‹ Histoire de la province de Québec (volume 3)Chapitre 28 sur 46 · Le Pays, 30 juillet · texte numérisé non relu

Le Pays, 30 juillet

tuation, et conclu en faveur d'Hector Laferté. « Vous reprendrez tout le terrain perdu dans Drummond même, lui écrivait-il. et non pas totalement, mais en très grande partie, ce qui a été perdu dans Arthabaska. » ^ Mais Hector Laferté s'effaça devant Ovide Brouillard, son aîné. Dans Saint-Jacques, la division montréalaise frémissante et fantasque dont Lomer Gouin gardait un cuisant souvenir, les ministériels songèrent à Téchevin Alphonse Brodeur, commerçant intègre et bon libéral, adversaire de la « gang des vingt-trois » aux élections municipales de 1910 ; sur son refus, on parla d'Athànase David, puis le choix se fixa sur Tun des échevins les plus en vue : L.-A. Lapointe, membre réélu de la « gang des vingttrois ». A Saint-Hyacinthe, on opposa L.-J. Gauthier, ancien député de l'Assomption, au nationaliste Ernest Guimont. Le président de la Jeunesse libérale de Québec, Lucien Cannon, disputerait à Rodolphe Forget le comté de Charlevoix, et William Power tenterait de reprendre Québec-Ouest à William Price. La rivalité de ces deux gros marchands de bois est déjà traditionnelle dans Québec-Ouest. L'Anglais Price est le grand chef conservateur du district ; l'Irlandais Power est le lieutenant de Laurier dans les milieux de langue anglaise à Québec. Le comté de Québec-Ouest est en grande majorité canadien-français, mais les chefs exigent une preuve de large tolérance, et les électeurs la concèdent d'autant plus volontiers que chaque lutte électorale entre les deux richards est un pactole pour le comté. William Power a conquis en 1902 et conservé en 1904 l'ancien comté de McGrecvy et de Dobell. William Price l'a

1. Lettre du 12 août 1911. Archives privées de Vhon. Hector Laferté.

repris en 1908, par dix voix de majorité. La lutte s'annonce aussi serrée, cette fois-ci. La plupart des autres candidats ministériels seront les députés sortants. Trois ministres se présentent dans deux comtés à la fois. Ce sont Laurier (Québec-Est et Soulanges) , Lemieux (Rouville et Gaspé), et Béland (Beauce et Montmagny) .

Presique partout, ces ministériels se tinrent sur la défensive. Les grandes assemblées nationalistes attiraient des foules énormes. Bourassa parla le 3 septembre à Saint-André-Aveilin et le 4 à Buckingham, dans son ancien comté de Labelle. en faveur du jeune Acbim. Il parla le 5 à Hull, où l'opposition présentait Louis Cousineau contre E.-B. Devlin. Ce jour-là, Caban accompagnait Bourassa, et l'assemblée fut encore retentissante. Bourassa était enroué et visiblement fatigué. Il fit effort, retrouva sa clarté d'argumentation, son timbre de voix, imposa silence aux tapageurs, et, à fond de train, lança une superbe péroraison, soutenue pendant dix minutes, au bout desquelles la foule, conquise, éclata en applaudissements interminables. Caban, géant à la mise soignée, sans ostentation, pouvait parler après Bourassa sans paraître écrasé par la comparaison. Il avait étudié l'histoire et fouillé la jurisprudence. Il commençait ses discours ou ses plaidoiries d'un ton simple, sur le mode de la causerie, pour s'élever, le moment venu, à l'éloquence chaude et au besoin torrentielle. Il déclara que, fier de son origine britannique, et presbytérien convaincu, il ne voyait rien de choquant pour lui dans les paroles qui venaient d'être prononcées ; il ne voyait rien, dans le programme de M. Bourassa, qu'il ne puisse approuver.

