Article d'Henri Bourassa, dans le Devoir du 3 juin
Drummond-Arthabaska de réélire Arthur Gilbert, « le brave garçon qui, appuyé sur votre courage et votre indépendance, fera triompher les droits du peuple ». Il soulève l'enthousiasme. On chante des couplets composés par un étudiant sur Tair d'O Canada :
O Bourassa! Noble et vaillant soldat,
Toi dont le nom nous excite au combat;
Tu ressuscites de nos pères
Les glorieux exploits;
Tu retrempes les caractères
Aux accents de ta voix;
Tu nous unis comme des frères
Pour affirmer notre langue et nos droits (bis).
Et ce n'est point par jeu que les étudiants substituent cet « O Bourassa » à un hymne presque national. Le petit-fils de Papineau incarne par ses idées, par son talent, par sa fierté, toute leur ferveur patriotique. Ils lui doivent à la fois des satisfactions intellectuelles et une exaltation de valeurs morales, c'est-à-dire, à leurs yeux, un idéal complet. Et leurs professeurs ne découragent pas cet emballement ! Suivi et combattu avec la même passion, Bourassa est la personnalité la plus discutée du pays. Le World continue de le réhabiliter aux yeux des tories. Dix, vingt villes ontariennes demandent au chef nationaliste un exposé de sa doctrine. Deux conservateurs ontariens, George Gordon, député sortant de Nipissing, et W. R. Smyth, député sortant d'Algoma, qui comptent des Canadiens français parmi leurs électeurs, sollicitent sa présence à Sudbury. Bourassa prend vingt-quatre heures pour aller à Sudbury, le 18 septembre. Son compagnon de voyage est Georges Pelletier, lieutenant très sûr, écrivain vigoureux, mais qui ne se croit pas
orateur et n'essaie même pas de parler. Bourassa prononce deux discours, l'un en français, l'autre en anglais, et ses auditeurs de conclure : « He is not such a bad man I »
A la même heure, Asselin tenait, dans le quartier Saint-Jacques de Montréal, une de ses assemblées oii il ne ménageait rien ni personne. D'après la manière dont Asselin et Fournier parlaient, dans U Action, du cardinal Merry del Val, secrétaire d'Etat de Pie X, on imagine ce qu'ils pouvaient dire, en assemblée électorale, de Rodolphe Lemieux ou de Trefflé Berthiaume. Asselin ridiculisait la Presse :
« Je me rappelle un homme qui acheta deux numéros de La Presse. Sa femme lui demanda ce qu'il voulait en faire. Il répondit : « Celui-là, nous le lirons ». Maintenant Von n'achète plus que Vautre numéro. Et pour faire Vautre chose. »
Quant à Laurier, Bourassa s'est montre trop indulgent en prédisant qu'il finirait dans la crotte. C'est pis que cela, dit Asselin : « Le vieux coq est en train de tomber dans la fiente du poulailler. » ^ Et la jeunesse cruelle d'applaudir, d'applaudir...
Bourassa revint en hâte de Sudbury, pour le « ralliement autonomiste » du 19 septembre, à la patinoire Ontario, qui devait être la principale assemblée des groupes de l'opposition. A beaucoup d'égards, ce ralliement rappela l'assemblée tenue par Laurier quinze ans plus tôt, au parc Sohmer, à la veille des élections qui allaient le porter au pouvoir. La plus vaste salle de Montréal ne put contenir toute la foule.