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POUR LAURIER ET LA RECIPROCITE

Pour les électeurs de langue anglaise, le Herald discutait les arguments de C. H. Caban et de H. B. Ames, redoutables adversaires. La Presse soutenait cette thèse : Un vote pour Bourassa est un vote pour Borden, et un vote pour Borden c'est un vote pour rimpérialisme outrancier. A Toronto, le Globe écrivait : « Un vote pour Borden, c'est un vote pour Bourassa, et un vote pour Bourassa c'est un vote pour la rupture de ce pays. »

Laurier termina sa campagne à Québec. Il se savait menacé dans les deux plus grandes provinces. En Ontario, le principal adversaire restait anonyme : c'étaient la finance et l'industrie liguées contre la Réciprocité. Dans la province de Québec, la menace s'incarnait en un homme ; l'adversaire, impitoyable.

mais combattant à découvert, portait un nom : Bourassa. Or Laurier avait déjà conduit la guerre contre des hommes au tempérament de feu, des inflexibles de la taille de Mgr Laflèche — et remporté la victoire.

Dans le parlement précédent, les adversaires de Laurier élus par la province de Québec occupaient onze sièges : le 21 septembre, ils passèrent à vingtsept. L'opposition ga*gnait Bellechasse, Berthier, Brome, Compton, Dorchester, Hochelaga, Joliette, Labelle, Lotbinière, Maskinongé, Montmagny, Montmorency, Nicolet, Pontiac, Québec-Comté, Sheff^ord et Yamaska. Elle ne perdait que Drummond-Arthabaska, Québec-Ouest (arraché à William Price par William Power) , Shefford et Soulangcs. L'opposition était aussi très renforcée en valeur. Elle comptait Monk, Louis-Philippe Pelletier, Rodolphe Forget, Pierre-Edouard Blondin, D.-O. Lespérance, Emile Léonard, Eugène Paquet ; parmi les Anglais, H. B. Ames, C. J. Doherty, George Perley ; et parmi les nouveaux venus nationalistes : Honoré Achim, Louis Coderre, Paul-Emile Lamarchc, Joseph Rainville, Albert Sévigny (tous d'origine conservatrice) . Olivar Asselin échouait dans Saint-Jacques. Gustave Monette n'avait pu réduire la popularité de Roch Lanctôt dans Napierville. Ernest Guimont succombait à Saint- Hyacinthe devant l'ancien député de l'Assomption, L.-J. Gauthier, ennemi juré des nationalistes, soutenu par le rude Bouchard. Un autre candidat nationaliste, André Fauteux, n'avait pu courir jusqu'au bout sa chance, qui s'annonçait belle. Fauteux, garçon assez brillant, mais indolent, n'avait pas surveillé la rédaction de son bulletin de présentation, que l'officier rapporteur rejeta. Après l'élection, Fauteux

entama un long procès, et fut débouté. Drummond- Arthabaska et Saint-Hyacinthe infligeaient à Bourassa ses seules déceptions réelles^ en marquant un recul, dans Drummond-Arthabaska par rapport à rélection d'Arthur Gilbert et dans Saint-Hyacinthe par rapport à sa propre élection provinciale. Mais le gain de Paul-Emile Lamarche, entre autres, compensait largement la perte d'Arthur Gilbert, grand gaillard mal préparé à la vie publique.

Rodolphe Forget, élu dans Charlevoix et dans Montmorency, triomphait de deux fils de famille — jeunes hommes de valeur, et que l'avenir dédommagerait — tandis que Rodolphe Lemieux, candidat dans Rouville et dans Gaspé, perdait ce lointain comté oii Lavergne et le colon Laforce avaient fait campagne pour son adversaire nationaliste. Un ministre, Sydney Fisher, perdait son mandat. Le solliciteur général Bureau craignit le même sort aux Trois-Rivières ; l'élection de Normand fut d'abord annoncée ; mais l'officier rapporteur, constatant une irrégularité d'écriture, annula les bulletins d'un quartier favorable à Normand, et proclama Jacques Bureau réélu par neuf voix de majorité. Oubliant peutêtre que la même procédure avait institué Bourassa député provincial de Saint-Hyacinthe, le Devoir écrivit : « Le mandat des Trois-Rivières n'appartient pas à M. Bureau ; osera-t-il le garder ? »

Quelques bons lutteurs du parti libéral mordaient la poussière, entre autres Victor Geoffrion, Oscar Gladu, Georges Parent. Laurier les regretterait. Il regretterait plus encore Sydney Fisher. Mais il gardait autour de lui Rodolphe Lemieux, Henri Béland, Ernest Lapointe, Joseph Demers, William Power, le

trivial mais vigoureux Médéric Martin, le député « ouvrier » Alphonse Verville, et un nouveau de bonne valeur, P.-J.-A. Cardin, substitué à Lanctôtla-pcinture dans le comté de Richelieu. Après tout, Laurier gardait la majorité dans la province de Québec.

