Le Devoir, 19 septembre
Des calicots tencius entre les piliers proclamaient : « Pas de marine ! » Les principaux orateurs furent John Boyd, Olivar Asselin, C.-H. Caban et Bourassa. Le chef nationaliste lançait ses attaques comme des jets de lave. La foule, transportée, lui fit une ovation plus délirante que celles jadis reçues par Laurier. Et Tovation reprenant sans cesse devint continue, au point de l'empccher de parler. Alors, tous en cortège, derrière des fanfares î Avec de jeunes nationalistes en serre-file, les hommes défilèrent en rangs, au pas cadencé (comme les ligueurs d'Action Française à Paris) , par les rues Ontario, Maisonneuvc, Sainte-Catherine et Saint-Denis, jusqu'à Thôtcl Viger, siège d'un comité nationaliste. Un groupe des plus exaltés brandissait des balais, symbole du prochain « coup de balai ». Cette colonne, conduite par Asselin, rencontra Laurier qui descendait d'auto : le premier ministre allait à la gare Viger prendre le train de Québec. Les nationalistes, balais au poing, poursuivirent et conspuèrent Laurier, qui se réfugia précipitamment dans la gare, protégé par une poignée d'amis. Une fois installé dans son wagon. Laurier laissa entrevoir son désarroi. Il confia tristement à ses amis : « Nous sommes battus. Je le pressens depuis deux jours. J'ai de mauvaises nouvelles des autres provinces. » Pendant ce temps, le gros des manifestants, harangué par Bourassa d'un balcon de l'hôtel, saluait son idole au chant de « O Bourassa î » Les chants, les défilés, les promenades de balais symboliques se prolongèrent jusqu'aux petites heures ; dans les rues voisines, éclataient des pétards.
La conduite de Grenoble faite à Laurier à la gare Viger porta l'indignation de ses partisans au paroxysme. Le lendemain 20 septembre, veille du vote, Bourassa devait revenir à Saint-Hyacinthe. Le candidat nationaliste, Ernest Guimont, esprit d'élite,
était soutenu par des camarades comme Maxime Raymond, membre d'une famille libérale, mais devenu nationaliste à l'Université, en 1905, lors de l'affaire des écoles du Nord-Ouest. Mais la troupe de T.-D. Bouchard veillait. Entouré par une foule menaçante, et bousculé, Bourassa tint son assemblée tant bien que mal, dans une salle fermée dont les fenêtres volèrent en éclats sous les pierres. Des enragés attendaient le retour du chef nationaliste à la gare, pour lui faire un mauvais parti. Bourassa, prévenu, monta dans le train à la station de Sainte-Madeleine. Les recrues de T.-D. Bouchard pourchassèrent les nationalistes dans les rues de Saint-Hyacinthe, dans les jardins, jusque sur les plates-bandes de phlox et sur le seuil des maisons. Aux quatre coins de la gentille petite ville, des coups de gourdin s'échangèrent, et des blessés, la tête en compote ou le bras en écharpe, prirent le chemin des pharmacies.
Il aurait fallu remonter loin pour trouver le souvenir d'une campagne électorale aussi acharnée. Remonter peut-être à la lutte du « parti national » de 1872 contre Georges-Etienne Cartier, culminant à la « bataille de la place Saint-Jacques » à coups de manches de pioche. Comme jadis le « Père de la Confédération », Laurier, en 1911, était défié jusque dans son district, jusque dans son comté, jusqu'à Saint-Roch. Armand Lavergne et l'ancien échevin Alphonse Huard attaquaient sans relâche Laurier, sa Réciprocité, sa marine. « Nous ne voulons pas d'une politique de guerre faite à Londres et d'une politique tarifaire faite à Washington î » Un candidat se présentait contre le premier ministre : le jeune René Leduc, à qui Alphonse Huard avait cédé la Libre Parole, une fois la lutte contre Parent terminée.
La Libre Parole circulait presque exclusivement dans Saint-Roch, et gardait Tappui du groupe de ses fondateurs, parmi lesquels figuraient le Dr Jobin et le Dr Dorion. Elle adoptait un ton nationaliste et prédisait la chute prochaine du gouvernement « trompeur et corrompu ». Henri Béland et Louis Létourneau organisaient vigoureusement la défensive — la riposte. Louis Létourncau, le fabricant de confitures sans autre bagage que l'instruction reçue à la petite école de Sainte-Famille dans Tîle d'Orléans, ne pouvait afi^ronter Lavergnc en tournoi oratoire, mais il se rattrapait en matière d'organisation. Ancien échevin, comme Alphonse Huard, et député provincial, il connaissait le fort et le faible de chaque électeur — et de chaque candidat. René Leduc se désista, quelques jours avant le scrutin. Puis, il accusa Louis Létourneau de l'avoir enivré, pour lui extorquer son désistement. Scandale. Le Devoir écrivit que le déshonneur souillait les cheveux blancs de Laurier. Mais Laurier et Létourneau lui-même protestèrent. L'histoire de René Leduc parut suspecte. Fatigué d'une lutte sûrement vaine, Leduc aurait offert son désistement aux rouges, contre compensation. Econduit, il se serait vengé à sa manière. Le juge François Langelier ouvrit une enquête, en vertu de la Loi des élections fédérales, et flétrit Leduc ; mais le Devoir se montra sceptique, et les adversaires de Laurier entretinrent jusqu'au dernier jour le relent de ce scandale.
A ces offensives sans répit, les libéraux résistèrent pied à pied, jusqu'au dernier jour aussi, utilisant leur vieille organisation, leur habileté manceuvrière. Au manifeste des fabricants de chaussures québécois, ils opposèrent l'autorité du grand industriel Georges-
Elic Amyot — rancien adversaire de Lorenzo Robitaille — favorable à la Réciprocité. A Montréal, ils annoncèrent, à grand bruit, le ralliement du fameux criminaliste N.-K. Laflammc, ancien avocat d'Olivar Asselin, ancien candidat nationaliste dans la division Saint-Jacques. Dans les campagnes, ils distribuèrent ce prospectus :
« Cultivateurs, votre chance est arrivée.
« La Réciprocité réclamée depuis quarante ans par tous les Canadiens vous est offerte.
« Laurier vêtit vous donner une chance de vendre vos produits plus facilement et à meilleur profit.
« Cultivateurs de Québec, suives l'exemple des cultivateurs de l'Ouest, de l'Ontario, des provinces Maritimes.
« C'est votre jour qui est arrivé.
« Pour l'avenir de vos familles, pour la grandeur du Canada,
« Allez tous demain voter comme un seul homme