolage, l'opposition resta unie pendant la campagne. Les nationalistes tinrent le haut du pavé. Leurs jeunes orateurs, attaquant la loi de la marine, décrétèrent Laurier de trahison : « Laurier nous livre à l'Angleterre ! » En Ontario, une campagne aussi vigoureuse attaquait le bill de Réciprocité. Les économistes représentaient que le commerce canadien doit s'orienter suivant un axe estouest, non pas suivant un axe nord-sud. La Réciprocité ferait du Canada une rallonge des Etats-Unis ! Les journalistes et les orateurs politiques usaient de formules plus brutales. Le Mail and Empire avait écrit : « Laurier répudie l'Angleterre pour venir en aide aux Etats-Unis ». Les jeunes orateurs ontariens représentèrent la Réciprocité comme une mesure préparatoire à l'annexion : « Laurier nous livre aux Etats-Unis ! »

La campagne eut aussi, dans la province de Québec, l'aspect d'un duel Laurier-Bourassa, et, dans le district de Montréal, l'aspect d'un duel Bourassa- Rodolphe Lcmieux. Bien que le directeur du Devoir déclinât pour lui-même toute candidature, le Canada et le Soleil cherchaient à le frapper presque exclusivement. Le Soleil du 5 août intitula trois éditoriaux : « M. Bourassa peut-il être sincère ? » ; « Le moulin

à vent de Bourassa » : et « Bourassa est un farceur ». De leur côté, le Devoir et le Nationaliste représentaient Rodolphe Lemieux, non plus seulement comme un pontife ridicule, mais comme un lâche, craignant d'affronter Bourassa. Le ministre finit par accepter une assemblée contradictoire, fixée au dimanche 13 août, à Saint-Hyacinthe.

Ce fut rassemblée la plus mémorable de cette campagne acharnée, Fune des plus mémorables de toute l'histoire de la province. La fièvre s'était emparée de Saint-Hyacinthe ; elle gagna la région ; elle gagna Montréal, d'où vinrent des trains spéciaux, avec des voyageurs sur les toits et jusque sur les marchepieds. Les orateurs devaient être : d'un côté, Rodolphe Lemieux et Henri Béland ; de l'autre côté, Bourassa et Lavergne. Enfin Oscar Gîadu, député libéral d'Yamaska, aurait un quart d'heure de réplique ; il tenait de son père, Victor Gladu. regretté parmi les rouges de la province, des qualités de tribun populaire. Aimé Beauparlant, le député de Saint-Hyacinthe qui soulevait une sacoche de documents comme des haltères, monta l'assemblée pour le compte du parti libéral, mais tomba malade à la veille du grand jour.

Trente mille personnes se rassemblent — dans f une coquette petite ville de neuf mille âmes — sous une chaleur de canicule. Les élégantes maskoutaines portent de grands chapeaux, des corsages à manches bouffantes, des gants qui leur montent jusqu'au coude et des robes qui balaient le sol. Elles se protègent le teint sous des ombrelles aux tons clairs. Les deux équipes d'orateurs, comme deux équipes sportives, sont entourées, acclamées, encouragées par leurs parti-

sans. Il se forme ainsi des rassemblements dans le rassemblement, des nœuds dans la foule. Lavergne, tête nue» rayonne ; un bracelet-montre, parure alors toute nouvelle, scintille à son poignet. Béland, affable, distribue des poignées de main. Lemieux, important, dilaté, a mis des gants jaunes ; ils provoquent des quolibets, et le ministre s'en offusque. Le rire de crécelle de Bourassa perce la rumeur confuse.

L'assemblée commence. Rodolphe Lemieux attaque. L'ex-ministre des Postes, devenu ministre de la Marine, est d'habitude si courtois qu'il paraît tout désigné pour les missions diplomatiques, pour la représentation du pays à l'étranger ; dans les grandes réunions publiques, il prononce d'harmonieux discours, que les auditeurs applaudissent aux points d'orgue. Mais les coups d'épingle du Devoir et du Nationaliste l'ont fait sortir de ses gonds. Il attaque Bourassa dans une offensive sans ménagements. Vous nous traitez de jouisseurs, de vendus, de repus, dit-il à Bourassa, et vous jouez à l'homme indépendant et fier. Or :

« Vous avez mendié et quémandé la place de maître des postes à Montréal. Vous avez mendié et quémandé la place de commissaire du Canada à Paris. Vous avez mendié et quémandé la place de vice-président de la Chambre. On vous l'a refusée, parce qu'il y faut du jugement, dont vous êtes dépourvu. Vous m'avez répondu alors : « Lemieux, je suis plus dangereux de mon siège de député que du fauteuil d'Orateur ». De là date votre haine profonde contre Laurier, contre Brodeur, contre Lemieux et contre tous les députés français d'Ottawa. De là date. Messieurs, la haine profonde qui le consume lentement, et qui l'a conduit à faire alliance avec des castors comme M. Héroux, des jingoes comme M. Chamberlain, des tories comme M. Borden... »