Le lendemain, 6 septembre, Bourassa prit la parole à Sainte-Rose, en faveur d'Emile Léonard. Le 8, il prit part, avec Cahan et Jean Prévost, à une mémorable assemblée tenue au Monument National, pour soutenir Olivar Asselin, candidat dans Saint-Jacques, et J.-A. Massé, candidat « ouvrier » contre Médéric Martin dans Sainte-Marie. Les orateurs furent : Cahan, qui donna ces mots d'ordre, souvent repris par la suite : « Pas de marine faite à Londres ; pas de Réciprocité faite à Washington » ; Bourassa, qui déchaîna des tonnerres d'applaudissements ; John Boyd, qui déclara, en anglais : « Je suis nationaliste » — et l'assistance trépigna ; Olivar Asselin, qui fit appel à la jeunesse ; et Jean Prévost, très vibrant. La jeunesse avait, à l'avance, repondu à l'appel ; et le Devoir définit cette soirée : « Une page d'histoire dans le livre d'or du nationalisme. y>

Rodolphe Lemicux, très actif aussi, prit part à des assemblées de Médéric Martin et de L.-A. Rivet à Montréal. Mais il était sur la défensive. Presque partout, les vieux députés libéraux, notables de comté, peu éloquents, élus jusqu'alors grâce à l'organisation libérale et au prestige de Laurier, se trouvaient débordés, bousculés, par les jeunes, ardents et brillants orateurs nationalistes. Laurier et ses organisateurs ne croyaient pas à la défaite. Ils prévoyaient une majorité réduite, mais ils comptaient sur l'attrait de la Réciprocité auprès des cultivateurs. Laurier disait à ses intimes : « Je perdrai des comtés urbains, mais je regagnerai des comtés ruraux. » Cependant le succès des assemblées nationalistes donnait à réfléchir. L'élan nationaliste aboutirait-il à la défaite de Laurier ? Fernand Rinfret écrivit :

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« Ce serait une honte pour ses compatriotes de la province de Québec, pour ceux que son génie, ses succès, sa réputation mondiale, couvrent d'une gloire éclatante, ■s^

La Presse renforça les ministériels, et prédit la suite fatale d'une défaite de Laurier : ravcnement de Borden. Si M, Laurier est battu, qui prendra le pouvoir ? Non pas M. Bourassa, qui n'est même pas candidat. Non pas M. Monk, qui n'a pas de partisans hors de la province de Québec. Ce sera M. Borden : « Ainsi, la politique nationaliste sur la marine conduira aux dreadnougbts. »

Orner Héroux appela la Presse « Tabjectc servante de tous ceux qui possèdent Tor ou le pouvoir ». Mais le journal de Berthiaume ne recula point. Au contraire, il publia un grand « Appel aux Canadiens français ». La Presse insistait sur son argument : en reniant Laurier, la province de Québec ne commettrait pas seulement un acte d'ingratitude, mais une faute, une sottise :

« Qui mettra-t-elle à sa place, en effet? « Ce ne sera pas M. Monk, ce ne sera pas M. Bourassa. « Le nouveau premier ministre du Dominion sera inévitablement M. Borden. Et alors?

« Alors, au lieu d'une marine essentiellement canadienne, et sur laquelle l'Angleterre n'a aucun droit, nous verrons le triomphe de l'impérialisme jingo, avec la participation aux guerres de l'Empire et sa kyrielle de dreadnoughts.

« Alors, au lieu de la Réciprocité que le cultivateur et l'ouvrier canadien attendent depuis si longtemps, nous resterons dans le statu quo, si âprement défendu par les trusts.

« Alors, au lieu d'un premier ministre canadien- français, nous aurons un premier ministre qui ne comprendra rien à nos aspirations, et qui a déjà promis à la voix

de Toronto, c'est-à-dire à la voix du fanatisme, la prépondérance dans les conseils de la nation...

« Tout vote donné contre Laurier est un voté donné pour Borden.

« Un vote contre l'autonotnie canadienne;

« Un vote contre la Réciprocité;

« Un vote contre le prestige canadien-français. »

Berthiaume tenait ses engagements.