Mais en Ontario, c'était la débâcle : 72 sièges à Borden et 13 seulement à Laurier. Dans cette province, un seul des ministres surnageait : le secrétaire d'Etat Charles Murphy. Encore avait-il bien de la chance î L'avocat Charles Murphy avait milité dans la petite guerre livrée aux Canadiens français autour de l'Université d'Ottawa. Dès 1901, il livrait bataille, aux côtés de son ami le Père Michael Fallon, curé de Saint-Patrice. Au départ du Père Fallon, c'est Charles Murphy qui rédigea le mémoire présenté au délégué apostolique et réfuté par Mgr Duhamel. Devenu secrétaire d'Etat, à la retraite de R. W. Scott, en 1908, Murphy n'en fut pas moins candidat, et élu, dans le comté de Russell, de prépondérance canadienne-française. Mais depuis 1908, les interventions de Mgr Fallon et la nomination de Mgr Gauthier ont irrité le malaise, et, surtout, les Franco-Ontariens se sont organisés. Un membre du « Petit Comité » de l'Association canadienne-française d'Education de l'Ontario, l'avocat J.-U. Vincent, se porte candidat conservateur contre l'ami de Mgr Fallon. Mais un autre membre du « Petit Comité », le sénateur Belcourt, est organisateur libéral pour les districts français de l'Ontario. Il vole à la défense du secrétaire d'Etat, obtient de lui des décla^ rations rassurantes, et se lance en campagne contre le conservateur. Belcourt dénie à Vincent le titre de candidat de l'Association, de candidat des Canadiens

français. Belcourt et Vincent sont tous deux partisans. Le président de l'Association fondée pour la défense franco-ontarienne — le président qui luttera, le jour venu, si vaillamment — soutient l'Irlandais, ami de Mgr Fallon, ennemi patent des Canadiens français, mais libéral, contre un Franco-Ontarien, son collègue au « Petit Comité », mais conservateur. Vincent échoue, et quitte le « Petit Comité » en vouant à Belcourt et à l'Association une rancune qui trouvera un jour un exutoire.

Moins heureux que Murphy, les ministres George Graham et Mackenzie King étaient battus en Ontario. Médéric Martin, député de Sainte-Marie, qui s'était lié avec Mackenzie King, son voisin de pupitre aux Communes, offrit à Laurier de se désister pour faire élire l'ex-ministre à Montréal ^. Fielding, le parrain de la Réciprocité, était battu en Nouvelle- Ecosse. Les six députés de la Colombie-Britannique étaient six conservateurs. Bref, l'ancien Parlement fédéral comptait 132 libéraux et 89 conservateurs ; le nouveau compterait 135 conservateurs et 86 libéraux. Des courtisans s'écartèrent de Laurier qui put, à soixante-dix ans, compléter la somme d'une expérience humaine.

Le résultat, salué dans Québec comme un succès nationaliste, fut salué en Ontario comme un succès impérialiste. Dans la procession escortant Borden à Ottawa, au lendemain du triomphe, figurèrent maintes pancartes : « One fleet, onc flag, one Thronc. » Dans plus d'un comté aussi, l'agitation contre le

1. Révélé par Rodolphe Lemieux, dans un grand banquet à Montréal, le 21 septembre 1921.

décret Ne temere renforçait la majorité conservatrice. Pour les orangistes, le scrutin du 21 septembre écartait la menace française et papiste. Dans une certaine mesure, TOntario avait rejeté, avec Laurier, la « French domination ». Et le Citizen d'Ottawa se réjouit de voir déplacer « le centre de. gravité politique du Canada ».

