Le Devoir^ 13 septembre
pendant sa campagne ontarienne. Dans cette grande province aussi, le premier ministre se sentait menace. Les industriels combattaient la Réciprocité ; les impérialistes critiquaient la loi de la marine ; tous répudiaient le chef catholique et canadien-français. En certains comtés ontariens, les tories utilisaient un incident récent : l'annulation, par les tribunaux de la province de Québec, d'un mariage entre catholiques célébré devant un pasteur protestant. En vertu d'une décision du Concile de Trente, l'Eglise considère un tel mariage comme clandestin et nul. Or, la loi civile de la province de Québec reconnaît les empêchements au mariage promulgués par les autorités religieuses — catholiques pour les catholiques, protestantes pour les protestants. Ce principe s'est invoqué en 1901, dans l'affaire Delpit-Côté ^. Le Saint-Siège l'a précisé et renforcé en 1907, par le décret Ne temere. En 1911, le juge Laurendeau annule le mariage Hébert-Clouâtre, clandestin au sens du décret Ne temere. Des tories protestent contre cette application d'une loi de l'Eglise romaine sur le territoire canadien. Ils en tirent argument contre Laurier — qui n'en peut mais, la législation du mariage appartenant au ressort provincial. Les loges orangistes mènent un tapage infernal : le Canada est gouverné par le Pape, par le truchement de Laurier et de la province de Québec. L'incident est parfois déformé, grossi, interprété de travers. Un député libéral de la Nouvelle-Ecosse, E. M. Macdonald, apprenant qu'un de ses fidèles électeurs s'apprête à voter contre lui à cause du décret Ne temere, va trouver le mécontent. Celui-ci avait compris qu'en vertu d'une loi promulguée par Laurier, seuls les mariages célé-
brés par les prêtres catholiques seraient désormais valables, dans tout le pays ^. John-S. Ewart, le grand juriste protestant qui avait défendu les catholiques manitobains devant le Conseil Privé, consacra Tun de ses Kingdom Papers à redresser ces préjugés, à expliquer que le décret Ne temete ne concernait en rien les protestants. Mais Tétude de John-S. Ewart ne toucherait qu'un public restreint, et paraîtrait d'ailleurs après les élections ^.
Tenu au courant heure par heure, Laurier évalue les deux dangers, Torangiste et le nationaliste, Tontarien et le québécois. Il écourte sa tournée ontarienne, pour passer les dix derniers jours de la campagne dans la province de Québec. Pendant ces dix jours, les assemblées de Laurier et celles de Bourassa alternent et se répondent du tac au tac. Le 1 1 septembre, à Victoriaville, Laurier adresse un appel chaleureux au comté de Drummond-Arthabaska, pour qu'il revienne au vieux drapeau libéral. Le 12, Bourassa parle en faveur de Joseph Rainville, à Verchères. Le même jour, Laurier soutient Béland à Beauce- Jonction. Le premier ministre paraît très vigoureux pour ses soixante-dix ans. Il ôte son chapeau d'un geste énergique, en disant :
« Je n'avais jamais fait une lutte dans laquelle l'opposition se soit servie de tactiques aussi insidieuses et malhonnêtes; mais, Dieu merci, j'ai encore assez de vigueur, au seuil de ma soixante-dixième année, pour lui faire face et pour la combattre jusqu'au bout. Jamais les impérialistes de Toronto et les nationalistes de Québec ne parviendront à battre Laurier. »
1. E. M. Macdonald : Recollections, political and Personal (The Ryerson Press, Toronto), p. 198.