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L'Electeur," 16 septembre

Au début de novembre 1885, les mêmes hommes et les mêmes journaux refusaient de croire à la pendaison de Riel . . .

Le 1 2 septembre, le premier ministre, sir John Thompson, vint lui-même à Montréal, avec Poster, Caron, Angers, Ouimet, Curran, etc. Le maire Desjardins les reçut. Conservateur de tendance ultramontaine, ami de Mgr Taché — ami de Riel, dix ans plus tôt — Alphonse Desjardins suivait de près la question des écoles. Son adhésion tacite renforçait le groupe ministériel.

Sir John Thompson prononça un grand discours en partie consacré à la question des écoles. Le jugement du Conseil Privé est final, dit-il. Il règle la question constitutionnelle ; le gouvernement n'a pas le pouvoir de passer outre. Sa Grandeur Mgr Taché en appelle au Gouverneur général en conseil, non sur cette question réglée, mais sur certains droits lésés ; il demande des mesures rémédiatrices. Cela crée une situation nouvelle, oii notre droit n'apparaît pas clairement. A quoi bon de pareilles mesures, si les tribunaux les annulent ensuite ? Aussi avons-nous consulté la Cour Suprême, et Mgr Taché croit, comme nous, à la sagesse de cette procédure. Entre Sa Grandeur Mgr l'Archevêque de Saint-Boniface et M. Tarte, et même dix mille Tarte, personne n'hésitera.

Le jugement rendu, que ferons-nous ? Il est impossible de le dire. M. Laurier ne se prononce pas plus que nous, et l'on ne saurait l'en blâmer. Mais ce dont il faut le blâmer, c'est de chercher à soulever les provinces, c'est de laisser croire à Québec qu'il favorise l'intervention fédérale, et à Toronto qu'il la récuse. Ce dont il faut blâmer M. Laurier, c'est de nous taxer de lâcheté, quand luimême n'ose énoncer son opinion, sauf sur un point.

Le point où M. Laurier se prononce est celui-ci: il prétend que si les écoles publiques du Manitoba sont en réalité des écoles protestantes, comme le soutient Mgr Taché, le gouvernement doit une législation réparatrice à la minorité. Eh bien, ce n'est pas exact. La législation scolaire relève des provinces, et M. Laurier, comme nous, s'assurerait d'abord de son droit. M. Laurier ni personne ne peut rien faire ni dire avant la décision de la Cour Suprême. Avant le jugement du haut tribunal, personne n'a le droit de préjuger notre action.

Sir A.-P. Caron approuva son chef :

"Vous devez être satisfaits des déclarations du premier ministre. Quand le tribunal aura rendu son verdict, il sera temps de voir si les membres du gouvernement feront leur devoir. Le parti conservateur, fidèle à ses traditions, ne trahira la cause d'aucune nationalité, et saura garantir les droits de tout le monde."

Puis, Aldéric Ouimet :

"Nous n'avons pas l'intention de so7ilever tes préjugés d'aucune race, ni aucun fanatisme. Nous voulons nous en tenir à la constitution, oîi nous trouvons tout ce qui peut garantir non seulement la liberté individuelle, mais les libertés religieuses. Le fanatisme disparaîtra, malgré MM. McCarthy, Laurier et Tarte, et Von verra qu'il ne sert à rien dans notre pays de soulever les préjugés pour avancer les affaires d'un parti. Ce n'est pas le moyen de hâter la marche du progrès."

Maigre satisfaction pour les catholiques ! Tarte disséqua les discours de Thompson. Caron, Ouimet. et répliqua, inlassable :

"Vous prétendez que la législature raanitobaine peut supprimer les écoles séparées des catholiques sans que vous ayez le droit d'intervenir. Mais supposez que la législature de Québec, à sa prochaine session,^ supprime les écoles protestantes, ou l'usage de l'anglais dans les Chambres, dans les documents publics, devant les tribunaux : le gouvernement fédéral désavouerait la loi de Québec dans les 2^ heures.

"Eh bien ! les Canadiens français ont reçu les mêmes garanties, en 1870, au Manitoba. La majorité anglaise de la Puissance se fait complice de cette spoliation. Je suis de ceu^jc qui appellent les choses par leur nom.

"Que me fait, en pareil cas, l'attirail des procédures des avocats et les décisions du Conseil Privé d'Angleterre ? Je sais qu'il a été stipulé, entendu et réglé, lors de l'union de la Rivière Rouge avec le Canada, que la minorité française aurait des écoles et l'usage officiel de sa langue. Tout le monde le sait dans le pays. Et parce qu'il a plu à quatre ou cinq avocats de Londres, revêtus d'hermine et couverts de perruques, de se livrer à des interprétations qui sont des mensonges à l'histoire de faits dont nous avons été les témoins oculaires, il faudrait nous incliner.

"Il n'en sera pas ainsi, quant à moi . . ."

On s'arrachait les articles de Tarte. A Sainte- Rose, où Tailîon, Beaubien. Nantel et Leblanc reçurent les ministres fédéraux. Ouimet consacra son discours à contre-atttaquer Tarte :

"Il jette de la boue sur ses anciens bienfaiteurs et compagnons. Il traîne sur la claie les évêques dont il se proclamait autrefois l'ami le pbis dévoué . . . Quand, sir Hector Langevin était fort, M. Tarte s'est faufilé dans ses affaires intimes ; et il l'a trahi quand il a cru y trouver bénéfice. Il a essayé d'en faire autant à sir Adolphe Caron et à l'honorable M. Angers . . .

"Je me bornerai à dire à M. Laurier et à son portequeue M. Tarte, à propos des écoles du Manitoba :

"1° — Que la voie que nous suivons a été approuvée et même suggérée, il n'y a pas .si longtemps, par les libéraux eux-mêmes.

"2° — Le parti conservateur ayant l'approbation de l'épiscopat et de tous les intéressés du Manitoba, ses adversaires ont mauvaise figure à vouloir se pavaner comme plus catholiques que le pape.

"3° — Ail lieu d'amoindrir les Canadiens français, M. Laurier devrait, s'il les aime réellement, les représenter tels qu'ils sont, pleins de courage et d'espoir, aimant mieux leur pays que le sol étranger.

"^° — Si les libéraux avaient poussé les Canadiens français vers le Manitoba et le Nord-Ouest au lieu de leur montrer la république amcricaive sous des cou-

leurs fallacieuses, la loi Martin n'existerait pas.

"5'' — Notre premier ministre n'a-t-il pas déclaré que c'est folie de vouloir fomenter des guerres de race ou de religion ? Au Manitoba comme ailleurs, la paix se fera ; au Parlement, dans les écoles, nous retrouverons nos privilèges."

Sir John Thompson donna le signal des applaudissements.

La polémique avec Tarte prenait un ton acerbe. Ouimet insinua que Tarte était un fils naturel de Cauchon, dont il reproduisait les trahisons. Tarte répondit que Ouimet avait, par lâcheté, abandonné son bataillon pendant la campagne Riel. en 1885.

La Minerve et le Courrier du Canada paraient les coups en alignant la liste des amis politiques de Tarte et de Laurier : la Patrie de l'anticlérical Beaugrand : le Witness, dun protestantisme fanatique ; le Globe, si influent dans le parti libéral, et très opposé au rétablissement des écoles séparées; enfin l'orangiste Dalton McCarthy. On insistait sur les éléments anticléricaux du parti rouge, pour enrayer la manœuvre tendant à arracher à Tépiscopat une condamnation de la politique fédérale. Les radicaux relevèrent le défi, et les incidents se multiplièrent. Canada-Revue ne renonçait pas à poursuivre Mgr Fabre. La Patrie et L'Electeur réclamaient la réforme de l'enseignement. La Vérité (Tardivel) et le Courrier du Canada (Chapais) les réfutaient, en s'appuyant sur les succès remportés par le groupe du chanoine Bruchési à l'exposition de Chicago. En juillet pendant la polémique entre Tarte et Mgr Taché, le maire Desjardins ne voulut pas recevoir lui-même les officiers d'une frégate italienne, représentants d'un gouvernement qui avait dépouillé le pape de son pouvoir temporel. La Patrie attaqua vivement le maire. Il y eut

plus grave, à l' automne. Un rédacteur de la Patrie txhuma une pièce d'archives établissant qu'en 1815 les Sulpiciens de Montréal avaient souscrit en faveur de l'Angleterre, en guerre contre l'ancienne mère-patrie, la France. Sauvalle en prit prétexte pour attaquer les Sulpiciens, millionnaires sans patriotisme. Le moment paraissait mal choisi, toutefois, puisqu'au début de l'année le Séminaire de Saint-Sulpice avait fait don d'un terrain et prête $74.000 sans intérêt — et même sans espoir de remboursement — à l'Université Laval de Montréal, pour lui permettre de construire un immeuble. Les articles de Sauvalle se discutèrent. "Le parti libéral recommence à manger du prêtre", écrivit la Minerve. Tassé publia, pour la défense des Sulpiciens, une série d'articles, réunis en brochure à la demande de Mgr Laflèche. L'Electeur blâma la Patrie, mais ajouta, maladroitement, que les Sulpiciens avaient servi l'humanité en aidant à écraser le césarisme à Waterloo. On attribua cet article à Laurier, et on lui reprocha de glorifier la défaite de Napoléon, qui était aussi celle de la France.

L'affaire des écoles du Manitoba ranimait donc toutes les querelles latentes. Dans un discours prononcé à Toronto, Dalton McCarthy, promettant d'annuler l'influence canadienne-française, s'affirma fidèle, sur ce point, à la pensée de feu John-A. MacDonald. Le greffier de l'Assemblée législative, Louis-Georges Desjardins, prédécesseur de Tarte au siège fédéral de ITslet, démentit son ancien collègue Dalton McCarthy. Desjardins écrivait d'abondance ; c'est lui qui avait réfuté, dans le Canadien, la fameuse conférence de Laurier en 1877. Vigoureux mais prolixe, il ne savait arrêter ni un discours ni un article. Joseph-Edmond Roy attribuait, en plaisantant, un de ses échecs électoraux à Lévis moins aux discours de ses adversaires libéraux qu'aux interventions bien intentionnées

mais interminables de son ami Desjardins. L'antien député de l'Islet fit insérer quatre longs articles dans le Chronicle, et les réunit ensuite en brochure. *

Louis-Georges Desjardins, ancien député, lieutenant-colonel de la milice, était résolument conservateur et profondément loyaliste. D'autres, moins attachés aux partis et à la Couronne, tirèrent des conclusions plus avancées. L'afi^aire des écoles manitobaines, après l'affaire Riel, faisait ressortir deux traits inséparables de la vie de la province de Québec. Un trait de force et de noblesse, à savoir que les plus grands remous d'opinion s'y produisent pour la défense des intérêts français et catholiques en dehors de la province. Un trait de faiblesse: les disputes intestines, la division par des étiquettes de partis. Comment se retrouver, entre tant d'accusations réciproques ? Comment choisir entre deux partis tenus de ménager la chèvre orangiste et le chou catholique ? Devant les dénis de justice soufferts par les Canadiens français de la part des bleus comme de la part des rouges, Tardivel envisageait la formation d'un nouveau parti national. Il approuvait même les jeunes intellectuels souhaitant l'indépendance, non plus du Canada, mais de la province de Québec. Son article du 16 septembre 1893 est important pour l'histoire des idées dans la province de Québec :

"Nous sommes de ceux, plus nombreux qu'on ne pense, qui "n'accevtent" pas la Confédération, mais la "subissent" seulement, en attendant des jours meilleurs ; qui se refusent à voir dans le régime actuel la dernière phase des destinées politiques du Canada français: qui espèrent que la Providence nous arrachera un jour à l'anéantissement national vers lequel nous tendons depuis 18^0.

1. L.-G. Desjard'ivs : "A true and sound policy of Equal Rights for AU" (Québec, 189S).

"Accepter" et "conserver" la Confédération, voilà la politique du parti conservateur ; "Subir" la Confédéraltion en attendant que le Canada français puisse retrouver son autonomie d'avant l'Union, voilà l'aspiration de l'élément "national", qu'il ne faut pas confondre avec l'élément "libéral"

"... Les vrais nationaux n*ont rien de commun avec les libéraux annexionnistes, et ils ne peuvent pas non plus suivre les conservateurs. Ils voient d'un côté les périls de l'annexion ; de l'autre, la destruction plus lente, plus savante de notre nationalité sous le régime de la Confédération. Tant que cette destruction ne sera pas un fait accompli, ils croient que Dieu réserve au Canada français une plu^ glorieuse destinée que l'absorption rapide pa/r l'union américaine ou l'étranglement lent mais sûr dans Vunion canadienne."