Naguère, en effet, dans la représentation fédérale, Québec était presque unanime, et l'Ontario divisé. En 1911, Québec était divisé et l'Ontario presque unanime. L'ancien gouvernement avait reçu Tappui d'un « solide Québec » ; le nouveau gouvernement recevrait l'appui d'un « solide Ontario ». Fernand Rinfret, rédacteur en chef du Canada, prédit, le premier, une perte d'influence pour Québec, dans les affaires fédérales. La Presse développa cette thèse :

« Avec sa majorité actuelle, M. Borden peut se moquer de nous quand il lui plaira. Le scrutin d'hier est un sêufflet non pas à sir Wilfrid Laurier lui-même, mais à toute la race canadienne-française ; la voix de la province de Québec vient d'être étouffée, et c'est la voix de Toronto qui va maintenant dominer dans les conseils de la nation. »

A son tour, le Soleil conclut :

< Ah! ils nous ont mis dans de jolies draps, les prétendus patriotes de la secte nationaliste, les Bourassa, les Lavergne, et tous ceux qui, plus ou moins ouvertement préoccupés de leur œuvre de haine, ont sacrifié à leur vengeance l'avenir même de la province de Québec. »

Monk, chef de ûle des ministtes canadiens-français — Attitude de Bourassa et de Lavetgne — La curée des vainqueurs.

ha. défaite apprise, Laurier réserva sa première visite à Mgr Mathieu, qui attendait son sacre prochain, au Séminaire de Québec. Puis il se rendit à Ottawa, et, respectueux des règles parlementaires, il présenta sa démission au gouverneur général. Lord Grey, dont le mandat s'achevait, chargea Robert Borden, chef du parti conservateur, de former le nouveau cabinet. Pour la troisième fois — après Charles Tupper et John Thompson — les provinces Maritimes fournissaient un premier ministre à cette Confédération qu'elles avaient tant redoutée. Borden, élevé dans le culte de l'Angleterre, était doué d'une intelligence ordinaire et devait sa situation à son travail : un bceuf de labour. Six mois plus tôt, des tories voulaient lui substituer un chef plus brillant : Richard McBride ou CliflFord Sifton. On ne voyait guère alors, auprès de Borden, que la barbiche et les yeux malins de George Perley. Le 22 septembre, les conjurés se rapprochèrent de Borden, dispensa-

tcur de portefeuilles et de sinécures, le proclamèrent « le plus grand homme paru au Canada depuis sir John Macdonald ».

George Poster, premier lieutenant de Borden, s'attendait à recevoir le portefeuille des Finances. Mais les « intérêts », c'est-à-dire les financiers et les industriels, rançonnés par les organisateurs d'élections, ne donnent rien pour rien : ils surveillent toute nomination de ministre des Finances ou de trésorier provincial. A Toronto subsiste d'ailleurs la mentalité des vieux tories, du temps du Pacte de Famille. Un groupe de familles riches, réfractaires aux idées nouvelles, considère le public comme une plèbe — une « mob » — et trouve naturel de garder le pouvoir entre ses mains. Les « intérêts » imposèrent Thomas White, vice-président du Royal Trust, l'un des dixhuit libéraux de Toronto qui avaient signé le manifeste antiréciprocitaire. Thomas White, adversaire résolu de toute étatisation, avait combattu l'entrée de la Commission hydroélectrique à Toronto. D'autre part, on prévoyait une revision de la loi des banques, ce qui fortifiait le désir des banques d'avoir un ministre des Finances à leur dévotion. Enfin, en nommant Thomas White, le ministère conservateur pouvait se concilier le Globe, Borden passa outre aux adjurations de vieux partisans, pour qui Foster ne le cédait en mérites qu'à Borden lui-même — et encore ! Un député ontarien, George Taylor, whip du parti conservateur, démissionna — en échange d'un siège au Sénat — pour procurer un comté au nouveau ministre des Finances.