Dans la foule, trop nombreuse et trop agitée, tout le monde ne peut entendre. Mais pour ceux qui se tiennent assez près de l'estrade, le réquisitoire paraît fort et dur. La « claque » des rouges de Saint- Hyacinthe, dirigée par T.-D. Bouchard, le souligne vigoureusement. Des nationalistes protestent. Sur la périphérie de Timmense foule, s'élèvent des altercations entre gens qui n'ont rien entendu. Lemieux, forçant sa voix, en vient aux programmes politiques, par cette transition :

« Messieurs, entre l'œuvre de prospérité, l'œuvre de paix, l'œuvre de concorde de Laurier, et l'œuvre de haine et d'envie de Bourassa, le peuple n'hésitera pas... »

Il expose les grandes lignes de la politique ministérielle. La Réciprocité. La marine « qui sera une marine canadienne, créée par le Parlement canadien pour la défense du littoral canadien, battant pavillon canadien, commandée par des Canadiens, et dans laquelle le service sera volontaire, non pas obligatoire. Je le répète une fois, deux fois, trois fois, pour que cela entre bien dans la cervelle de M. Bourassa... »

Lemieux termine par l'éloge de Laurier, du grand Laurier, traîné dans la boue par les nationalistes. Lemieux est sincère, car il porte à son chef un dévouement de chien fidèle ; mais, en outre, une telle péroraison suffisait naguère à déchaîner l'enthousiasme. Or, Lemieux comprend que ce ressort est brisé ; les hourrahs ne se déclenchent plus, immédiats et unanimes. Lemieux, inquiet, tout en sueur, s'énerve. Près de lui, sur l'estrade, Armand Lavergne s'agite, pouffe de rire, fait miroiter son bracelet-montre. Le ministre croit à une provocation, et bouscule Laver-

gnc. Des cris, des protestations fusent ; dans la foule se dessinent des remous, une poussée vers l'estrade, abordée d'assaut, et même un commencement de panique,

Bourassa se lève. On l'applaudit ; on le hue. La voix claironnante parvient à dominer le tumulte. Bourassa nie qu'il ait jamais demandé la place de commissaire à Paris et celle de maître de postes à Montréal. Sur l'estrade même, un électeur excité se lève, un rouleau de piastres à la main ; il offre de parier que Bourassa a bien sollicité ces places. Tout le monde est debout sur l'estrade, tout le monde crie dans la foule. Bourassa reste très maître de soi. L'effervescence calmée, il annonce :

« Maintenant, Messieurs, nous allons parler politique... »

La politique, c'est d'abord la Réciprocité. Le gouvernement n'aurait pas dû négocier un accord de cette importance sans préparation suffisante et sans consultation populaire. Et le traité comporte de graves lacunes.

Mais surtout, M. Laurier, M. Lemieux et leurs collègues ont jeté de l'avant la question de la Réciprocité pour nous faire oublier la question de la marine.

Or, la question de la marine, et la question impérialiste tout entière, sont beaucoup plus importantes que la Réciprocité, pour la raison suivante. La Réciprocité sera adoptée ou rejetée une fois pour toutes à la prochaine session, tandis que la question impérialiste renaîtra sans cesse, sous diverses formes.

La marine servira surtout aux guerres de l'Empire. J'en donne pour preuve cette citation textuelle des paroles de M. Fielding, prononcées le 10 avril 1910, et que l'on trouve à la page 7862 des débats de la Chambre des communes :

« Chaque fois que la nation anglaise sera en guerre avec une gravide puissance, peu importe que cette guerre soit juste ou injuste; tant que nous ferons partie de l'Empire britannique, quel que soit le gouvernement au pouvoir au Canada, notre devoir sera de prêter mainforte à la mère-patrie. »

Bourassa adopte son ton de logicien, péremptoire, irréfutable, son ton d'homme qui a raison, et qui le sait, et qui le prouve. Il démonte, à la portée de tous les auditeurs, les ressorts de la haute politique. Il étudie l'origine de la loi de la marine, l'origine du mouvement impérialiste. Il déchaîne de nouvelles interruptions en lisant la lettre de Rodolphe Lemieux qui, en 1905, déclarait « absolument faux » le principe de la participation obligatoire aux guerres de l'Empire.

Il arrive au point crucial. La loi de la marine a été votée à la demande du gouvernement de Londres. Cette loi ne prévoit pas la conscription d'une manière explicite. Mais quand nous aurons construit ou acheté des navires de guerre, il faudra bien mettre des hommes dessus ; et s'il ne s'en trouve pas assez par l'enrôlement volontaire, il faudra bien, finalement, recourir à la conscription.