Et Tardivcl souhaitait le développement d'un Canada français quasi autonome, en bons rapports avec le Canada anglais, et relié à l'Angleterre par un faible lien d'allégeance. Nous en serions là aujourd'hui, disait-il, sans le coup de tête de 1837, "le crime de Papineau".

L'idée d'un Canada français indépendant séduisait une partie de la jeunesse. Un très petit nombre de radicaux, tel Amédée Papineau, fils du grand tribun, favorisaient cette idée comme le prélude de l'annexion aux Etats-Unis. Amédée Papineau entretenait deux phobies : les curés et l'Angleterre. Il sonda son brillant neveu, Henri Bourassa : "Tu es jeune, tu devrais t'attacher à la cause de l'indépendance. Si un groupe voulait entreprendre une campagne en faveur de l'indépendance, les moyens d'action ne lui manqueraient pas. Il y aurait un million de piastres à sa disposition, pour fonder des journaux, organiser des assemblées. . .

— Où trouveriez-vous cet argent?

— Aux Etats-Unis.

— Merci ! Je ne voudrais pas de l'argent américain pour faire de la propagande canadienne. . .

D'ailleurs, si les Américains mettent un million au service de la cause de l'indépendance, ils prendront leurs mesures pour que cette indépendance soit le prélude de l'annexion."

Amédée Papineau pratiqua d'autres sondages. Il entraîna Mercier, Tarte, Goldwin Smith et quelques autres à rencontrer, à New-York, des hommes politiques et des capitalistes — Levi P. Morton, Andrew Carnegie — rassemblés par Erastus Wiman. L'idéaliste Goldwin Smith mit des bâtons dans les roues en repoussant, lui aussi, l'argent américain. — "Le vieux fou !" dit Tarte, "Nous aurions toujours pu prendre l'argent pour faire des élections. Cela ne nous obligeait pas à livrer le pays ensuite."

Wiman, ses amis, et toute la grande presse américaine avaient prêté attention à la conférence de Mercier sur l'indépendance, au parc Sohmer. Les prises de contact n'ont guère laissé de traces, cependant, et quelque obscurité subsiste. C'est peutêtre à l'insu de Mercier lui-même qu'un syndicat de capitalistes new-yorkais, en liaison avec les annexionnistes canadiens, facilita une tournée de conférences de l'ancien premier ministre aux Etats- Unis.'

Odilon Desmarais, ancien député de Saint-Hyacinthe, accompagnait son ami Mercier. A Washington, à Pawtucket. à Lowell. à Nashua, à Lewiston, à Chicago même. Mercier parla de l'indépendance du Canada. Dans les villes décorées de

1. Pour tout ce passage, nous nous fondons essentiellement sur le témoignage de M. Henri Bourassa, renseigné par son oncle Amédée Papinea7i, et qui rencontra lui-même à New-York plusieurs promoteurs de la campagne. M. Bourassa nous a complété verbalement les renseignements fournis dans le Devoir du 8 octobre 1910, du 2U juillet et du 3 août 1912.

pavillons français et anglais pour le recevoir, il évoquait sa province française de Québec avec une ferveur de croyant. Des émigrés, à cette évocation du pays natal, sentaient refluer dans leur cœur les .souvenirs d'enfance, baissaient la tête et, silencieusement, pleuraient.

L'Etoile de Lowell donna leur pleine signification à ces gestes :

"Nous aimons M. Mercier -parce qu'il est haï par les Anglais en général, c'est-à-dire par nos ennemis naturels, les McCarthy et autres "ejusdem farinae."

"Qu'il soit libéral ou conservateur, cela nous importe moins que de le savoir un grand patriote, qui s'opposa avec toute la force dont il est capable à l'envahissement anglo-saxon, cette marée montante menaçant de tout engloutir."

La Presse à Montréal et le Courtier du Canada de Thomas Chapais à Québec critiquaient cette propagande pour l'indépendance. Mais l'affaire des écoles du Manitoba réveillait un nationalisme canadien-français. Le 30 septembre, le lieutenantgouverneur Chapleau. reçu à l'Institut Canadienfrançais de Québec, prononça, en réponse à un compliment de bienvenue, un discours où il exhortait les Canadiens français à se montrer toujours fiers de leur langue et de leurs origines, et à marcher d'accord avec leur clergé. Ce n'était plus tout à fait le Chapleau des grands jours, mais quels beaux restes ! Ses admirateurs buvaient ses paroles. Et puis il avait retrouvé toute sa fibre nationale. Son discours, prononcé sur un ton d'énergique revendication patriotique, eut un grand retentissement dans toute la province.

Chapleau liait à dessein le patriotisme et l'accord avec le clergé. Il songeait à une coalition politique, excluant les radicaux et les tories. Pour les jeunes gens, l'idéal n'était pas la coalition, mais l'indc-

pcndance. Au cours de sa campagne, Sauvalle dit et répéta qu'il était honteux de tolérer une statue de Nelson en plein Montréal, place Jacques-Cartier. Excités par ces articles, trois étudiants en droit de dix-huit ans, le fils de Mercier, ses camarades Paul de Martigny et Alfred Pelland, voulurent dynamiter la statue de Nelson. Dénoncés par un complice, ils furent arrêtés, la dynamite en poche. Escapade d'étudiants, bien sûr. Tout de même, c'était un symptôme.

L'agriculture encouragée — Taillon, comme de Boucherville, impose un régime d'économies et de comptes stricts, sans initiatives démesurées, en réaction contre le régime Mercier — Les difficultés financières n'en subsistent pas moins — Séance dramatique à la Législative.

La province de Québec remporta des succès flatteurs à l'exposition universelle de Chicago. Les écoles, les institutions enseignantes — celles des Frères des Ecoles Chrétiennes, en particulier — décrochèrent force prix, certificats et médailles. Le chanoine Bruchési reçut les compliments de plusieurs hauts fonctionnaires de l'enseignement français. Les journaux américains louangèrent ces résultats. "Ontario, malgré tout son tapage, est enfoncé", écrivit le chanoine Bruchési au secrétaire provincial Louis-Philippe Pelletier.' Ces succès, préparés par le gouvernement de Boucherville, faciliteraient la résistance aux réformateurs.

Le gouvernement provincial poursuivait, sans bruit, une politique de sagesse et de parcimonie.

1. Correspondance relative à cette exposition et rapport du chanoine Bruchési, dans les archives privées de M. Jean Bruchési, sous-secrétaire de la province de Québec.

Une politique surtout agricole, suivant la voie tracée l'année précédente, sous la présidence de Charles de Boucherville. Sans doute, de Boucherville et Taillon n'innovaient pas entièrement : Mercier avait créé le Mérite agricole et fait publier par L'Electeur les photographies des lauréats. Mais le gouvernement Taillon mit l'agriculture en tête de son programme, et l'on s'accorde à reconnaître sa sollicitude à l'égard des cultivateurs.

Oeuvre de persuasion, dans une large mesure. Les fermiers de la province, quelque peu routiniers, obtenaient des rendements trop faibles. Puis, le blé du Manitoba commençait à concurrencer le blé des provinces de l'Est. Les agronomes prêchaient l'assolement, l'usage des engrais, et, devant la concurrence du blé manitobain, le remplacement des champs par des pâturages. Le sous-ministre Gigault, champion de l'idée coopérative, fondait cercles et syndicats agricoles. Agronomes et sousministre se heurtaient à la méfiance, à l'individualisme invétéré des paysans.

La concession accordée aux Trappistes, pionniers de l'agriculture dans la région du Lac-Saint-Jean, l'aide à l'Ecole d'Agriculture de Sainte-Anne-de-la- Pocatière, et surtout, peut-être, les débuts de l'Ecole d'Industrie Laitière à Saint-Hyacinthe, touchaient des groupes mieux préparés et possédaient une valeur d'exemple. Le gouvernement provincial entretenait l'Ecole de Saint-Hyacinthe, fondée, l'année précédente, par la Société d'Industrie Laitière. Des élèves justifiant déjà d'une certaine pratique s'y perfectionnaient dans la fabrication du beurre et du fromage. Les inspecteurs provinciaux de l'industrie laitière y suivaient également des cours. Ainsi se développaient, se complétaient, les efforts accomplis par la Société d'Industrie Laitière, de-

puis une dizaine d'années. Et l'on enregistrait des résultats. Les fromages de la province de Québec figurèrent au tout premier rang parmi les produits primés à l'Exposition de Chicago. La Société d'Industrie Laitière en tira une conclusion tout analogue à celle du chanoine Bruchési, dans un autre domaine : c'est par parti pris que les Ontariens classent régulièrement notre fromage bon dernier, à l'Exposition de Toronto ! "Serrons nos rangs et réclamons nos droits. Naturellement, cela prendra du temps, car les Anglais sont lents à reconnaître le mérite. Mais le mérite doit être persévérant! . . "' L'affaire était d'importance, puisqu'il s'agissait d'obtenir meilleure part et meilleur prix dans les commandes des importateurs anglais. Les Trappistes d'Oka mirent sur le marché leur fromage, qui devait conquérir une si juste notoriété.

En s'attachant à l'œuvre agricole, le gouvernement Taillon espérait atténuer le fléau de l'émigration ; on voyait encore, dans les gares du Grand- Tronc, des jeunes gens venus de Matane, de Lévis, de Québec, des Trois-Rivières, de Yamachiche, de Sorel, de toute la province, prendre pour les Etats- Unis des billets sans retour. Il manque un curé Labelle, voire un Père Paradis, pour entraîner ces jeunes gens vers le Nord. Et puis, les marchands de bois, concessionnaires d'immenses "limites" visent l'exploitation forestière et non la colonisation. La dynastie des Price exploite toute la région du Saguenay — Lac-Saint-Jean. A Chicoutimi même, les Price possèdent tout, contrôlent tout, y compris le conseil municipal. Malgré cette entrave, la région du Lac-Saint-Jean se développe — à peu près seule parmi les régions de colonisation — et son développement, sous l'effort persévérant des gouverne-

1. Rapport de la Société d'Industrie Laitière potir 1893. "Documents de la session." Vol. I.

ments successifs» constitue l'une des réalisations notables de l'histoire de la province. Mercier s'y est attaché sans négliger d'en tirer un parti électoral. Mercier tombé, de Bouchcrville et Taillon ont admis la nécessité d'achever son oeuvre au Lac- Saint-Jean. C'est surtout pour permettre le prolongement du chemin de fer jusqu'à Chicoutimi que le gouvernement Taillon a maintenu les subsides aux compagnies "de bonne foi". Avec les Price, des Québécois influents possèdent des actions de la Compagnie ; mais plusieurs, tels Elisée Beaudet et James Guthrie Scott — un Ecossais de Québec, passionnément québécois — voient plus loin, plus haut que leur intérêt personnel. D'autres initiatives désintéressées s'en mêlent : celle de l'évêché de Chicoutimi : celle des Trappistes, qui construisent des moulins sur les bords de la Mistassini, et attirent des colons, comme on l'avait espéré. Un jeune employé de la Banque Nationale, Alfred Dubuc, rêve d'arracher le pays à l'omnipotence des Price.

Le signe tangible de ces progrès fut, le 2 août 1893 (le jour où Laurier et Tarte parlaient à Saint Constant) , l'inauguration du dernier tronçon du chemin de fer du Lac-Saint-Jean, allant jusqu'à Chicoutimi. La veille, l'ancien député Elisée Beaudet, vice-président de la Compagnie, rencontrant par hasard sur la jetée Louise une famille d'émigrants belges qui se rendait au Wisconsin, l'avait persuadée de s'établir plutôt au Lac-Saint-Jean, parmi des frères de langue et de religion. La famille ainsi rescapée voyagea dans le train officiel, de Québec à Chicoutimi. Une belle excursion, car il fallait éclipser le voyage de Mercier. Celui-ci avait été une affaire de famille ; celle-là fut une affaire d'Etat. Trois ministres fédéraux, Caron, Ouimet et Curran ; le sous-ministre des Travaux publics, Siméon Lesage : le premier ministre de la province.

Taillon, et trois de ses collègues : Flynn, Casgrain, Chapais ; le coadjuteur du cardinal, Mgr Bcgin, ancien cvêque de Chicoutimi ; le prieur des Trappistes d'Oka ; force députés et journalistes. Trois ou quatre libéraux seulement, dont Jules Tessier, qui avait pris part au voyage avec Mercier.

