Archives de l'Archevêché de Montréal
daturc de Normand. Avec lui parlèrent, ce jour-là, Jacques Bureau, Henri Béland, Rodolphe Lemieux, et les députés E.-B, Devlin, Gladu, Lafortune et Rivet.
Aux Trois-Rivières, Laurier défendit la marine avec des arguments déjà utilisés en plusieurs endroits. Il y a quarante-quatre ans, dit-il, quand je suis venu ici, Trois-Rivières, petite ville, n'avait pas de police. Elle a grandi, et il lui a fallu organiser la défense de ses citoyens. Il en est de même pour le Canada. Nous sommes devenus une nation ; il faut pourvoir à notre défense. Quand on vous dit que cela conduit à la conscription, quand les nationalistes prétendent que la marine vous arrachera vos enfants, ce sont des mensonges éhontés. Mais les nationalistes et les tories recourent à n'importe quel moyen pour me renverser... Et Laurier fit appel aux souvenirs et aux sentiments, à Talîection qu'il avait inspirée, à la fidélité de ses vieux partisans, qui ne le lâcheront pas maintenant que ses cheveux ont blanchi : « J'aurai soixante-dix ans dans quelques semaines, et depuis vingt ans je n'ai guère su ce que c'est que le repos. »
Cet appel émut les auditeurs. Le Canada écrivit : « Laurier est venu, il a parlé, et il a reconquis cette province de Québec qu'il a prise en 1896 ». Le mot « reconquis » semblait un aveu. Le Devoir s'en empara. Laurier a reconquis la province de Québec ? Il l'avait donc perdue ?
Laurier et Lemieux poursuivirent leur campagne : le 18 août à Québec, le 21 à Sainte-Julienne, le 22 à Saint-Eustache, le 23 à Sorel, le 24 à Saint- Jérôme, le 25 à Sherbrooke, le 27 à Valleyfield.
Sorel était, à cause du chantier maritime, un des rares endroits de la province oii le projet de marine fût bien accueilli. Mais les Sorelois reprochaient à Lanctôt, moins l'affaire de la peinture, grossie par les adversaires, que sa gestion générale du « patronage ». L'industriel Hyacinthe Beauchemin avait conduit une sédition, au point d'organiser et de présider une assemblée nationaliste. Des Sorelois suggérèrent la candidature du jeune avocat P.-J.-A. Cardin, fils d'un petit entrepreneur local. Arthur Cardin avait comblé son défaut d'instruction initiale à force de lectures, de cours du soir, de leçons particulières. Reçu avocat en 1908, installé dans sa ville natale, il avait débuté par une victoire judiciaire sur Jean-Baptiste Brousseau, l'avocat le plus réputé — et le plus redouté — de la région. Avocat, journaliste, et à l'occasion homme politique, Jean-Baptiste Brousseau était un des représentants de la génération soreloise qui avait compté les Barthe et les Mathieu. Rompu aux exercices de la chicane, il utilisait le moindre incident de procédure, s'acharnait sans quartier contre son adversaire, bref ne négligeait rien pour gagner. Il se conduisait au tribunal comme en assemblée publique, pour la grande joie des Sorelois, à une époque où les habitants des petites villes allaient au prétoire comme au théâtre. L'avocat débutant qui affrontait Brousseau pouvait s'attendre à une déconfiture mémorable. Mais Cardin aimait la profession à laquelle il s'était hissé à la force du poignet. Doué d'une voix forte et d'une énergie farouche, il se battit si bien qu'il gagna sa cause. — « Bateau », se dirent les habitants, « il va bien le jeune Cardin ».
Le jeune Cardin continua. Il inspirait confiance aux commerçants sorelois, hommes d'ordre et de
parole, travailleurs assidus auxquels il ressemblait comme un frère. Hyacinthe Beauchemin se rallie à sa candidature. Une convention préfère Cardin à Lanctôt, de justesse il est vrai ; et Laurier, enchanté, ratifie ce choix. A travers Cardin ou Lemieux, ou tout autre candidat, Laurier lui-même était en cause. « Si je suis défait, disait-il, je me retirerai de la politique. » L'idée d'une telle humiliation serrait le cœur des vieux partisans, faisait passer un frisson d'angoisse sur les foules libérales.