En conclusion, gravez-vous bien ceci dans la tête :

« Le vote que vous donnerez le 21 septembre sera un vote pour la marine si vous votez en faveur des candidats de Laurier. Ce sera un vote contre la ^narine si vous votez

en faveur de candidats indépendants — qu'ils s'appellent libéraux, conservateurs ou nationalistes, pourvu qu'ils n'aient pas les pieds et les mains liés, et qu'ils aillent en Chambre soutenir M. Monk; M. Monk qui a combattu et qui combattra tout gouvernement, libéral ou conservateur, rejusant de soumettre ces questions au libre jugement du peuple.

« Lorsque le peuple se sera prononcé, très bien; mais je dis que d'ici là, ni Laurier, ni Brodeur, ni Lemieux, ni personne, libéral ou conservateur, n'a le droit de nous imposer une loi néjaste comme celle-là. Il n'en a pas le droit tant que nous n'aurons pas exprimé librement notre volonté.

« ... Messieurs, j'admire M. Laurier comme homme privé; mais les hommes privés les plus charmants, les hommes publics les plus éloquents ne méritent pas qu'on leur sacrifie les droits et la liberté de tout un peuple. Et c'est le temps pour le peuple de la province de Québec de prouver à M. Laurier que, s'il l'a admiré quand il servait bien les intérêts du pays, aujourd'hui qu'il a prévariqué, aujourd'hui qu'il nous a trompés... »

Après le pilonnage rigoureux de la logique, Bourassa sonne la charge. Mais la claque de T.-D. Bouchard a pour consigne de couvrir toute attaque un peu vive contre Laurier. Elle se déclenche, elle aussi. Bourassa continue, gesticulant, face aux hurleurs. Sa péroraison se perd dans le bruit, mais son attitude, son entêtement, ses gestes, ont quelque chose de plus fort que les cris, et de vengeur. Ses partisans, à leur tour, hurlent leurs encouragements. Trente mille personnes, à peu près également divisées entre les deux camps, chauffées à blanc par la passion politique, altérées par la poussière d'août, font un tumulte magnifique.

C'est Béland, le nouveau et sympathique ministre des Postes, qui répond à Bourassa. Il lui reproche d'avoir tronqué la citation de Fielding. En allant plus

loin, on verrait que le peuple canadien, par l'organe de son parlement, déterminera de quelle manière et dans quelle mesure la marine canadienne prendra part aux guerres de l'Angleterre. M. Bourassa est aussi malhonnête en faisant croire que l'on imposera un jour la conscription...

Si les uns ne permettent pas de toucher à Laurier, les autres ne permettent pas de toucher à Bourassa. Le discours de Béland, haché d'interruptions, s'entend à peine.

On refait un peu de silence pour écouter Armand Lavergne, ce porte-parole des jeunes, qui soulève de la curiosité. Des étudiants applaudissent longuement. Lavergne consulte son bracelet-montre d'un geste rapide, élégant, peut-être étudié, et commence par une attaque contre Béland, comme Rodolphe Lemieux a commencé par une attaque contre Bourassa. Lavergne a des allures de jeune chevalier, d'archange à l'épée flamboyante, qui se bat sans autre profit que l'honneur. Mais il fait sonner ce désintéressement :

« Je ne suis pas descendu dans Végout où se ramassent des portefeuilles de ministre. Je ne suis pas nourri à la crèche. Si j'avais voulu me vendre, si j'avais voulu trahir, si j'avais consenti à livrer ma conscience aux ministres prévaricateurs, mon père serait aujourd'hui juge en chef de la Cour d'Appel... »

Puis il s'en prend à Rodolphe Lemieux, sur le même ton. Lemieux ne retient pas un nouveau geste nerveux. Il se précipite vers l'orateur, lui saisissant le bras : « Lavergne, vous êtes un bandit ou un fou ! » Le ministre a manqué de maîtrise de soi, et déroge à l'étiquette des assemblées contradictoires. Le prési-

dent de séance intervient pour le calmer, tandis que les nationalistes crient : « Chou î Chou î Assis-toi ! » Derechef, tout le monde est debout sur Testrade, s'agitant, se défiant. Lavergne tente un effort désespéré pour dominer la situation, s'arrachant les poumons en pure perte. Gladu renonce à ses quinze minutes de réplique. L'assemblée est levée ; et chacun court vers une buvette, étancher sa soif. Des combattants couverts de poussière — à la lettre — se battent encore pour trouver une place dans les trains de retour ; les deux mille voitures qui ont amené les curieux des environs s'en vont à la queue leu leu sur les routes ; les ombrelles aux tons clairs se referment, une à une ; au bord de la rivière Yamaska, les résidences pimpantes de Saint-Hyacinthe, bordées de pelouses avec des buissons d'hortensias, retrouvent peu à peu leur calme de bonne compagnie.