Pour le reste, Taillon, Hall et leurs collègues opposaient une courageuse résistance aux quémandeurs de subsides. Le vice-recteur Proulx, curé de Saint-Lin, réclamait en vain le rétablissement de la prime qui eût permis d'édifier une "Académie commerciale et agricole" à Saint-Lin. Malgré ces retranchements, malgré la modicité de ses entreprises, le gouvernement éprouvait des difficultés financières. En tous temps et en tous pays, les gouvernements éprouvent des difficultés financières ; mais celle de 1893 mettaient Taillon et ses ministres particulièrement à la gêne.

L'autorisation d'emprunter dix millons, donnée par la Chambre au cabinet Mercier, restait valable pour ses successeurs. En 1891, Mercier n'avait trouvé que quatre millons — remboursables, justement, en 1893. Cette échéance allait s'ajouter aux embarras du Trésor. Le cabinet décida de lancer un nouvel emprunt.

Or, une crise sévissait sur les principales bourses du monde. Un krach en Australie, où presque toutes les banques sautèrent, se répercuta en Amérique. La panique saisit New-York le 3 mai — avec l'accompagnement habituel de faillites et de suicides. La Banque de Montréal laissa prévoir des conditions rigoureuses. Taillon eût volontiers échappé à la tutelle de la Banque de Montréal, qui, en relations intimes avec le Pacifique-Canadien, devenait un Etat dans l'Etat. Chapleau, vice-président du Crédit Foncier Franco-Canadien — où il

conservait plus qu'un bureau, un véritable pied-àterre — engageait Taillon à traiter avec la banque française qui patronnait cette institution — la Banque de Paris et des Pays-Bas. Alphonse Desjardins, lui aussi administrateur du Crédit Foncier depuis la fondation, approuvait l'idée. N'est-il pas logique de renouveler — en l'augmentant, si possible — l'emprunt contracté par Shehyn et Mercier auprès de la Banque de Paris et des Pays- Bas .'* Le directeur de cette banque, J. -Henri Thors, venu au Canada en 1880 ' et resté en bonnes relations avec Chapleau, Wurtele et plusieurs Canadiens, facilitera les choses. Un peu à contre-cœur. Hall — l'homme lige de la Banque de Montréal — partit pour Paris.

Mais la crise australienne et américaine inquiétait les financiers européens. Les places de Paris et Londres se fermaient aux emprunteurs du Nouveau- Monde. La Banque de Paris et des Pays-Bas se montra réticente. Au milieu des pourparlers. Hall crut habile de partir brusquement pour Londres. Il s'y buta aux mêmes obstacles. Le trésorier de la province de Québec dut retourner à Paris et renouveler, pour tout potage, auprès de la Banque de Paris et des Pays-Bas et du Crédit Lyonnais conjointement, l'emprunt Mercier de 1891. Il revint assez mécontent, assez aigri, au Canada.

L'opposition libérale, résolue à livrer une bataille de tous les jours, ne perdrait pas une si belle occasion. La Patrie commenta les déboires du trésorier. Les ministériels, en réponse, rappelèrent que l'em-

2. Les démarches relatives ai(x emprunts du gouvemem,ent Taillon ont fait l'objet d'une active correspondance, publiée dans les documents sessionncls, après les incidents de 1894.

prunt tirait origine "des extravagances de M. Mercier et de sa clique". Mais tous les conservateurs provinciaux ne déploraient pas les ennuis du premier ministre. Il subsistait des divisions, qu'un incident mit en lumière.

Une des lois votées en fin de session supprimait les magistrats de district créés à Montréal par Mercier. Le prétexte était d'économie, et le but de revanche : vexer Mercier et congédier Barry et surtout Champagne, "traître" à qui l'on ne pardonnait pas d'avoir "livré à M. Mercier la majorité au Conseil législatif". On rétablirait la Cour de Circuit, en priant le gouvernement fédéral d'y nommer deux juges supplémentaires. Conformément à ce vote, le gouvernement provincial abolit la Cour des magistrats, par décret du 23 juin.

Mais Champagne conservait des amis parmi les conservateurs de Montréal. Deux journaux conservateurs, curieusement indépendants par rapport au cabinet de Québec, la Presse et le Monde, protestèrent. "Respect à la Justice !" écrivit la Presse ; le principe de l'inamovibilité des juges ne permet pas de licencier MM. Barry et Champagne. On peut supprimer la Cour des magistrats ; MM. Barry et Champagne n'en restent pas moins juges, et doivent être affectés à une autre Cour.

La Presse reflétait les opinions et les partis pris du groupe Auge. Le député de Saint-Jacques, critique acerbe des dépenses engagées au Palais de Justice de Montréal, et définitivement brouillé avec le commissaire des Travaux publics Nantel. manifestait à chaque occasion son indépendance. Le gouvernement céda : les deux juges supplémentaires nommés à la Cour de Circuit rétablie à l'automne, furent Barry et Champagne.

La Presse et le Monde soutenaient aussi, de ma-

nière insidieuse, les commerçants montréalais en révolte contre les taxes. Conservateurs, sans doute, mais Montréalais d'abord. L'esprit de corps, si manifeste pendant la longue lutte contre l'Université Laval, n'a pas perdu de sa vigueur en se transférant sur le terrain économique. Une ville ne monopolise pas en vain la fortune mobilière et la croissance démographique d'une vaste province. Quel citoyen montréalais ne participe à cet orgueil, à cet esprit d'indépendance ? Quelle association montréalaise ne voudrait parler ferme au "gouvernement de Québec" .'* L'honnête et hargneux Stephens. les opposants libéraux, les échevins et les députés montréalais à la seule exception de Hall, la Patrie radicale, le Monde conservateur, la Presse populaire, esquissent une vaste coalition contre les taxes. Alphonse Desjardins avertit son ami Taillon de la force d'un pareil courant.

Or. le cabinet provincial comprend des hommes de caractère : Pelletier, Casgrain, Flynn, Nantel, Chapais. Taillon lui-même a déjà résisté aux prétentions montréalaises, sur les questions ferroviaires. Mais il y a perdu son mandat, aux élections de 1886 ; il y eût peut-être compromis sa carrière sans le repêchage du comté de Montcalm. Le premier ministre en plaisante encore : "J'ai perdu Montréal, mais j'ai gardé mon calme." Il n'a donc pas oublié l'avertissement. Taillon hésite. Sa barbe ondoie. Les ministres se contredisent — tantôt promettant des adoucissements, tantôt ordonnant la perception de l'impôt. En fin de compte, il faut ajourner le recouvrement jusqu'à modification des taxes. Mais quelles modifications ? Les ministres prennent l'avis des intéressés. Le 21 octobre, à Montréal, Taillon et son trésorier Hall rencontrent les délégués de la Chambre de commerce, du Board of Trade et des associations de commerçants, conduits par J.-D. Rolland. Ceux-ci pro-

posent de substituer aux taxes frappant surtout le commerce — et partant, Montréal — une taxe uniforme atteignant aussi les districts ruraux : par exemple un impôt foncier de un millième.

— "Vous voulez dresser les campagnes contre les villes", dit Taillon. Avec une pareille mesure, le gouvernement s'aliénerait les districts ruraux. Car les petits propriétaires de la campagne entretiennent une répugnance traditionnelle à l'égard de l'impôt foncier.

Et en effet, L'Electeur québécois, sans voler, certes, au secours de Taillon, ne put se retenir de combattre les prétentions montréalaises :

"Ils ne veulent plus, disent-ils, que Montréal soit lo vache à lait de la province. A les en croire, c'est Montréal qui paie pour tout le monde. S'ils étaient justes, ils diraient plutôt que c'est le reste du pays qui travaille nuit et jour pour agrandir et enrichir Montréal. Les chiffres au dernier recensement prouvent que si Montréal a augrnenté en population et en valeur, c'est à 'même tout le reste de la province. On devrait tenir compte des millions que le pays est forcé de jeter à l'eaù depuis un temps presque immémorial pour creuser le fleuve, afin de permettre aux vaisseaux d'outremer de se rendre jusqu'à Montréal. Toute la prospérité de Montréal est quelque chose d'artificiel. Si Ion avait laissé faire la nature, la prospérité qui s'est concentrée à Montréal agirait été également partagée un peu partout. Les marchands de Québec ne seraient pas réduits à voir les vaisseaux d'Europe passer tout droit devant leur port, et à aller chercher leurs marchandises dans le port artificiel de Montréal.

"En vérité, Montréal n'a pas tant à se plaindra. Quinze ans de protection, c'est-à-dire d'extorsions au détriment du reste du pays, ont fait affluer vers elle tout ce qu'il y a eu de progrès accompli dans cet intervalle. Elle loge les magnats du Pacifique et les magnats des -manufactures. Elle a voulu tout avoir, ne rien laisser aux autres. Si ses citoyens veulent tirer les comptes au clair, ils devront finir par admettre que c'est à eux à porter la grosse part des taxes pour lesquelles ils ont voté avec enthousiasme aux dernières élections."

La rivalité toujours vivace entre les deux villes aiderait Taillon dans sa résistance aux commerçants montréalais. Elle ne résolvait pas le problème financier. Le cabinet Taillon prit de courageuses mesures d'économie. Abandon de projets tels que la construction d'une nouvelle prison à Montréal et d'un immeuble pour l'Ecole Normale Laval à Québec. Retrait de subsides aux compagnies de chemins de fer négligentes. Le trésorier Hall comprima. De la sorte, il réussit, sans emprunt ni impôt, un équilibre provisoire.

Il faudrait, tout en édulcorant les taxes, réaliser les conditions d'un équilibre permanent. Il faudrait aussi faire ratifier par les chambres le renouvellement de l'emprunt français, car les banquiers parisiens, mystérieusement alarmés par des correspondants canadiens, doutent que le pouvoir d'emprunt du cabinet Mercier soit encore valable. Chapleau lui-même a beau les rassurer ; les banquiers exigent une prompte et complète homologation.

C'est pourquoi le lieutenant-gouverneur convoqua, dès l'automne, la troisième session de la huitième législature. (Celle-ci tiendrait six sessions, fait sans précédent et qui ne s'est pas encore renouvelé.) Les questions financières seront les principales à l'ordre du jour, annonça la presse ministérielle, sans donner de détails — et tout en imputant la faute au régime dilapidateur de M. Mercier. Il faudra aussi, répondit l'Electeur, éclaircir la vente de l'asile de Beauport, bâclée en cachette, derrière le dos des représentants du peuple. Il faudra "connaître l'étendue du tort causé à la Province par ce maître tour de passe-passe."

La session provinciale s'ouvrit le 9 novembre — tandis que Tarte poursuivait sa campagne retentis-

santc sur les écoles du Manitoba, et que Sauvalle s'en prenait aux Sulpiciens. Taillon avait choisi, par une attention particulière, la date du 53e anniversaire de Chapleau. Et tous approuvèrent ce geste, car Chapleau, rachetant sa défaillance de 1 affaire Riel, recouvrait un prestige moins violent mais plus unanime qu'autrefois. Son discours du 30 septembre avait retenti dans toute la province. "Chapleau et Laurier ! Quel attelage magnifique cela ferait î" disait Tarte.

Le discours du Trône, insistant sur l'encouragement à l'agriculture, indiqua les résultats déjà obtenus :

"Le nombre des syndicats de l'industrie laitière u doublé duranf l'année dernière ; plus de deux cents élevés ont suivi les cours à l'école d'industrie laitière établie à Saint-Hyacinthe, et dans toute la province, des iercles agricoles se sont formés comme par enchantement."

Il parla des suppressions de subsides aux compagnies de chemins de fer :

"La législation adoptée à la dernière session a eu l'effet désiré. Elle a conservé aux compagnies bona fide" tous leurs droits et privilèges, éliminé les compagnies incapables de conduire leur entreprise a bonne fin, et relevé la province d'obligations qui portaient préjudice à son crédit."

Passant à l'asile de Beauport :

"Les anciens propriétaires de l'asile de Beauport ont vendu cet établissement à la communauté des boeurs de la Charité ; et mon gouvernement a fait un contrat avec cette communauté pour l'entretien des aliènes. Les deux contrats vous seront soumis."

Sur les questions financières, le discours du Trône annonçait un budget en équilibre, et même un suplus :

"Il y a donc raison d'espérer que non seulement les taxes ne seront pas augmentées, mais qu'elles seront au contraire diminuées graduellem.ent dans un avenir prochain . . . Vous aurez à étudier c?e nouveau le système des taxes adoptées en 1892 pour voir les changements qui devront y être faits. L'expérience acquise, les remarques soumises par ceux qui ont étudié cette importante question, vou^ serviront à trouver une solution satisfaisante."

Enfin le renouvellement de l'emprunt Mercier de 1891, conclu faute de mieux pendant la crise financière, serait aussi soumis à la Chambre.