Les opposants n'étaient pas en reste d'éloquence. Bourassa lui-même parla le 21 août à Lachine, en faveur de Monk, le 26 août à Joliette, avec Jean Prévost, le 29 à Bécancour, le 30 à Sainte-Scholastique, le 3 1 à Saint-Jérôme. Les assemblées de Bourassa soulevaient quelques protestations, mais beaucoup plus d'enthousiasme. Borden, tout en laissant la province de Québec à Monk, vint à Montréal le 29 août. Il parla au théâtre His Majesty's, en compagnie de candidats conservateurs de langue anglaise, G. F. Johnston, C. J. Doherty, H. B. Ames ; de Bergeron. une fois de plus candidat dans Beauharnois ; et de C. H. Caban, qui venait d'intervenir d'une manière éclatante en faveur de Bourassa. Dans la grande ville industrielle, Borden critiqua surtout la Réciprocité.
Le choix des candidats fournit un autre aspect de l'activité fébrile, dans les deux camps.
Bourassa lui-même ne fut pas candidat. Il pensait exercer, par la parole et par le journal, une influence extérieure et en quelque sorte supérieure aux Parlements. Monk n'était-il pas déjà, dans une large mesure, à ses ordres ? Lavergne non plus ne fut pas
candidat, mais il dirigea, sans titre, toutes les forces de l'opposition dans le district de Québec. En vertu de l'entente tacite, les conservateurs fidèles à Borden présentèrent des candidats dans les comtés de langue anglaise où ils avaient le plus de chances ; ce furent d'ailleurs, en majorité, des députés sortants comme Ames et Doherty. Ailleurs, ils laissèrent le champ libre aux nationalistes et aux partisans de Monk.
A part ces députés de langue anglaise, les candidats de l'opposition furent d'abord les députés sortants : Monk lui-même dans Jacques-Cartier, Pierre- Edouard Blondin dans Champlain, Bruno Nantel dans Terrebonne, Eugène Paquet dans Tlslet, Rodolphe Forget dans Charlevoix, Arthur Gilbert dans Drummond-Arthabaska. Puis, deux anciens députés battus de peu aux dernières élections : Emile Léonard dans Laval, Guillaume-Horace Bergeron dans Beauharnois. Bergeron avait tenu son comté en mains au point d'être surnommé le « Beauharnois Boy » ; orateur pittoresque et efficace, en anglais comme en français, il avait attiré l'attention de John A. Macdonald, puis celle de Borden. Il méritait sans doute mieux que son sort, et s'acharna contre la guigne. Aux Trois-Rivières, la candidature de Louis-Philippe Normand rallierait un bloc solide. Dans le district de Québec, Armand Lavergne jouait avec plaisir son rôle de suzerain, accordant ou refusant son investiture. Il n'avait rien à dire dans Québec-Ouest, où se représentait William Price, riche député sortant. Mais il repoussa Thomas-Chase Casgrain, le « bourreau de Riel », le plus impérialiste des Canadiens français, et qui était d'ailleurs, dans son étude, l'associé de trois avocats de langue anglaise. Casgrain convoitait Montmorency, où il pouvait tenter sa re-
vanche, et Nicolet. Or Forget, assez sûr de son comté, aurait tout de même un fort adversaire, Lucien Cannon, jeune homme brillant et acharné — et frère d'Arthur Cannon qui combattait les intérêts Forget à THôtel de Ville de Québec. Par précaution, le riche et généreux Forget serait encore le candidat officiel de Foppostion dans Montmorency contre Georges Parent. (Pour Forget, au moins, le « parentisme » n'était pas mort î) En cas de double victoire, Forget se constituerait en fief, politique et économique, toute la région desservie par son chemin de fer, et même toute la côte nord, des chutes de Montmorency au Labrador. Parmi ses vassaux figureraient D.-O. Lcspérance — membre de tous les conseils d'administration présidés par Forget — candidat dans Montmorency contre Béland, et Louis-Philippe Pelletier, candidat dans le comté de Québec, dont Forget commanditait l'élection. Lavergne accorda son investiture à Lespérance et à Pelletier, qui le reconnurent pour chef. Mais pas de grâce à Tom-Chase Casgrain ! Le candidat de l'opposition dans Nicolet serait un pur nationaliste, Paul-Emile Lamarche, le jeune ami de Monk devenu l'ami de Bourassa et de Lavergne. Parmi les autres candidats nationalistes, citons André Fauteux (Deux - Montagnes) , Joseph Rainville (Chambly-Verchères) , Albert Sévigny (Dorchester), Ernest Guimont (Saint-Hyacinthe), Louis Coderre (Hochelaga) , Honoré Achim (Labelle) , Tancrède Marsil (Bagot) . Presque tous étaient d'origine conservatrice, et plusieurs n'avaient pas rompu toutes leurs attaches avec le vieux parti bleu. Plusieurs aussi, comme Achim et Lamarche, étaient d'anciens élèves de Monk, et gardaient pour cette noble figure une quasi-vénération.