Quels étaient les vainqueurs de cette mémorable rencontre ? Toute la province, tout le pays en discutèrent. Bourassa était le lion du jour, et les récits déformés, amplifiés, de Tacharnement de la rencontre, le grandirent encore. D'après les nationalistes, il n'avait fait qu'une bouchée du ministre de la Marine. C'était exagéré. Rodolphe Lemieux avait montré de la vigueur, et même, pour un prétendu pontife, du mordant. Mais ses amis le félicitaient surtout d'avoir tenu tête à son prestigieux adversaire. Des journaux ontariens, donnant des comptes rendus fantaisistes, parlèrent d'une émeute nationaliste à Saint-Hyacinthe. Mais un Anglo-Canadien de marque, C. H. Caban, conservateur de tendances impérialistes, écrivit à la Gazette pour reprocher à ses amis de langue anglaise leur injustice à l'égard de M. Bourassa et du mouvement nationaliste. Je confesse, dit-il, que j'ai

longtemps partagé ces préjugés et pris M. Bourassa pour un ennemi de l'Angleterre. Mieux renseigné, je constate qu'il juge la politique canadienne au point de vue canadien, ce qui est juste et sage.

Cahan, gros avocat d'affaires, qui passait pour l'un des maîtres du barreau montréalais, avait été, avec J.-L. Perron, l'avocat de la Compagnie des Tramways devant les comités parlementaires de Québec. Il s'était heurté à Bourassa. Surpris de trouver en ce Canadien français de réputation turbulente, non pas un vulgaire rhéteur, mais un homme de grande information et d'incontestable valeur, Caban était passé des préjugés à la compréhension, à la sympathie, à l'admiration. Il apportait à Bourassa une adhésion typiquement anglaise : lente, mais réfléchie et définitive. Au cours de leurs conversations, Bourassa avait attiré son attention sur ce point : les Canadiens français sont plus dégagés de l'influence française que les Canadiens anglais de l'influence anglaise ; nous pensons plus que vous en Canadiens. Caban trouva l'idée juste. Il la reprit à son compte dans sa lettre à la Gazette, Nous, Canadiens anglais, dit-il, lisons les journaux et les revues d'Angleterre, qui nous influencent forcément. Nous restons ainsi dans la position subalterne de coloniaux, et cela n'échappe pas aux observateurs canadiens-français, plus indépendants. M. Bourassa ne va pas à l'autre extrême, comme on le prétend. Il insiste seulement pour que le Canada obtienne et conserve une assez large autonomie, dans le cadre impérial. Sur bien des points, M. Bourassa est peut-être en avance sur l'opinion publique. De toute façon :

« M. Bourassa est le critique le plus efficace et l'adversaire le plus véhément du lauriérisme que la province de

Québec ait produit ces dernières années. L'idéal de M. Bourassa ne diffère pas radicalement du nôtre. Il croit en un tarif protecteur modéré, comme nous. Il insiste pour que les électeurs soient consultés sur les questions vitales de la politique, et nous aussi. Il est prêt à accepter la décision de la majorité, et nous aussi... »

En conclusion, C. H. Cahan ne voyait pas pourquoi les conservateurs de langue anglaise refuseraient l'alliance de Bourassa. Un autre Anglo-Canadien connu, le journaliste John Boyd, suivit Texemple de Cahan, exprima la même opinion. John Boyd, interviouvé par un journal tory de Toronto, le World, traça un portrait favorable de Bourassa, « le vrai Bourassa, éloquent en anglais comme en français, d'une réputation sans tache, d'une grande énergie morale, sincère admirateur des institutions anglaises, qu'il veut conserver tout en sauvegardant l'autonomie canadienne » — le vrai Bourassa bien différent du démagogue et du fanatique représenté par ses adversaires ^. Les conservateurs de la nuance Borden tendaient la branche d'olivier aux nationalistes de Québec, qui les aideraient à renverser Laurier. Les milieux financiers accentuèrent leur bienveillance toute fraîche pour Bourassa, son groupe et surtout son journal. Quelques Anglais riches souscrivirent des abonnements de propagande, par paquets. Un an et demi après sa fondation, le Devoir, lu par presque toute l'élite canadienne-française, brandi par les étudiants comme un drapeau, servant d'agent de liaison entre les groupes canadiens-français de la Nouvelle-Angleterre à l'Alberta, épaulé à Québec par U Action Sociale, aidé à Montréal par les financiers de la rue Saint-Jacques, le Devoir, loin derrière la Presse ou

Page 1