Dans les discours accompagnant l'adresse, les ministériels rejetèrent sur Mercier la responsabilité de toutes les difficultés financières

— On m'a jeté le gant, dit Mercier, je le relève. Et il passa en revue les grands traits de sa politique pendant cinq ans, depuis l'indemnité des Jésuites jusqu'aux ponts et aux chemins de fer. Il avait semé de l'argent, bien sûr ; mais la Province avait récolté les résultats.

Flynn lui répliqua. Flynn était avant tout un professeur, minutieux, tatillon, souvent hésitant. Mais les affres budgétaires, attribuées à l'héritage de Mercier, enrageaient tous les ministres. Flynn répliqua d'un ton ferme, énergique, cruel même ;

"Je lui demande pourquoi il ne parle plus au nom de son parti, pourquoi il n'est pas à la place de M. Marchand, lui qui était autrefois le maître, le grand chef ? Cette décadence est sa condamnation. Puisque ses propres partisans les plus acharnés n'ont plus confiance en lui, peut-il compter avoir la confiance du peuple ?

"... Vous V071S êtes vanté, monsieur Mercier, d'avott encouragé la construction des chemins de fer, et vous avez mentionné plusieurs lignes ; mots il est étrange que vous n'ayez pas dit un mot du chemin de fer de la Baie des Chaleurs.

"Nous vous avons reproché les désordres apportés dans l'administration, vos extravagances, vos dépenses

inutiles, mais le plus grand reproche que nous puissions vous adresser, c'est d'avoir semé la division entre les races, suscité Ixi haine, fomenté la guerre."

Bref, conclut Flynn, la province de Québec n'a jamais eu de plus grand ennemi que Mercier.

Turgeon bondit sur ses pieds, défendit Mercier, attaqua l'ex-lieutenant gouverneur Angers. L'Orateur Leblanc dut le rappeler à l'ordre. Le débat se poursuivit pour ou contre Mercier, défendu encore par Dechène et Jules Tessier, attaqué par Flynn et Tom-Chase Casgrain. Celui-ci, dans le feu de la colère, dit à Mercier :

— Le gouvernement instituera, si c'est nécessaire, de nouvelles procédures contre vous.

Mercier était gravement atteint par le diabète. Sa vue baissait, il commençait à flotter dans ses vêtements, mais il voulait à tout prix retrouver sa maîtrise d'autrefois. Au début de cette session, il déposa cinquante-trois interpellations ou demandes de documents.

Au début de^ la session aussi, le conservateur Cooke redemanda l'abolition du Conseil législatif. Appuyé par les libéraux, y compris Mercier, combattu par Taillon et Duplessis, son amendement fut repoussé par 33 voix contre 27. Hall et plusieurs conservateurs anglais avaient, comme à la session précédente, voté avec les libéraux.

Hall put alors présenter son exposé budgétaire, son renouvellement d'emprunt et ses amendements fiscaux. L'un de ces amendements réduisait de 1 Va à 1 p. 100 la taxe sur les mutations de propriétés. Un autre remplaçait les diverses taxes sur le commerce, y compris l'impôt spécial sur les manufactures de tabac, par un impôt uniforme fixé à 6 p. 100 du loyer. Alexander-Webb Morris, député conservateur de la division Saint-Laurent, présenta

le contre-projet des chambres de commerce montréalaises : remplacer un certain nombre de taxes, qui pèsent sur le commerce, par un impôt foncier de un millième. Montréal comptait six députés : François Martineau, Olivier-Maurice Auge, Damase Parizeau, Alexander-Webb Morris, Patrick Kennedy et John-Smythe Hall lui-même. Mais Hall était aussi trésorier provincial ; à ce titre il repoussa le projet. L'article de L'Electeur que nous avons cité manifeste assez l'opinion en dehors de Montréal. Le projet Morris ne recueillit que sept voix, dont celles des cinq députés montréalais autres que Hall.

Stephens offrit encore un autre remède : taxer les institutions religieuses exerçant une industrie quelconque et qui, disait-il, concurrencent les industries normales. L'idée provenait moins des industriels que des avocats et des journalistes amis de Beaugrand et membres de la loge L'Emancipation. Duplessis protesta. Mercier observa qu'on en viendrait à taxer les hospices où des infirmes, sous la direction des religieuses, fabriquent des articles de vannerie, dont la vente aide à soutenir l'établissement. L'unanimité fut telle que Stephens vota contre sa propre motion, au milieu des rires. Par une dernière concession. Hall rédusit de 6 à 5 p. 100 du loyer l'impôt uniforme substitué aux diverses taxes sur le commerce. Moyennant des économies sévères et des retraits persévérants de subsides, le budget tiendrait debout, au moins pour un an ou deux.

Un autre grand projet de la session, la réorganisation judiciaire préparée par Tom-Chase Casgrain, souleva force discussions. C'était, dans les grandes lignes, un projet centralisateur. Le barreau présenta tant d'objections que Casgrain retira son bill pour le remettre au point.

On attendait surtout le débat sur les contrats de l'asile de Beauport. Les négociations menées entre Philippe Landry, son avocat Isidore Belleau, le secrétaire provincial Louis-Philippe Pelletier, et les Sœurs de la Charité, avaient abouti, depuis la dernière session. Les Sœurs avaient acheté l'asile, en portant leur offre de $300.000 à $425.000. Pour garantir le paiement aux vendeurs, l'administration provinciale retiendrait, chaque année, une partie de la somme payée aux Sœurs pour l'entretien des aliénés. Encore fallait-il la ratification des Chambres. Le débat s'ouvrit dans la seconde quinzaine de décembre.

Cette question des asiles a soulevé, pendant des années, des passions qui nous surprennent aujourd'hui. Jule"; Tessier ouvrit la discussion, soutenu par Gladu, Turgcon, Dechène et Mercier, contredit par Louis-Philippe Pelletier. Le ton s'échauffa tout de suite. L'opposition soutint cette thèse : le gouvernement a favorisé, aux dépens de la province, les intérêts du sénateur Landry, souscripteur de la caisse électorale bleue. Il y eut une pluie d'amendements. Fîtzpatrick présenta un point de vue juridique. Partisan en principe de l'affermage des asiles d'aliénés aux communautés religieuses, il trouvait l'opération malhabile, pleine de vices légaux, condamnable. Mercier dit que l'Asile de Beauport, et non pas la Baie des Chaleurs, l'avait renversé du pouvoir : M. Pelletier et quelques conservateurs nationaux ne me trouvaient pas assez complaisant pour Landry ; ils ont ourdi leur trame avant le renouvellement du contrat ; ils ont obtenu la complicité d'un autre de leurs amis, le lieutenant-gouverneur Angers, auquel Landry avait offert, en cadeau, un superbe équipage. "MM. Angers, Pelletier et Landry ont comploté ma chute, et réussi. La question de l'asile a déjà tué plusieurs gouvernements, et peut encore en tuer une demi-douzaine."

Pour la deuxième et pour la troisième lecture, la bataille recommença, acharnée. C'était la grande affaire de la session. Les journaux ne parlaient plus que de l'asile, et Tarte en oubliait les écoles du Manitoba.

L'opposition accusa Pelletier d'avoir exercé une pression sur les Soeurs. Pelletier répondit en produisant une lettre, tenue en réserve jusque-là, de Mgr Bégin, coadjuteur du cardinal Tascbereau. A la date du 28 octobre 1892, Mgr Bégin, souhaitant qu'on en finisse au plus tôt, avait décidé les Sœurs à porter leur offre de 300.000 à 400.000 dollars.

II l'annonçait au secrétaire provincial, lui disant en résumé : Tâchez, de votre côté, de faire baisser les propriétaires de $600.000 à $450.000. Nous n'aurons plus qu'à couper la différence en deux, pour les mettre d'accord à $425.000. Ainsi, ce n'étaient pas les ministres qui avaient agi auprès des Sœurs, c'était le coadjuteur du cardinal I Les libéraux comparèrent la production inopinée de cette lettre au geste d'un lutteur qui, dans un combat loyal à mains nues, sortirait au dernier moment un couteau de sa poche. L'effet n'en était pas moins produit, et l'un de leurs arguments anéanti.

Ils en trouvèrent un autre. Avant la vente de l'asile, Philippe Landry, à titre de tuteur d'un de ses frères, interdit, aurait vendu à Philippe Landry lui-même la part de propriété de ce frère. Ce dol, conclut L'Electeur, annule les contrats !

Pelletier se défendit bien. Il fit ressortir que, par la vente de l'asile de Beauport aux Sœurs de la Charité, le soin de tous les malades, infirmes ou aliénés catholiques, dans la province de Québec, se trouvait confié à des religieux ou religieuses. La vente fut ratifiée, mais trois conservateurs. Auge, Cooke et Morris, mêlèrent leur vote à celui des libéraux. Et deux journaux conservateurs, la Presse,

et le Monde où écrivait Auge, engagèrent les conseillers législatifs, soustraits aux misères électorales, à montrer plus d'indépendance que les députés — redevables de leur élection à l'argent de l'asile de Beauport.

Le Conseil législatif, où Thomas Chapais présente le bill, compte douze ministériels et douze opposants. Tarte vient exprès à Québec pour encourager les hésitants. Horace Archambault et le Dr Marcil mènent l'attaque. Excitation intense. Pierre Garneau, malade, quitte son lit pour se traîner au Conseil juste le temps de voter. Vingt conseillers participent au scrutin. Le greffier enregistre dix voix pour et dix voix contre : bill rejeté, contrats à l'eau.

La nouvelle en est portée à la Chambre. ''C'est un coup monté par Mercier !" s'écrient encore une fois les ministres. Tant on a pris l'habitude, en face de toute difficulté gouvernementale, d'en rejeter la responsabilité sur l'héritage du régime Mer-

cier.

A la séance du lendemain (28 décembre), ministres et députés étaient nerveux. La décision du Conseil législatif empêcherait de finir la session avec l'année. Discutant des octrois de colonisation, Bernatchez reprocha au commissaire des Terres, Louis Beaubien, de favoriser les comtés bleus. Cette méthode n'est pas celle de mon gouvernement, rétorqua Taillon, mais celle de M. Mercier, qui a littéralement acheté, avec les octrois de colonisation, des comtés comme Bonaventure et le Lac-Saint- Jean. Et il refit une attaque contre Mercier.

L'heure était avancée. Mercier, souffrant, se tenait affaissé sur son pupitre. Entendant Taillon, il redressa sa taille, se leva, quitta son siège et s'avança vers les ministres, les yeux presque clos, les

mains étendues pour tâtonner les obstacles, jusqu'à la table du greffier — son ancien adversaire, Louis- Georges Desjardins. Devant cette scène inusitée, Taillon se tut. Mercier, face aux ministres qu'il appelait ses bourreaux, éclata. Ce fut, dans l'Assemblée frappée de stupeur, une improvisation foudroyante. Il parla deux heures, brossant l'historique des dernières années, et personne n'osait bouger. Il dit aussi ses souffrances :

— Parce que je me suis soumis à tout avec philosophie, croyez-vous que je n'aie pas souffert ?

Sa forte charpente, ses vêtements trop larges, ses tempes creusées, son regard presque éteint sous les arcades sourcilières saillantes, sa grosse moustache ronde et grise, et tous ses traits amaigris : le nez bourbonien, la mâchoire volontaire : et l'heure tardive ; et la date elle-même, la fin de l'année où l'on se trouvait, donnaient à cette improvisation de Mercier, à cette apparition de Mercier, un extraordinaire relief.

— Croyez-vous que je n'aie pas sojiiffert ? J'en appelle à tout homme juste poiir déclarer si je n'ai pas été victime d'une odieuse persécution. Mais mon 'honneur a été sauvé ; mes pairs, mes juges, m'ont acquitté ; on n'a jamais pu prouver que j'avais touclié un sou des deniers publics ! Aussi le peuple m'a porté en triomphe quand je suis sorti du prétoire, il m'a fait den ovations. Où étiez-vous alors, mes persécuteurs ?

Il faisait effort pour ouvrir tout grands ses yeux :

— Où étiez-vous, mes bourreaux ? Cachés au fond de vos demeures, dans la crainte et l'humiliation !

Et de toutes ses forces, de toutes les forces de son âme et de son corps, tenant à deux mains le bord de la table du greffier :

LE MINISTÈRE TAÏLLON 155

— Vous m'avez miné, vous avez voulu me déshonorer et vous voulez maintenant piétiner mon cadavre ; eh bien, ce cadavre, le voici. Regardez-le, ce cadavre ! Regardez-le en face, car il se dresse devant vous pour vous dire : Vous m'avez enlevé tout ce que je possédais au monde, jusqu'à ma bibliothèque, mes chers livres que j'avais amassés depuis trente-cinq ans, tout a été vendu, sauf mon honneur. Et mon honneur, sachezle bien, je le défendrai comme un lion, seul coyitre tous, fussiez-vous cent, fussiez-vous mille !