Borden fit appeler Monk, qui choisirait les ministres représentant la province de Québec. Avant

de répondre à cet appel, Monk, répétant le geste de Tellier après les élections provinciales de 1908, consulta Bourassa, sans lequel il ne voulait pas entrer dans le ministère. — « Il ne saurait en être question », répondit Bourassa. Le chef nationaliste tenait à prouver son désintéressement personnel, et craignait l'influence des tories sur le gouvernement Borden. — « Dois-je également refuser d'entrer dans le cabinet .'' » demanda Monk. — « Je ne puis prendre la responsabilité de vous dire : 'Acceptez' ou 'Refusez'. Mais par votre attitude sur le bill de la marine, vous avez assumé un mandat moral, que vous ne pouvez écarter. Si M. Borden vous appelle, vous jugerez de quelle manière vous pouvez exécuter votre mandat le plus fidèlement, en acceptant ou en refusant. Posez vos conditions. Si elles sont acceptées, entrez. Et si plus tard on cherche à les éluder, sortez. Quant à moi, je ne demande rien, je ne désire rien. »

Suivant ce conseil, Monk demanda si la question de la marine serait soumise à un plébiscite. Borden ne dit pas non ; Monk comprit qu'il disait oui. Monk reçut Shaugnessy, président du Pacifique-Canadien, qui lui conseilla d'offrir un portefeuille à Rodolphe Forget.

Un nationaliste possédant la bosse politique. Napoléon Garccau, comprit la faute commise par son chef et en prédit les conséquences. Il écrivit à Monk, à Charles Beaubien, à Bourassa lui-même. Il dit à Monk et à Beaubien : « Les Canadiens français veulent incarner leurs principes dans un homme ; ou plutôt ils font abstraction des principes pour se donner tout entiers à un homme. Il faut dans le

nouveau ministère un homme qui puisse être Tidole de la province, comme Chapleau Ta été, comme Mercier l'a été. Or, à l'heure actuelle, Bourassa peut seul remplir ce rôle. Il faut que vous insistiez auprès de lui ; c'est l'existence du mouvement national qui est en jeu. Bourassa dans le ministère est un drapeau, une puissance. Bourassa hors du ministère, vu l'état d'âme de notre population, ne pourrait empêcher la réaction en faveur de Laurier. Quand même les principes de Bourassa seraient mis en pratique aux Communes, sans lui, cela n'empêchera pas les Canadiens français de retourner à leurs anciennes amours. Si vous ne faites pas entrer Bourassa dans le ministère, vous préparez la restauration de Laurier dans la province comme les Bourbons ont préparé le retour de l'île d'Elbe. »

Monk voulut revoir Bourassa, mais Bourassa fut introuvable. Le chef nationaliste, qui pouvait dicter ses volontés, désigner les ministres, imposer un programme, le chef nationaliste était parti faire retraite dans la solitude des Laurentides — ou, selon son propre mot, « se désinfecter de la politique ». Geste inouï, déconcertant de maladresse, magnifique de désintéressement, et dont le secret était peut-être tissé de mysticisme et d'orgueil. Pendant que les hommes se battaient autour des portefeuilles, le surhomme rendait compte de sa conduite à Dieu seul, qui l'approuvait.

Bourassa ne quitta sa retraite qu'à l'occasion d'une conférence faite au Monument National, le 27 septembre, par un professeur de l'Institut Catholique de Paris, Gustave Gautherot. Il passa au Devoir, prit son courrier, et répondit brièvement à Garceau :

« Quant à mon entrée dans le ministère, il n*en saurait être question. Je ne me sentirais nullement chez moi dans un ministère conservateur. Du reste, la raison d'être de mon rôle politique, c'est de rester indépendant du pouvoir. » ^ Puis il présenta le conférencier, ne dit mot de politique, et disparut derechef.

A défaut de Bourassa, Lavergne devenait grande vedette — et présidait à la distribution des portefeuilles, au moins pour le district de Québec. Des hommes plus âgés que lui recherchèrent sa condescendance. De vieux députés, d'anciens ministres, le traitèrent en chef. Il est flatteur, à trente ans, de faire et défaire des ministres, non pas du cabinet provincial, mais du Dominion. Il est agréable de se sentir entouré, courtisé, sollicité, redouté, de savoir qu'une ville, une province, un pays tout entier attendent vos décisions. Conscient et ravi de son importance, Lavergne s'agita. Il voyagea de Québec à Montréal, puis de Montréal à Ottawa, dans un train spécial, dont C. H. Caban payait les frais 2. Un train spécial pour transporter Armand Lavergne ? Pour lui tout seul ? On en parlera longtemps à Montmagny, et même à Québec, et même à Montréal, et même à Ottawa î

Lavergne élimina Rodolphe Forget, représentant trop voyant des intérêts financiers et ancien adversaire mal réconcilié avec les nationalistes. Il décida :

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