Les libéraux insistèrent sur la Réciprocité. Le Canada publia une liste des produits importés des Etats- Unis, et sur lesquels les consommateurs bénéficieraient d'une réduction de prix. Bourassa mit en doute tous les avantages de la Réciprocité. Il dit aux cultivateurs de Saint-André-Avellin, le 3 septembre : « Vous êtes plus nombreux que toutes les autres classes ; quel avantage peut-il y avoir pour vous à sacrifier votre marché aux Américains ? » Et l'industrie faisait bloc contre la Réciprocité. Hugh Grabam. H. B. Ames et C. J. Doherty recueillirent et dépensèrent la forte somme. Hugh Graham organisa un bureau oii des journalistes, royalement payés, rédigeaient articles, annonces, tracts et brochures. Arthur Bcauchesne rédigeait, à vingt dollars l'article, des éditoriaux insérés dans la Patrie et dans les hebdomadaires conservateurs. — « Hugh Graham dépense de l'argent », observa-t-il. — « Oui », répondit un organisateur, « il a déjà dépensé deux cent cinquante mille dollars ; et il continue ! » Certains industriels ne se limitèrent pas à ces contributions. Huntley Drummond, notable capitaliste de Montréal, président de la Canadian Sugar Refinery, fit campagne, au Board of Trade et jusque dans les assemblées publiques, contre la Réciprocité — menace au quasimonopole de la vente du sucre, détenu par sa com-

pagnie. Des industriels montréalais — la plupart, de langue anglaise — avertirent leurs ouvriers que la Réciprocité amènerait la ruine, la fermeture des usines. Des fabricants de chaussures de Québec — la plupart, de langue française — signèrent un avertissement antiréciprocitaire. L.-A. Rivet, député sortant d'Hochelaga, protesta contre cette « intimidation ». Les candidatures de William Price et de Rodolphe Forget concrétisaient aux yeux du public Tappui donné au parti conservateur par les gros intérêts financiers et industriels. Fernand Rinfret représenta la lutte comme engagée entre le parti des trustards (le parti bleu) et le parti du peuple (le parti rouge) .

Dans Tautre camp, UEvénement, sous l'influence du sénateur Landry, remit la question scolaire sur le tapis. Il soutint que les députés libéraux, en votant la constitution des nouvelles provinces, avaient trahi leur pays, leur langue et leur foi. Mais les discussions les plus fréquentes et les plus ardentes tournaient toujours autour de la marine. Chaque parti se fit un jeu d'opposer les chefs adversaires à eux-mêmes, en remontant dans leur passé politique. Fernand Rinfret, signant Graindorge dans le Canada, menait une lutte très vigoureuse contre Bourassa, qu'il appelait par ironie « le Maître ». Il rappela le plaidoyer en faveur de la Réciprocité prononcé par Bourassa, lors de sa joute contre Israël Tarte, à Laprairie, en 1903. Il rappela maintes déclarations du « Maître » hostiles aux conservateurs, aux tories. Il rappela les déclarations d'Armand Lavergne, d'après qui un Canadien français « ne pourra jamais se traîner dans les rangs du parti conservateur, tant que ce parti sera dominé par le groupe orangiste ». Rin-

fret montra cette vigueur sans dépasser les bornes, et Laurier l'en félicita ^ Mais les nationalistes rappelèrent le temps où la Presse et les libéraux multipliaient les déclarations autonomistes ; et par exemple les paroles de Laurier, à la clôture du congrès des chambres de commerce, le 20 août 1903 : « Les destinées de l'Empire seraient en danger que je ne céderais pas un pouce de notre indépendance. » De part et d'autre, on fit flèche de tout bois. William Hearst, magnat de la presse américaine, répandit au Canada des articles conseillant aux Canadiens de garder le gouvernement Laurier. Des journalistes de l'opposition s'indignèrent de cette ingérence étrangère dans la campagne électorale. Ils tinrent une assemblée de protestation au Champ de Mars, le 9 septembre. Olivar Asselin, Rufus Pope, l'avocat Papineau-Mathieu et le gérant du Devoir, L.-P. Deslongchamps, exprimèrent leur courroux patriotique.

Béland et Lemieux sur les hustings, Rinfret et d'Hellencourt dans la presse, rendirent coup pour coup. Ils furent secondés par les députés libéraux, vétérans de mainte campagne, et par de jeunes présidents ou secrétaires de clubs, dont la plupart avaient grandi — tels Lucien Cannon, Hector Laferté, Athanase David — dans les milieux politiques. Ils furent encore secondés par quelques vedettes de la politique provinciale. Lomer Gouin intervint en faveur du candidat libéral, dans son comté de Portneuf ; Alexandre Taschereau fit aux côtés de Georges Parent toute la lutte contre Rodolphe Forget ; Cyrille Delage soutint l'adversaire de Louis-Philippe Pelletier dans le comté de Québec. Les libéraux, qui tenaient

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