La Chambre était subjuguée.

Taillon, qui tenait sa barbe à poignée, la lâcha, se leva, vint tendre la main à Mercier.

On put se demander si le vote du Conseil législatif entraînerait une crise ministérielle. Les libéraux y songèrent, esquissèrent un plan : alliance avec les Montréalais mécontents des taxes ; refus des subsides, au Conseil législatif ; campagne d'assemblées contre le contrat de l'asile de Beauport. Les commerçants de Montréal se réunirent de nouveau pour protester contre les taxes, allant jusqu'à réclamer la démission de Hall. En même temps à Québec, Tarte intriguait auprès des hésitants. Et comme l'aplomb ne lui manquait pas. Tarte, à titre de député fédéral, fit demander un siège sur le parquet de la Chambre. L'Orateur — Evariste Leblanc — refusa. Tarte alla lui-même le trouver :

— Pourquoi me refuses-tu ce que tu accordes à des gens qui ne sont pas députés ?

— Ce sont des privilèges que l'on doit refuser à certains individus.

— Tu es un sacré po . . . po . . . polisson et un ma . . . ma . . . manant !

Le Canadien défunt. Tarte éditait une petite feuille d'intentions rurales, le Cultivateat. Il y publia un éreintement de Leblanc, "député violent et mal élevé. Orateur partisan". Il avertit : "S'il ose, à la prochaine session, persister dans ses indignes procédés, il est sûr que les galeries ne le toléreront pas, et que nous assisterons à des scènes que nous n'avons jamais vues à Québec."

C'est dire l'atmosphère fiévreuse de cette fin de session. Leblanc provoqua un nouvel incident en enlevant la parole au député Lussier, de Verchères. Mercier protesta, mais la majorité ratifia la décision de l'Orateur. L'ouverture d'une nouvelle crise politique dépendait du Conseil législatif. Le gouvernement qui avait, au début de la session, sauvé une fois de plus la Chambre haute, demanda aux conseillers s'ils appuieraient leurs tourmenteurs. Aux manœuvres de Tarte et des libéraux, Taillon opposa d'aussi habiles manœuvres. Comme pour les taxes, il se résolut à des concessions. Il retrancha deux clauses : garantie du gouvernement pour les paiments des Sœurs aux anciens propriétaires ; achat de l'asile par la Province en cas d'abandon par les Sœurs. Le bill ainsi expurgé fut représenté au Conseil législatif le 4 janvier 1894, et adopté. Taillon passait le gué difficile. La conjuration, édifiée sur des bases insuffisantes, échouait. Les libéraux, après avoir, pendant des années, combattu pour renforcer le contrôle de l'Etat provincial sur les asiles (et réduire d'autant le contrôle des religieuses) . faisaient éliminer des contrats un espoir de mainmise absolue ! Ainsi que Louis-Philippe Pelletier l'avait souligné, le soin de tous les malades, infirmes et aliénés catholiques, dans la province, était désormais confié à des communautés religieuses.

La session se termina là-dessus. L'attention des

commerçants montréalais se tourna vers l'clcction du maire. Cette élection ne se gagnerait pas sans blâmer les taxes. Alphonse Desjardins s'abstint plutôt que de critiquer son ami Taillon. Joseph- Octave Villeneuve et "Jimmy" McShane se disputèrent le mandat. McShane, ancien ministre du cabinet Mercier, incarnait la république des camarades, florissante à l'Hôtel de Ville. Au contraire, Villeneuve s'était porté partie civile contre Mercier, devant la Commission royale d'enquête sur l'aff^airc de la Baie des Chaleurs. Mais surtout. Villeneuve était un des cinq députés montréalais qui venaient de soutenir à la Législative le projet des chambres de commerce : substitution de l'impôt foncier aux diverses taxes sur le commerce. L'argent ne connaît point de races : tous les commerçants montréalais soutinrent le Canadien français Villeneuve, qui l'emporta sur l'Irlandais McShane.

Dans son hebdomadaire Cultivateur, Tarte s'en prit encore à Leblanc, qu'il baptisa, en raison de son geste à l'égard de Lussier. "Martinet-Leblanc":

"Il s'est trouvé une majorité pour dire que Martinet a eu raison. Si le parti ministériel avait eu à sa tête un "leader," un homme capable de quelque perspicacité, jamais un pareil vote n'aurait été enregistré. Mais M. Taillon, qui passe la moitié de son tenîps à s'arracher la barbe pour se soulager de ses colères, était d'une humeur effrayante, à la fin de la session, et il a jeté ses amis dans ce guêpier. Ils auront à rendre compte d'un attentat sans précédent à la liberté de la parole !"

Les Chambres prorogées, les menaces de Tarte perdaient beaucoup de leur effet. Le 15, presque tous les ministres provinciaux assistèrent à l'assemblée tenue à Berthier. Il s'agissait d'une manifestation de symoathie au député local, en butte aux attaques de Turgeon. Etreint par la maladie dont il allait mourir. Mercier eut le courage de porter la contradiction à cette assemblée.

A Québec, le Château Frontenac venait ci'ouvrir ses portes au public (18 décembre 1893). Les Québécois se réjouirent à l'idée que le C. P. R., dans son intérêt, pousserait à l'avenir le tourisme vers la vieille capitale. Ils reparlèrent du pont, reprirent confiance, et organisèrent le carnaval de 1894. Joly de Lotbinière présida le comité. Des millionnaires américains — et même un archimillionnaire, John- Jacob Astor — vinrent à Québec et s'amusèrent pour leur argent. Un concert monstre, organisé par Arthur Lavigne au manège militaire, termina le carnaval de Québec. A peu près seul, Tardivel bouda, au nom de la morale et de l'austérité, ces divertissements profanes.

Le Nord-Ouest suit l'exemple du Manitoba — /Répercussions dans la province de Québec — Attitude des partis — Jules-Paul Tardivel, précurseur du séparatisme — Intervention des évéques — Mort et apothéose de Mercier.

Une affaire des écoles du Nord-Ouest doublait l'affaire des écoles du Manitoba.

Il faut dire que la législation scolaire anticatholique valait aux ministres manitobains, parmi les cow-boys et autres électeurs de leur province, une immense popularité. Le biographe de Clifford Sifton constate, comme pour l'en féliciter : "C'est en défendant la loi scolaire devant les tribunaux et sur le terrain politique que Sifton a attiré l'attention du peuple canadien et qu'il est devenu une éminentc figure nationale." ' La guerre aux catholiques et aux Canadiens français constituait depuis 1890, dans l'Ouest canadien, le plus facile moyen de gagner des votes. Les hommes politiques des Territoires du Nord-Ouest (comprenant les provinces actuelles de la Saskatchewan et de l'Albcrta) suivirent un modèle aussi engageant. Les Territoires possédaient un Conseil de l'Instruction publique divisé en deux comités, catholique et protestant, chacun administrant les écoles de sa confession. Une

1. John W. Dafoe : "Clifford Sifton in relation to hîs Times."

ordonnance du 31 décembre 1892 fondit les deux comités en un seul, de majorité protestante, mettant l'enseignement dans les écoles catholiques à la merci de cette majorité. De fait, l'un des premiers actes du Conseil remanié fut de réserver l'enseignement aux diplômés des écoles normales, ce qui excluait les membres des communautés religieuses, les Sœurs Grises en particulier. Puis le Conseil imposa pour toutes les écoles des manuels uniformes, c'està-dire protestants. Et, de toute évidence, il ne nommerait plus que des inspecteurs protestants.

C'était la destruction des écoles séparées au Nord- Ouest comme au Manitoba. Les catholiques protestèrent, par diverses requêtes, dont une de Mgr Grandin, évêque de Saint-Albert, et une de Mgr Taché appuyant Mgr Grandin. Là encore, on demanda le désaveu fédéral. Mais depuis le conflit relatif au chemin de fer de la Rivière Rouge, le désaveu fédéral jouissait d'une solide impopularité dans l'Ouest. Dans les assemblées retentissait le cri "No surrender". Et, comme pour défier le gouvernement fédéral, Sifton fit adopter par la législature manitobaine de nouvelles mesures renforçant la loi de 1890.

Les fanatiques du Nord-Ouest, du Manitoba et de l'Ontario accusaient leur solidarité. ClifFord Sifton et Dalton McCarthy agissaient en liaison. Hugh-J. MacDonald, fils de sir John-A. MacDonald et député de Winnipeg aux Communes, avait démissionné, fatigué de la vie publique. Le candidat conservateur briguant sa succession s'opposait au rétablissement des écoles séparées. Quant au candidat libéral, son nom tenait lieu de programme : c'était l'ex-procureur général Martin, auteur de la loi spoliatrice. Entre ces deux ennemis des libertés scolaires, Mgr Taché laissa les catholiques libres de voter à leur guise. Le vote catholique se partagea, tandis que le vote protestant favorisait le législateur

antipapistc. Martin fut élu députe fédéral de Winnipcg (22 novembre 1893). Le premier libéral élu à Winnipeg depuis vingt ans. "Victoire !" imprima L'Electeur, affectant de ne considérer en Martin que le partisan de la réforme douanière. Martin, député fédéral, rendit foi et hommage à son chef, Wilfrid Laurier. Et celui-ci, de son côté, télégraphia au vainqueur : "Je vous félicite du grand honneur que vous avez eu de remporter la première victoire pour la cause de la réforme saine et efficace du tarif." En fait, il ne s'agissait point de tarif.

En Ontario, le cabinet libéral témoignait de la bienveillance envers les catholiques. Une Protestant Protective Association, fondée pour obtenir la suppression des écoles séparées en Ontario comme au Manitoba, et dépassant en effectif la récente "Ligue des Droits Egaux", soutint l'opposition conservatrice et lui permit d'enlever deux sièges à Mowat, coupable de tolérance. Et ce n'était qu'un galop d'essai, en vue des élections provinciales prochaines.

Le cabinet fédéral, comme l'opposition libérale, pèse ces symptômes, ces forces, ces résultats. Le cabinet fédéral, présidé par un catholique, comprend deux orangistes notoires, le ministre du Commerce Mackenzie Bowcll. et surtout le contrôleur des Douanes, Clarke Wallace, grand-maître des loges canadiennes. Il comprend les Canadiens français Caron, Angers et Ouimet, tous trois bons catholiques, et dont deux au moins, Angers et Ouimet, passent pour des hommes de caractère, ayant déjà donné des preuves d'indépendance. Les ministres canadiens-français se laissent entraîner, dans la province de Québec, à des semi-promesses, tandis que Clarke Wallace prodiaue en Ontario les promesses contraires. Tenant l'équilibre entre ces deux tendances, sir John Thompson se sent peutêtre, en raison de son catholicisme, plus surveillé

et plus obligé de livrer des gages en Ontario. Il laisse écouler le délai pour le désaveu de l'ordonnance des Territoires, et ne bouge pas devant la nouvelle législation manitobaine. Il se retranche derrière les droits des provinces et les décisions des tribunaux.

L'opposition libérale comprend maintenant Israël Tarte, qui mène une campagne acharnée contre la loi manitobaine, et Joseph Martin, auteur — pas le moins du monde repentant — de cette loi. L'Electeur^ journal du parti dans la province de Québec, publie les articles de Tarte, mais le Globe, journal du parti dans la province d'Ontario, s'oppose au rétablissement des écoles séparées. Presse-ton Laurier de prendre une position nette ? — "Vous vous trompez d'adresse, répond ce sage ; présentez votre sommation aux détenteurs du pouvoir."

Le 20 février 1894, la Cour Suprême donne sa consultation (ce n'était pas une décision). Par 3 voix contre 2 — avec une sûreté très relative, par conséquent — clic dénie au gouvernement fédéral le droit de corriger la législation scolaire du Manitoba. La Cour Suprême sonne-t-elle, le glas des écoles séparées, des écoles catholiques et françaises, hors de la province de Québec ?

Comme dans l'affaire Riel, les autorités fédérales ignoraient ou bravaient le vœu de la province de Québec. Comme au début de l'affaire Riel aussi, la province de Québec, désireuse d'agir, n'était pas unanime sur la forme à donner à son action. Quels défenseurs choisirs? Quels champions? Quels chefs? Les catholiques et les Canadiens français comptent des amis et des adversaires dans les deux camps. La surenchère de ClifFord Sifton et de Robert Rogers se poursuit sur leur dos. Et dans les deux camps, surtout, les chefs responsables enveloppent leurs déclarations de prudences et de réticences herméti-

qucs. La campagne de la P.P.A., en Ontario, accentue son caractère agressif.

