‹ Histoire de la province de Québec (volume 3)Chapitre 36 sur 46 · Archives privées de M. Napoléon Garceau · texte numérisé non relu

Archives privées de M. Napoléon Garceau

2. Déclarations d'Armand Lavergne à la Jeune-Lorette, le 1^^ novembre 1912; compte rendu dans le Devoir du lendemain.

« Dans un pays civilisé, on ne fait pas entrer dans le gouvernement un courtier qui pourrait profiter, par exemple, des projets ministériels concernant les changements de tarif. » Mais Forgct, élu dans deux comtés, tient une promesse de Borden transmise par Shaughnessy ! On ne manque pas impunément de parole à de tels seigneurs ! On ne brave pas les puissances qui font substituer Thomas White à George Poster. Averti, Rodolphe Forget haussa les épaules : « Armand Lavergne est un enfant. » Mais Lavergne resta formel. Asselin était fort capable de repartir en guerre contre le « trustard » Forget. Entre Forget et Lavergne, Monk, très ennuyé, inclinait du côté de Lavergne. Or, on attribuait au « roi de la Bourse » une autre ambition, celle d'un titre de « sir ». — « Sirez-le si vous voulez, dit Lavergne ; en Angleterre, tous les gros marchands de savon sont sirés. » Monk se rendit au bureau de Forget, rue Saint- François-Xavier. Le courtier lui fit répéter la promesse en présence de deux témoins, et accepta. Monk commençait son calvaire ministériel. Lavergne fit substituer son « protégé » Louis-Philippe Pelletier à Rodolphe Forget, et quand il rencontra le courtier, il lui dit, moqueur : « L'enfant n'a pas voulu ! »

Ce furent à peu près toutes les satisfactions accordées aux nationalistes. Les cinq représentants de la province de Québec dans le cabinet furent : F.-D. Monk, aux Travaux publics ; Louis-Philippe Pelletier, aux Postes ; Bruno Nantel, au Revenu de l'Intérieur ; C. J. Doherty, à la Justice ; et George Perley, ministre sans portefeuille. Ces cinq ministres étaient des hommes de 55 à 56 ans, n'ayant pas deux ans de différence d'âge entre eux, et des conservateurs. Point de représentant du mouvement ni

de la génération nationalistes. Albert Sévigny, qui s'était confondu avec les bourassistes, sans faire profession formelle de nationalisme, caressait déjà des ambitions, mais il dut s'effacer devant Pelletier, son aîné, possédant des titres très supérieurs. L'attribution du portefeuille des Travaux publics à Monk parut quasi fantaisiste. Monk, professeur de droit constitutionnel, avait formé une génération de juristes. Il comptait parmi ses anciens élèves, respectueux et reconnaissants, Rodolphe Lemieux, Paul-Emile Lamarche, Honoré Achim, Philémon Cousineau. Il eût fait belle figure au ministère de la Justice. Au ministère des Travaux publics, il sera vite débordé, enlisé — ce qui entraînera des conséquences. Louis- Philippe Pelletier disposerait aussi, aux Postes, d'un gros « patronage ». Plus nerveux, et déjà chargé d'expérience politique, il possédait la plus forte personnalité du groupe. Bruno Nantel, pondéré comme Monk lui-même, était ce qu'on appellerait aujourd'hui un député moyen. Sa réputation d'administrateur prudent lui valait d'être élu maire de Saint- Jérôme dans les périodes mêmes où cette ville élisait des députés libéraux. C. J. Doherty, avocat estimé, président de plusieurs œuvres religieuses et charitables, administrateur de la Banque Provinciale depuis 1907, de la Banque d'Epargne depuis 1908, député de Sainte-Anne depuis la même année, était très répandu dans les milieux irlandais. Mais cet ancien élève du Collège de Montréal, parlant couramment le français, était entré, par son mariage avec une Barnard, dans une excellente famille canadiennefrançaise. Il était beau-frère de Jules Tessier et de Fabre-Surveyer. C'est dire qu'il jouissait de relations étendues. Avec cela, une réputation de finesse et d'esprit. George Perley, marchand de bois millionnaire

et ancien whip conservateur, s'assurait des votes canadiens-français, dans le comté d'Argenteuil, par ses générosités, électorales ou désintéressées. Il intervenait peu à la Chambre, mais conduisait d'influents travaux de coulisse. En mars précédent, lors de la cabale montée à l'intérieur du parti, c'est Perley qui avait rétabli la situation en faisant signer par la majorité des députés une promesse de fidélité à Borden ^.

Deux de ses premiers collègues désignés par Borden avaient été Robert Rogers, digne successeur de Sifton dans le cœur des cow-boys manitobains, qui prenait l'Intérieur en attendant mieux, et le fameux colonel Sam Hughes, agité perpétuel et bruyant champion de l'impérialisme, promu ministre de la Milice. Enfin l'orangiste Sproule présiderait la Chambre des communes, à la rentrée. Sam Hughes et le Dr Sproule avaient jusqu'alors symbolisé le fanatisme francophobe et anticatholique. On se rappelle qu'en 1905, Laurier voulant accorder des écoles séparées aux minorités catholiques et françaises des nouvelles provinces de l'Ouest, Sam Hughes, le Dr Sproule — et le libéral Sifton — avaient lancé le mouvement de protestation, propagé par les loges comme un incendie, qui avait intimidé Laurier et fait abandonner cette mesure de justice. A la Chambre des communes, de violentes altercations avaient dressé les deux tories contre Armand Lavergne. Par mesure de compensation, et même par esprit de réparation, Borden, originaire des provinces Maritimes, voulut ofi^rir la présidence du Sénat, pour la première fois, à un Acadien. Il songeait au sénateur Pascal Poirier, du Nouveau-Brunswick. Mais Poirier n'avait pas fourni

Page 1