L'une des circonscriptions les plus tumultueuses était, traditionnellement, Saint-Jacques de Montréal. Olivar Asselin y posa sa candidature. Il le fit de son chef, après un simulacre de convention bâclé par Jules Fournier. Depuis quelque temps, Asselin et Fournier se tenaient en marge du Devoir. Leur petite feuille de combat, L'Action, risquait des insinuations aigresdouces à regard de Bourassa. L'Action manquait aussi de respect aux plus hauts dignitaires ecclésiastiques ; elle s'attirait les réprimandes de Mgr Bruchési, et même une mise en garde de VOsservatore Roinano, journal officieux du Vatican, reproduite par L'Univers de Paris ^. Cependant l'accord tacite étendu à Borden pouvait bien s'étendre au fondateur de la Ligue Nationaliste. Aucun ami de Bourassa n'assistait à la convention qui choisit Asselin. Quelqu'un évoqua la brouille entre le futur candidat et le directeur du Devoir, Asselin répondit :
« Je vivrais dix ans sur un îlot, isolé au milieu de la mer, ne lisant les journaux que pour me tenir au courant de la situation canadienne, et n'entendant jamais parler de M. Bourassa, que, revenant dans mon pays, au bout de ces dix ans, et me lançant dans la vie publique, je serais sûr de me retrouver aux côtés de Bourassa. »
Le Devoir, sans effusion démesurée, souhaita le succès de son ancien collaborateur :
« Nous souhaitons cordialement à M. Asselin d'aller au Parlement renforcer le groupe des députés libres qui fera, avec M. Monk, les bonnes batailles pour le respect de l'autonomie canadienne. »
Dans le camp libéral subsistait la dissidence agaçante de Godfroy Langlois, qui prédisait la défaite
L L'Univers du 11 septembre 1911.
et la débandade du parti. Cette dissidence reproduisait, presque exactement, celle d'Honoré Beaugrand au temps de Mercier. Comme jadis Beaugrand, Langlois reprochait à son parti à la fois Tabandon des principes libéraux (c'est-à-dire radicaux) et le manque général de désintéressement. Il reprochait à ses amis politiques de consacrer tout leur temps à dénigrer Bourassa, au lieu de réformer le parti malade :
« Quand je les vois occuper les instants précieux à épouiller la chemise de Bourassa, cette mimique de guenon est indignante. Ils ont beau feindre de faire claquer quelque chose sous leur ongle, tous savent que le chef nationaliste est inattaquable dans sa vie privée et publique.
« Et tant mieux pour le nom canadien que nous ayons des honnêtes gens, qui aiment le pays avec désintéressement. Soyons fiers de compter parmi nos hommes d'Etat un orateur brillant, à l'esprit vraiment français, au langage châtié, à la logique serrée, qui projette jusque dans le ciel les fusées de son imagination ardente... » *
Bourassa ne saisit certes pas la perche tendue par rhomme de l'Emancipation, mais il laissa Tancrcdc Marsil — beaucoup plus près de Godfroy Langlois, sur le terrain des idées — lire cet article dans plusieurs assemblées.
Pourtant, les libéraux accomplirent le même effort que leurs adversaires pour présenter un front uni ; et Godfroy Langlois finit par mettre une sourdine à sa mauvaise humeur. Dans Drummond-Arthabaska, les libéraux, assagis par la leçon du 3 novembre 1910, se disciplinèrent aussi pour reprendre le siège d'Arthur Gilbert. Laurier avait méticuleusement scruté la si-