Il n'est donc pas surprenant que les esprits entiers, exigeant des paroles précises et des situations nettes, aient été exaspérés. Tardivel ne voyait qu'une alternative : imposer aux députés, bleus ou rouges, un esprit national supérieur en tous temps à l'esprit de parti ; ou bien quitter la Confédération. Il l'écrivit, dans sa Vérité, après la consultation de la Cour Suprême : "Il faut faire de deux choses l'une : exiger le respect de nos droits dans la Confédération, ou sortir de la Confédération. Pour des hommes de cœur, il n'y a pas de milieu." A la suite de Tardivel, un nombre croissant de jeunes hommes demandaient, non plus seulement l'indépendance du Canada par rapport à l'Angleterre — comme Rodolphe Lemieux et Mercier l'avaient fait devant un grand public, à Montréal — mais l'indépendance de la province de Québec par rapport au reste du Canada — avec ou sans allégeance à la Couronne britannique. Cette époque (1893-1894) est une de celles où, dans îa province, les discussions d'idées furent le plus vives. Toutes les idées que la jeunesse canadienne-française croit découvrir aujourd'hui : annexion, indépendance, séparatisme, condamnation de l'esprit de parti, etc., ont été discutées à cette époque, par suite de la situation confuse créée par la loi Greenway-Martin.

Un autre facteur enfin : l'attitude des évêques. L'épiscopat, pris entre le dévouement aux écoles et la crainte d'une agitation, hésite visiblement. Le Père Lacombe, venu dans l'Est, voyage d'évêché en évêché. De la part de Mgr Taché, il demande une lettre collective de tout l'épiscopat canadien. Mais les évêques rédigeront-ils un document catégorique, ou bien un texte vague, en termes abstraits, de portée très amortie ?

Le 23 février, dans une séance du Club National, Mercier — sa santé délabrée, mais son énergie entière — reprend une accusation lancée par Tarte ; Si les écoles séparées sont fermées au Manitoba, c'est la faute des évêqucs. C'est la faute de Mgr Taché, qui, disposant du vote catholique mais craignant d'embarrasser un gouvernement conservateur, n'a pas exigé le désaveu en temps voulu.

Nouvelle bombe ! L'Evénement protesta, sous la signature de Joncas, député de Gaspé. Le Courrier de Saint -Hyacinthe écrivit :

"L'ex-premier ministre a toujours été et sera toujours un démagogue."

La Minerve :

"Non, monsieur Mercier, ce qui est arrivé au Manitoba n'est pas l'oeuvre des évêques, mais de vos alliéa politiques, les Greenway et les Martin, qui ont odieusement trompé l'archevêque de Saint-Boniface, et qui l'accablaient des plus belles promesses au moment même où ils allaient mettre le couteau sur la gorge de ses ouailles."

Le Trifluvien :

"Prétendre que les écoles séparées ont été sacrifiées par la faute des évêques est une fausseté inqualifiable, et, dans la bouche de M. Mercier, une indignité.

"Et cependant, les libéraux présents ont applaudi à ces paroles. C'est une nouvelle preuve de ce qui constitue l'esprit libéral . . ."

L'idée lancée par Tarte et par Mercier se répandait, en effet, dans les milieux libéraux. Oscar McDonnell, rédacteur du Canada d'Ottawa, rallié au parti de Laurier, la soutenait dans son journal. Or Laurier cherchait toujours à éviter la guerre politico-religieuse. A sa prière, Joly de Lotbinièrc, au lendemain du carnaval de Québec dont il avait été l'organisateur en chef, partit pour Toronto,

Kingston et autres villes ontaricnncs, combattre, à titre de protestant canadien-français, les préjugés de la P.P.A. Laurier continuait aussi de fournir à L'Electeur, à défaut d'articles, des canevas, des directives. C'est sous son inspiration évidente que Pacaud, ou son collaborateur Ulric Barthe, ce qui revenait au même, opéra une prudente retraite :

"... L'un des orateurs a sévèrement blâmé Vépiscopat de son apathie et de son inaction dans cette suprême bataille pour les droits des catholiques, et est allé jusqu'à dire que ce qui avait paralysé les évêques c est la crainte de susciter des embarras aux gotivernements conservateurs. . j't- j. a-

"On connaît déjà nos vues sur ce point délicat. NoUh sommes de ceux qui désapprouvent ces opinions excès-

"li est bien vrai que les évêques n'ont pas déployé dans la revendication de nos droits toute l'énergie que, pour notre part, nous attendions d'eux. ^

"Mais si le clergé a agi de la sorte, c'est quil a trop compté sur la bonne foi et la parole des représentants autorisés de la Couronne ... .

" Non nos dépêches nous indiquent l organisation d'un mouvement sérieux, dans lequel le clergé va prendre une position dirigeante, et nous sommes certains d'être l'interprète de toutes les têtes dirigeantes et de la masse du varti libéral en souhaitant la bienvenue au clergé dans le règlement de ces questions vitales . . .

Les conciliabules, les allées et venues se multiplièrent, dans les trois grands milieux intéresses : le parti conservateur, le parti libéral et l'épiscopat. L'oracle de la Cour Suprême, simple consultation donnée par 3 voix contre 2, ne revêtait pas un caractère décisif. Les ministres du cabinet provincial conseillaient l'énergie à leurs confrères du cabinet fédéral. Ils agissaient surtout auprès d'Angers, am; de Louis-Philippe Pelletier et beau-frère de Tom- Chase Casgrain. Les conservateurs montréalais organisaient, pour le 27 février, une démonstration en l'honneur du cabinet Taillon, au Monument National. La plupart des ministres provinciaux s'y

trouvèrent, ainsi que Joseph Tasse et plusieurs chefs fédéraux. Taiîlon justifia les taxes, et demanda de ne pas dresser les villes contre les campagnes. Plusieurs orateurs attaquèrent Mercier "l'insulteur des évêques". Mais le discours sensationnel fut celui de Tom-Chase Casgrain, qui reprocha véhémentement au cabinet fédéral son abstention devant la loi scolaire du Nord-Ouest. Presque tout de suite après, Angers vint à Québec et descendit chez son beau-frère Casgrain.

On comprit qu'Angers s'apprêtait à réclamer, au sein du gouvernement fédéral, quelque justice pour les catholiques. Un mouvement se dessinait bien, dans le parti conservateur, pour exiger des ministres canadiens-français à Ottawa une attitude ferme. Certains imaginaient un nouveau parti national, avec Angers pour chef. Tardivel approuvait ce plan :

A l'heure qu'il est, qui ne voit que notre race pourrait facilement s'unir sans cette misérable question de portefeuilles ? S'il était parfaitement compris que la place des Canadiens français à Ottawa n'est pas dans Te cabinet, mais en face du cabinet, que ce cabinet sou conservateur ou libéral, il serait facile d'organiser un mouvement national soutenu, encouragé, dirigé par nos évêques et nos prêtres, mouvement qui nous assurerait bientôt justice pleine et entière."

Un autre symptôme de crise se produisit : la publication d'une étude de Joseph Royal, l'ancien lieutenant-gouverneur du Manitoba, intitulée: *'La crise actuelle", avec ce sous-titre : "Le Canada, République ou colonie f" Joseph Royal demandait la séparation d'avec l'Angleterre et une refonte de la constitution, pour préciser, de manière à jamais incontestable, les droits des minorités.

Ce geste, non pas d'un étudiant comme le fils Mercier, non pas même d'un journaliste indépendant à la manière de Tardivel, mais d'un ancien

représentant de la Couronne, fit sensation. On savait Royal tout dévoué à Mgr Taché. D'autre part, peu avant la publication de sa brochure, il avait été, à Spencer-Wood, l'hôte de son ami Chapleau — qui venait d'engager les Canadiens à prendre une attitude patriotique, sous l'égide du clergé. Cbapleau lui-même, assez ami d'Angers et de Tom Chase Casgrain, s'était peu à peu réconcilié avec Mgr Laflèche, au point de lui envoyer des félicitations et des assurances de dévouement à chaque fête ou anniversaire. On rapprocha tous ces faits. Dans son discours au Monument National, Casgrain avait parlé de "coup d'Etat", puis il avait fait adoucir le mot, dans les comptes rendus, en "coup d'éclat". On pensa qu'Angers s'apprêtait à sortir du cabinet pour provoquer un mouvement national, admettant des libéraux, peut-être Laurier et Tarte eux-mêmes. Le mouvement, ajoutait-on, serait approuvé par NN. SS. Laflèche et Taché.

Mais le Trifluvien refusa toute alliance "avec un élément aussi déplorablement malsain et pernicieux" que les libéraux. Ayotte, propriétaire du Trifluvien, liait indissolublement la religion catholique et le parti conservateur. On prétendait, aux Trois-Rivières, que, dans son missel, à l'invocation "Dieu bon, libéral et juste", il avait biffé le mot "libéral". Mais son évêque l'approuvait, ou même l'inspirait. D'autre part, les ministres anglais firent comprendre à Angers que sa sortie du cabinet ne changerait rien : Joseph Tassé, directeur de la Minerve et sénateur comme lui, prendrait sa place, et voilà tout. Ainsi le projet à demi dévoilé par Casgrain avorta. Angers garda son portefeuille. Les dernières traces du complot furent des entrefilets aigres-doux à l'adresse de la Minerve, dans le Moniteur de Lévis, rédigé par Isidore Belleau, intime d'Angers.

Tardivcl et les patriotes n'attendirent plus rien que de l'épiscopat,

La cure de Saint-Hyacinthe fournissait à la province un quatrième évcque. Le 30 novembre, Mgr Fabre avait sacré l'abbé Paul Larocque, cure de Saint-Hyacinthe, nommé évêque de Sherbrooke. L'abbé Larocque. ancien Térésien, était un ami de l'abbé Proulx. qui compterait sur lui comme il avait compté sur son prédécesseur Mgr Racine. Un nouveau différend pointait entre l'Université Laval de Montréal et l'Université Laval de Québec. Mais il s'agissait d'un différend d'intérêt (répartition de la dette antérieure à l'autonomie financière de l'institution montréalaise) , moins profond et même moins violent que les grands conflits idéologiques d'autrefois. Les Montréalais n'attaqueraient plus l'enseignement de Laval. La renommée de l'abbé Louis-Adolphe Paquet se répandait avec la vogue du thomisme, et le prestige de son Université s'en trouvait consolidé.

Mgr Laflèche était à la fois le doyen et la grande figure de l'épiscopat. La netteté de sa doctrine, l'ardeur de son zèle, ses vertus privées, son talent de prédicateur, avaient fini par forcer l'admiration générale. Les querelles de jadis, apaisées, laissaient chez tous un grand respect pour l'évêque qui avait noblement supporté les épreuves. Mgr Moreau et Mgr Gravel s'étaient rapprochés de lui. Mgr Biais, de Rimouski. l'admirait depuis longtemps — depuis toujours. Le vieil adversaire de Mgr Laflèche, le cardinal Taschereau, plus jeune que lui de deux ans. finissait ses jours dans la retraite. Mgr Bégin. coadjuteur de Québec, était beaucoup moins combatif ; le Saint-Siège, en le nommant, avait compté sur son erprit de modération pour atténuer les difficultés universitaires. Le plus souvent. Mgr Bégin renvoyait les questions litigieuses au grand vicaire

Marols, petit homme autoritaire, résolument bleu en politique. Mgr Labrecque, successeur de Mgr Bégin sur le siège de Chicoutimi, était aussi 6/e« que Mgr Marois. Le plus diplomate était le jeune evêque de Valleyfield. Mgr Emard contribuait au développement de sa ville épiscopale. Il avait provoqué la fondation d'un jardin de l'enfance par les Sœurs de la Providence. Quêtant lui-même, de famille en famille, il recueillait l'argent nécessaire à la construction du collège — qui fonctionnait encore à l'évêcbé, pour sa seconde année, mais avec quatorze élèves au lieu de quatre. Cet évêque actif, à la fois brillant et prudent — cet évêque d'avenir, sans aucun doute — songeait discrètement, dans son for intérieur, à la succession éventuelle de Mgr Fabrc, à l'archevêché de Montréal.

Une série d'incidents facilitait la tâche de Mgr Laflèche qui, appuyé dans la presse par Ayottc. Tardivel et Chapais, dénonçait inlassablement "l'esprit libéral". En novembre, Rodolphe Laflamme avait fait acte de soumission religieuse et rendu son âme à Dieu. Ce qui permit à Canada-Revue d'écrire : "On peut mourir en chrétien et en bon catholique sans avoir toute sa vie courbé la tête devant la crosse et le goupillon." A vrai dire. Rodolphe Laflamme, à la retraite, fréquentait des prêtres et laissait entendre qu'il avait mis, dans son anticléricalisme, plus d'entraînement et d'affectation que de conviction. De son côté, Sauvalle, qui avait épousé une protestante, élevait ses enfants dans la religion méthodiste, et poursuivait Mgr Fabre en justice, se prétendait catholique. Il intenta un procès à Tardivel, qui le traitait de méthodiste : le juge Jette condamna Tardivel à $200 d'amende, plus les frais. Mais d'autres radicaux, à la suite de Beaugrand, bataillaient visière levée. Le 10 janvier 1894, à l'église presbytérienne de la rue Sainte- Catherine à Montréal, Amédéc Papincau, fils du

grand tribun, abjura solennellement le catholicisme, sous la présidence de Chiniquy. Amédée Papincau avait 73 ans et Chiniquy, 84.

La Patrie attaquait les Sulpiciens. L'Electeur parlait encore, à l'occasion, d'une réforme de l'enseignement, d'une réduction du nombre des collèges classiques. Un Oblat, le R. P. Zacharie Laçasse, polémiquait avec ces journaux libéraux. Le P. Laçasse, missionnaire colonisateur, était encore un disciple du curé Labellc. Il possédait, comme son illustre modèle, des qualités de tribun populaire, à l'éloquence un peu truculente pour un prêtre. Mais tandis que le curé Labelle utilisait indifféremment les bleus et les rouges pour le plus grand bien de la colonisation, tandis que le Père Paradis liait partie avec Rochon. Mercier et les libéraux, le Père Lacasse se rattachait à l'école ultramontainc. Il combattait les idées modernistes parmi les "habitants", avec des images simplistes au besoin, mais frappantes. Et il réunissait ensuite ses conférences en brochures, à la manière de feu Mgr Pinsonnault et de l'abbé Alexis Pelletier — vieilli à l'époque dont nous parlons. Il comparaît ces brochures à des mines, lancées dans le camp ennemi, et les intitulait : "Première mine'', "Deuxième mine", etc.

Le Père Laçasse insistait sur des thèmes favoris : la défense de l'enseignement religieux et des collèges classiques, la guerre aux mauvais journaux, le danger de la franc-maçonnerie, la condamnation de "l'esprit libéral". Parmi les questions d'actualité, il combattait le projet de taxer les établissements religieux et celui d'exiger examens et diplômes pour les membres des congrégations enseignantes. La "Quatrième mine" fut consacrée à la défense des Sulpiciens. Incidemment, le P. Laçasse reprochait à l'avocat Horace Saint-Louis, conservateur, de plaider la cause de Canada-Revue, et reprochait à Louis Fréchctte un poème écrit en l'honneur d'une "ac-

tricc juive" (Sarah Bernhardt) . L'Oblat ne mâchait pas SCS mots, et ses mines explosaient vraiment. L'avocat Saint-Louis le poursuivit en justice. Fréchette écrivit dans la Patrie, contre le Père Laçasse, une série d'articles violents et même grossiers. A ce point que Philippe-Auguste Choquettc, difficile à offrir en modèle de déférence religieuse, blâma, dans la Sentinelle, les excès de langage de Fréchette.

Ces incidents et ces batailles rappelaient les plus beaux jours du Nouveau-Monde et du Franc-Parleur. L'école de Mgr Laflèche rattachait tout à une cause unique, à une racine : le libéralisme. Le Trifluvien et le Courrier du Canada le dirent et le répétèrent. En incriminant les évêques. Mercier fournit à Thomas Chapais l'occasion de rassembler, avec autant de vigueur sinon de violence que le Père Laçasse, le faisceau des mauvais symptômes :

"Ainsi donc le masque est bien levé. M. Mercier dénonce à l'opinion nos évêqzies, et il se trouve une assemblée libérale pour l'applaudir. Au milieu des jours difficiles que nous traversons, lorsque l'autorité épiscopale est battue en brèche par une école de sectaires et de radicaux de la pire espèce, lorsque des évêques sont traînés devant les tribunaux, lorsque des fanatiques assaillent de toutes parts notre hiérarchie et nos croyances, M. Mercier choisit ce moment pour dénoncer violemment nos premiers pasteurs à la défiance et au mépris public. Et au lieu de le siffler comme un vulgaire saltimbanque, on l'applaudit . . ."

Tandis que la propagande anticatholique et antifrançaise de la P.P.A. faisait rage en Ontario, Thomas Chapais écrivit que le mal et le danger ne venaient pas de l'extérieur, mais se greflFaient, à l'intérieur de la province, sur l'arbre du radicalisme. Il sonna le ralliement pour combattre *'Chiniquy, la Canada-Revue, la Patrie, les harangues échevelées de M. Mercier, les insolentes polissonneries de M. Beaugrand et les insidieux sophismes de M. Tarte".

172 HISTOIRE DE LA PROVINCE DE QUÉBEC La Minerve T'approuva :

"Les libéraux reprennent toits leurs mauvais instincts d'autrefois. On se croirait aux pires jours de '^L'Avenir", de l'Enfant terrible, patron de M. Laurier, de Buies le cynique."

C'est dans cette atmosphère que les cvêques examinèrent l'attitude à prendre devant la question des écoles. Mgr Fabre était ulcéré par la poursuite de Canada-Revue. Mgr Duhamel était à peine moins agacé par Oscar McDonell, le rédacteur du Canada, esprit fort qui criblait le clergé de fléchettes assez adroites pour éviter une condamnation formelle. Les évêques se sentirent d'autant plus enclins à suivre Mgr Laflèche, doublement désigné pour fournir des directives, à titre d'ancien missionnaire au Manitoba et d'ami personnel de Mgr Taché. Les cvêques parleraient ferme au gouvernement conservateur, sans favoriser les manœuvres de l'opposition libérale. Le 19 mars, les archevêques et évêques de la province civile de Québec publièrent une lettre pastorale sur l'Education. Ils recommandaient l'enseignement chrétien ; ils glissaient une allusion pacifique à l'affaire des écoles manitobaines, mettant leur espoir dans "la sage et ferme intervention de nos législateurs, la droiture et l'esprit de conciliation des divers éléments dont se compose la population du Canada." Texte assez anodin, mais on savait un autre document en préparation.

Le document — pesé, catégorique, et, si possible, signé par tous les évêques canadiens — ne pouvait se rédiger qu'en collaboration avec Mgr Taché. Or, l'archevêque de Saint-Boniface n'était plus en état de voyager, A la suggestion du Père Lacombe, et sur l'initiative de Mgr Laflèche, les évêques déléguèrent l'un d'entre eux auprès de Mgr Taché. Ce fut le brillant, diplomate — et ambitieux — évêque de Valleyficid. Mgr Emard ne ré-

digérait pas un texte à la légère, car il savait calculer la portée de ses gestes et de ses paroles. Mgr Emard et le Père Lacombe partirent ensemble. Ils arrivèrent à Saint-Bonifacc le 5 avril. Mgr Grandin s'y trouvait déjà, auprès de Mgr Taché. Les trois évcques rédigèrent une pétition, à faire signer par tous leurs collègues du Canada. Pour l'appuyer auprès des évêques de langue anglaise. Mgr Emard et Mgr Paul Larocqae, dernier nommé des évêques, l'accompagnèrent en Ontario et dans les provinces Maritimes° Mgr Larocque avait fait du ministère en Floride, pendant dix ans, et possédait bien la langue anglaise.

Mgr Taché mettait beaucoup d'espoir dans cette démarche, pourvu que les évêques fussent unanimes. "Le visite de Mgr Emard m'a apporté une grande consolation", écrit-il à Mgr Laflèchc :

"Merci aux vénérés prélats qui ont pensé à ce moyen de réconforter mes vieux ans et de m'encourager au milieu de la lutte. Mgr Emard vous présentera Ja pétition à laquelle nous nous sommes arrêtés. J'espère qu'elle sera signée par tous, parce qu'une action partielle n'aurait pas le même résultat. Puis une fois engagés, tl faudra poursuivre le but pour l'atteindre ; un effort d'un moment, c'est bon ; mais il ne peut avoir de résultat." '

Et d'ajouter, à l'adresse de son ami : ''Comment vous remercier assez de ce que vous faites en faveur de la cause de nos écoles ?" ^ ^

Ce fut l'avant-dernière lettre de Mgr Tache a son ami des Trois-Rivières.

La pétition était très catégorique. Mgr Emard, Mgr Larocque et le Père Lacombe obtiendraient-ils la signature de tous les évêques du Canada ?

L'Ontario entrait en campagne électorale. La Protestant Protcctivc Association réclamait la sup-

1. Lettre du 9 avril 189i ; Archives de Vévêché des Trois-Rivières.

pression des écoles séparées dans cette province. Or le clergé irlandais tenait à ses écoles, à ses collèges. Mgr Clcary, archevêque de Kingston, appelait publiquement la P.P.A. "une honte pour l'Ontario". Les évêques ontariens comprirent le danger d'un précédent au Manitoba. Ils signèrent. Tous les évêques du Canada signèrent la pétition. Mgr Laflèche salua cette unanimité par un cri d'espérance et de joie. Il écrivit à Mgr Taché :

"Les tempêtes et les cyclones peuvent ravager quelques coins de la terre ; mais faire disparaître le vieu> ciel bleu, jamais ! . . . Courage, cher Seigneur, travaillons à couronner nos cheveux blancs par une lutte qui soit un encoi'ragevient à ceux qui viendront après nous." '

Ce fut la dernière lettre de Mgr Laflèche à son ami de Saint-Bonifacc.

A la session du Parlement fédéral. Tarte, bégayant, postillonnant, et toujours sur la brèche, demanda les documents relatifs aux écoles du Nord- Ouest. Et de la sorte, il souleva une nouvelle discussion. Louis-Philippe Brodeur, le jeune député de Rouville qui se classait parmi les bons auxiliaires de Laurier, reprocha aux trois ministres canadiensfrançais leur lâcheté. Sir John Thompson, fort de la consultation de la Cour Suprême, répéta qu'il n'était pas intervenu parce qu'il n'en avait pas le droit. A quoi bon décréter des mesures que les tribunaux annuleraient ? En ce qui concerne le Nord-Ouest, le gouvernement a pris la seule initiative à sa portée : une démarche — l'expression d'un vœu — auprès du gouvernement local.

La Minerve et le Courrier du Canada remarquer rent que Laurier s'abstenait de proposer, sur la

1. Lettre du 2U avril 189 U ; Archives de l'archevêché de Saint-Boniface.

question des écoles, un vote de défiance qui lui eût aliéné les "grits" ou libéraux ontariens. Après ces débats, on pouvait croire l'affaire close, et tout espoir perdu pour les catholiques. Mais Tarte termina son compte rendu de U Electeur par ces mots: "L'aflraire des écoles n'en restera point là."

Le 9 mai, Mgr Duhamel, archevêque d'Ottawa, présenta au gouverneur général la pétition signée par tous les évêques du Canada (29 signatures). Des copies furent déposées le même jour au Sénat et aux Communes.

C'était le document attendu. Il faisait ressortir l'injustice de la loi manitobaine et de la loi du Nord Ouest. Il demandait l'intervention du gouvernement fédéral, le désaveu des dernières lois sectaires votées au Manitoba, et des mesures réparatrices.

Le Courrier du Canada écrivit que cette nouvelle intervention des évêques forcerait enfin l'opposition à se prononcer d'une manière nette. Quelle eflFronterie ! s'écrièrent les libéraux. Comme si ne n'était pas au gouvernement à se prononcer !

Car la démarche des évêques ne rétablit pas l'unanimité dans la province de Québec. Chaque parti continue de louvoyer ; chaque chef de parti emploie toute son énergie à ne rien décider, à ne pas se compromettre, à éluder les responsabilités. La tentative avortée d'Angers ne peut se renouveler de suite. Et Tardivel répète qu'il n'y a plus d'espoir, plus d'avenir pour les Canadiens français au sein de la Confédération :

"La destinée des Canadiens français est : ou de disparaître comme race distincte, confondus dans les éléments disparates qui les entourent ; ou bien de constituer un jour, à L'heure voulue par la Providence, une nation parfaitement autonome"

La province de Québec porta un intérêt inhabituel aux élections provinciales d'Ontario, en juin.

Mowat, premier ministre libéral depuis vingt-deux ans. apparaissait comme le champion de la tolérance. Son adversaire Meredith fut soutenu par la Protestant Protective Association, par le sénateur orangiste Clemow. et par le ministre fédéral des Douanes, Clarke Wallace, réélu grand-maître à la convention orangiste de Lindsay, à la fin de mai. Le gouvernement dont je fais partie, promettait Clarke Wallace, ne rendra jamais les écoles séparées aux catholiques du Manitoba. Mgr Cleary fit ouvertement campagne pour Mowat.

La sympathie de Québec allait forcément à Mowat. Plusieurs libéraux canadiens-français, entre autres le député fédéral Bruneau et le député provincial Dechène. participèrent à la campagne ontarienne. Henri Bourassa parla en faveur d'Evanturel, député sortant et candidat dans Prescott. Le 26 juin, Mowat remporta la victoire, conservant sa majorité de 25 sièges. Scrutin gros de signification : on pouvait, même en Ontario, braver les orangistes, plus bruyants que nombreux.

La session des Communes tirait à sa fin — avec Tarte toujours en vedette. En se présentant aux électeurs de l'Islet, Tarte n'avait pas seulement promis une énergique défense des minorités, mais aussi des révélations sensationnelles sur l'administration arbitraire et partiale de la justice. Il creusait cette question depuis l'enquête Baby-Davidson, les "p'tits bancs" et les procès de Mercier. Il accusa les juges de parti pris et de vénalité. A l'en croire, l'administration de la justice était défectueuse, pour ne pas dire pourrie, dans la province de Québec. — Ces accusations sont vagues, sans fondement, ridicules, répondirent les ministériels : et ils refusèrent l'ouverture d'une enquête. Tarte reçut force démentis. La magistrature assise — et outragée — se leva comme un seul homme. L'une des protestations émanait de Jette qui, généreusement, se portait

garant de la sincérité et de l'intégrité du juge Davidson, à propos du rapport intérimaire sur l'affaire de la Baie des Chaleurs.

C'est Beausoleil qui provoqua le dernier mot sur l'affaire des écoles. L'année précédente, en appuyant la motion de Tarte. Beausoleil avait déclare : 'Si M. Laurier arrivait au pouvoir demain, je ne l'appuierais qu'à la condition que les droits des minorités soient protégés et garantis." L'ancien associé de Mercier était un des rares députés plaçant cette question nationale avant toute consigne de parti. Le 19 juillet, il demanda quelle suite le gouvernement donnait à la requête des évêques. Le gouvernement, répondit sir John Thompson, ne peut livrer la décision au public avant de la communiquer au gouverneur général. Et la session finit là-dessus. ,

Le 26 juillet, un arrêté en conseil décida de transmettre la requête des évêques aux gouvernements locaux du Manitoba et du Nord-Ouest, avec une sorte d'avis favorable. Le cabinet fédéral exprimait le "vif espoir" que les législatures prendraient ces plaintes en considération, et trouveraient un remède à la situation "qui soulève le mécontentement des catholiques non pas seulement au Manitoba et au Nord-Ouest, mais dans tout le Canada."

Ce n'était pas l'intervention directe, catégorique, demandée par les évêques et souhaitée par tous les Canadiens français. L'Electeur appela cet arrêté ministériel "un document flasque et insignifiant".

Mais que faire ? Mgr Taché venait de s'éteindre à Saint-Boniface. à 71 ans (22 juin). Mgr Laflèche vint prononcer l'oraison funèbre, non pas dans mais devant la cathédrale, afin de permettre à la foule, trop nombreuse pour tenir dans l'église, de contempler une dernière fois les traits de son archevêque. Cinquante ans d'amitié avaient étroitement

lie Mgr Laflèchc et Mgr Taché. Le vieil évêque des Trois-Rivières, interpclant son ami mort, trouva des accents pathétiques, bouleversants. Le correspondant du libéral Electeur écrivit : "C'est une des plus belles pièces d'éloquence sacrée qu'il nous ait été donné d'entendre dans ce pays." Mais depuis des années toute la vie catholique, au Manitoba, s'orientait sur Mgr Taché. L'évcque rédigeait les textes, sollicitait les ministres, correspondait avec ses collègues de l'Est. Il n'avait pas de coadjuteur. Autour de lui, dans son clergé, de petites rivalités divisaient les Oblats et les séculiers. Privés de chef, les catholiques manitobains se laissèrent persuader de porter un nouvel appel au Conseil Privé. L'appel touchait ce seul point : la constitution permet-elle au gouvernement fédéral d'intervenir, de promulguer des mesures réparatrices ? Ce fut la cause Brophy, d'après le nom de Gcrald-F. Brophy, l'un des appelants. Les ministres du cabinet fédéral se cotisèrent pour contribuer aux frais.

Quant à Laurier, il tint une assemblée à Saint- Lin, son village natal, le 17 août, avec Tarte, Beausoleil, Brodeur, Greenshields, F.-L. Béique, Wilfrid Prévost, P.-A. Choquette et d'autres chefs libéraux. Il devait traverser le Canada jusqu'à Vancouver et changer d'itinéraire au retour, afin d'accomplir une tournée de propagande complète. Dans le train, tandis que ses lieutenants battaient les cartes. Laurier, la tête renversée, jouant avec son lorgnon, préparait ses discours. Les résultats des dernières élections partielles, dans la province de Québec et au Manitoba, et la victoire de Mowat en Ontario, décelaient un courant libéral. A Winnipeg, Joseph Martin reçut et harangua son chef. Puis une délégation de catholiques, conduite par le maire de Saint-Boniface, — James Prcndergast, l'ancien ministre démissionnaire du cabinet Greenway — vint parler des écoles à M. Laurier, traité.

déjà, en chef de gouvernement plutôt qu'en chef de l'opposition. Laurier répondit avec la même aisance à Martin et à Prendergast, et cueillit des applaudissements unanimes. Les catholiques avaient compris qu'il leur rendrait justice ; les protestants avaient compris qu'il ne bougerait point. * * *

A ce moment, à Montréal Mercier, devant les progrès du diabète, se sentait touché a mort. Le 6 août, il quitta, pour n'y plus revenir, le bureau monté avec deux jeunes : son gendre Lomer Gouin et Rodolphe Lemieux. Le 20 août, il rédigea son testament. Et il livra la dernière et la plus acharnée de ses luttes, contre la mort. Cet homme naguère robuste et si ardent à vivre n'était pas normalemeiit destiné à mourir à cinquante-quatre ans. On attribua sa fin au chagrin, aux persécutions subies, et le peuple suivit avec anxiété sa lutte suprême, ses mois d'affaiblissement et d'agonie.

A leur bureau, Lomer Gouin et Rodolphe Lemieux reçurent Arthur Dansereau. Il venait de la part de Chapleau demander si M. Mercier accepterait la visite du lieutenant-gouverneur. C'est ainsi ainsi que Mercier, violant la consigne du médecin, revit son ancien adversaire.

Sa pelisse dégrafée dégageant sa poitrine, ses magnifiques cheveux gris rejetés en arrière, Chapleau, devant ce malade étendu, paraissait encore plus grand et plus beau. Arthur^ Dansereau, qui l'accompagnait, resta un peu à l'écart, par discrétion ; il se rappelait le soir où Chapleau, recevant la lettre de Mercier apportée par Bcrgeron, l'avait mandé d'urgence à Ottawa, avec Lacoste et Tarte, pour prendre son conseil.

Mercier tendit les deux mains à Chapleau, qui

lui dit : . ., ,

— "Contre toute espérance. Mercier, j'espère te voir revenir à la santé."

— "Mon cher Chaplcau, je te remercie du plus profond de mon cœur de ta visite et de tes bonnes paroles ; mais je sens que tout est fini. J'attends la mort de pied ferme. Je ne la redoute pas ; elle me sera une délivrance. Avec l'aide du Père Garceau, je suis préparé depuis longtemps déjà. Il vient tous les matins me donner la communion."

Le malade se fatiguait visiblement à parler. Chapleau se leva pour se retirer. Mercier lui prit la main, le forçant à se rasseoir :

— "Parlons de nos luttes d'autrefois."

Ils en parlèrent pendant vingt minutes. Au moment de se séparer, Chaplcau se pencha vers le fauteuil du mourant, et, d'une voix étouffée :

— "Nous nous sommes portés mutuellement de ludes coups. Nous avons été injustes l'un pour l'autre. Mais le plus injuste n'a pas été toi. Mercier, j'ai voulu venir te demander pardon."

Et il embrassa son ancien ennemi, qui ne put lui répondre, car il éclatait en sanglots. A l'écart dans la chambre, Dansereau, bouleversé, pleurait aussi.

C'était le 24 septembre. Le même jour ou les jours suivants, Taillon. puis Nantel, puis Louis- Philippe Pelletier vinrent déposer leur carte, prendre des nouvelles du mourant. Louis-Philippe Pelletier aussi voulait demander pardon à Mercier ; le médecin s'y opposa.

Le 27, le malade put encore recevoir Philippe- Auguste Choquette, que Laurier avait détaché de la tournée dans l'Ouest pour saluer Mercier. Il dit :

— "Je regrette de mourir avant de voir Laurier premier ministre du Canada, et de ne pouvoir contribuer à sa victoire."

Le 29 septembre, J.-J. Ross fut admis auprès du malade. Le 3 octobre, le Père Garceau apporta ce télégramme de Rome :

"Le Saint Père envoie de tout cœur la bénédiction apostolique au comte Mercier, malade.

Cardinal RAMPOLLA."

Rien ne pouvait faire plus plaisir à Mercier. II avait tiré de son titre de comte romain une fierté un peu ingénue, peut-être, mais qui exprimait tout de même son catholicisme profond. De tous les honneurs reçus, c'est celui-là qui l'avait comblé. Le télégramme du cardinal Rampolla épanouit sa dernière joie.

Cependant son agonie dura un mois. Les bulletins, attendus anxieusement dans toute la province, annoncèrent tantôt une amélioration, tantôt une rechute. Rentré de son grand voyage à travers le pays. Laurier vint lui-même voir Mercier. Il prit la main du moribond, qui ne le reconnut pas. Dans des milliers de foyers, on priait pour Mercier. Blanche Robidoux, la fille de l'ancien ministre, qui se mariait à Notre-Dame de Montréal, envoya son bouquet de mariée à M, Mercier.

Il mourut le 30 octobre, et vingt-cinq mille personnes défilèrent dans la maison, avant la levée du corps. Tous les étudiants, fils de libéraux et fils de conservateurs, ont tenu à venir. Les télégrammes s'accumulent. Quelqu'un dit tout haut : "Cessons nos luttes fratricides ; unissons-nous !"

Les obsèques, dans l'émotion d'un peuple, sont une apothéose. Elles dépassent les plus grandes funérailles que Montréal ait encore vues : celles de d'Arcy McGee, de Georges-Etienne Cartier et de Mgr Bourget. Soixante mille, peut— être soixantequinze mille personnes. Le service est célébré à l'église des Pères Jésuites, où Mercier a trouvé tant de compréhension, de réconfort. Le cortège suit un détour, par la rue Sainte-Catherine, où l'on voit encore peu de boutiques parmi les maisons de résidence, la rue Saint-Laurent, la rue Notre-Dame, la

place d'Armes, le carre Victoria, la rue Craig, la rue Bleury. Laurier, chef de l'opposition fédérale, Marchand, chef de l'opposition provinciale, Alexandre Lacoste, juge en chef, Joly de Lotbinicre, James McShane, Pierre Garneau, L.-O. David, et le maire Dessaulles, de Saint-Hyacinthe, tiennent les cordons du poêle. Et l'on se montre, côte à côte, bien des gens qui ne se sont pas toujours trouvés du même côté de la barricade.

La Semaine Religieuse publie simplement le portrait de Mercier avec cette légende : "La Compagnie de Jésus lui doit son existence légale au Canada."

Mercier, avec ses faiblesses et avec ses fautes, avait passionnément aimé le pays canadien-français, qu'il avait voulu fort et respecté. Le peuple le comprit. Tardivel l'écrivit :

"Comhien des nôtres, fermant les yeux sur ses défauts et sur les défauts encore plus grands de son entourage, ne Vont suivi que parce que, de nos hommes publics, c'était lui qui faisait le moins de courbettes devant les Anglais."

Un franc adversaire, le "castor" Isidore Belleau, intime d'Angers, résuma de façon lapidaire l'opinion quasi unanime : "M. Mercier, avec toutes ses fautes, avait une grande qualité : il a été le plus français de nos hommes publics." ' Un petit nombre d'implacables, cependant, ne pardonnèrent pas. On demandait au président de la Législative, Evariste Leblanc, s'il avait assisté aux funérailles de Mercier :

— Je ne vais pas aux funérailles d'un voleur ! * * *

L'abbé Proulx, vice-recteur de l'Université Laval de Montréal et curé de Saint-Lin. se trouvait

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