‹ Histoire de la province de Québec (volume 4)Chapitre 9 sur 31 · L'Electeur" du 27 J7iin 189S · texte numérisé non relu

L'Electeur" du 27 J7iin 189S

pays ; elle est responsable de l'émigration (qui continuait d'écrémer les paroisses rurales) . Laurier parla bien des écoles, mais pour observer qu'on se trompait d'adresse en le sommant d'agir — comme s'il était l'auteur de la législation incriminée ou le chef du cabinet fédéral !

Tarte aborda plus franchement la question dans laquelle il se spécialisait. Il approuva l'observation de Laurier : ''De quel droit demandez-vous à un homme qui n'est pas conseiller de la Couronne de vous tirer d'embarras qu'il n'a pas créés ? . . ." Et Tarte reprit la thèse de ses articles : les responsables sont les ministres canadiens-français, Caron, Ouimet et Angers ; ce sont plus encore le député Lariyicre et le sénateur Bcrnier, du Manitoba, qui n'agissent pas : c'est surtout, peut-être, Mgr Taché, qwi, vieux et malade, trop confiant, trop facilement berné par les politiciens, n'a pas donné les consignes que Larivière. Bernier. tous les catholiques eussent suivies.

Laurier, et Tarte lui-même, s'étaient beaucoup moins engagés que dans leurs discours ou dans leurs articles de la province de Québec. La Minerve, le Courrier du Canada, et toute la presse conservatrice commençaient d'en triompher. Le dernier jour du congrès, dans une séance entièrement réservée aux discours français. Laurier s'avança un peu plus :

"Une certaine presse qui se dit religieuse et qui le devient davantage à l'approche des élections, la "Minerve," la "Vérité," le "Courrier du Canada" et autres saintes feuilles me somment de parler. On se dit : Laurier est dans un piège, c'est le temps de le harceler. Je ne fais pas parade de ma religion, mais je crois en avoir autant que ces messieurs. Eux qui n'ont rien dit contre les auteurs du mal, ils poussent la charité chrétienne jusqu'à souhaiter ma ruine politique, à moi qui ne suis responsable de rien. Leurs ayjpels hypocrites ne méritent pas de réponse, mais s'ils veulent par exemple savoir ce que j'aurais fait si j'avais été au

pouvoir, je suis prêt à le dire. J'aurais rendu justice. Je ne me serais pas retranché derrière les tribunaux, j'aurais eu le courage de mes actes."

II ne s'agit plus du passé, observa la Minerve. "Si M. Laurier arrive au pouvoir, rétablira-t-il les écoles séparées au Manitoba, oui ou non ?" Laurier ne répondit point. Ce tacticien consommé ne laissait pas lire dans son jeu. Tarte remit en cause Mgr Taché. En février 1891, dit-il, à la veille des élections fédérales, Mgr Taché était malade à Montréal, chez les Sœurs Grises. M. Chapleau alla le voir, le priant de ne pas exiger le désaveu, de ne pas embarrasser le gouvernement, et lui promettant une politique favorable après les élections. Mgr Taché, qui disposait, en somme, du vote catholique, accepta de se taire pour ne pas embarrasser un gouvernement conservateur. Il se contenta de promesses, qui n'ont pas été tenues. Il donna au député Larivière et au sénateur Bernier des consignes de "lâchage".

Le congrès libéral réussit au delà des espérances. Le succès personnel de Laurier fut considérable. Une cour flatteuse entourait le grand charmeur ; et les Canadiens français ne se tenaient pas de fierté en voyant des chefs libéraux anglais aussi célèbres que Mowat, Fielding, Blair, Peters, Cartwright, porter la cocarde du congrès ornée d'un portrait de Laurier. Et qui soulevait le plus de curiosité après Laurier ? C'était encore un Canadien français, Israël Tarte.

L'afi^aire des écoles, violemment agitée par Tarte dans la province de Québec, par Dalton McCarthy en Ontario et par Clifford Sifton au Manitoba, égalait au moins en importance la question du tarif douanier. Toute la province de Québec s'y intéressait. Pour preuve : les élections de l'Islet et de Vau-

dreuil. Mgr Laflèche en tête, l'épiscopat s'indignait des critiques de Tarte à l'adresse de Mgr Taché. Une grande partie de l'opinion s'impatientait contre le gouvernement fédéral. D'autres ressentaient surtout l'arrêt du Conseil Privé. L'Angleterre ne nous protège pas, soulignaient les "patriotes" ; et, reprenant les phrases de Mercier au parc Sohmcr : "Nous ne devons rien à l'Angleterre ..." De jeunes intellectuels, exaspérés, parlaient de l'indépendance, non plus seulement du Canada, mais de la province de Québec. Pour comble, une question analogue se discutait aux Etats-Unis. Mgr Ireland et un parti de libéraux eussent accepté des écoles neutres ; la majorité des évêques américains n'en voulait pas ; et le pape avait envoyé un délégué pour s'entendre avec les évêques sur le problème de l'éducation religieuse. Les Américains catholiques discutaient donc écoles séparées. Les Franco- Américains s'intéressèrent doublement au problème agité au Canada.

Enfin ce problème — d'enseignement — rejoignait d'autres discussions en cours dans la province. La loge L'Emancipation, fondée par Beaugrand, et restée peu nombreuse et très secrète, maintenait en circulation l'idée d'une réforme de l'enseignement. Et, par réforme, elle entendait laïcisation. Ses adhérents acceptaient le prétexte du gouvernement Greenway, affirmant l'infériorité des écoles "catholiques. A Québec, L'Electeur demandait la réduction du nombre des collèges classiques et une instruction plus pratique, plus utilitaire, accordant plus large part aux cours d'anglais. François Langelier, membre du comité catholique du Conseil de l'Instruction publique, inspirait ces articles, s'il ne les écrivait. On désignait déjà les collèges condamnés, en raison de leur faible effectif, de leur budget obéré, ou de leur éloignement des grands centres. Par exemple, le Collège de Rigaud. Or les

Clercs de Saint-Viateur n'étaient pas seuls attaches à leur institution. Le Collège de Rigaud — le Collège Bourget — fournissait au diocèse d'Ottawa le tiers de son clergé séculier. ' Mgr Duhamel fut péremptoirc : "J'ai besoin du Collège de Rigaud, et il doit continuer d'exister." De son côté, Mgr Emard fondait un collège — un séminaire — à Valleyfield. Le collège fonctionnait à l'évêché, avec quatre élèves, pour sa première année ; mais Mgr Emard comptait bien le développer. Admirateur de Laurier et bien disposé pour les libéraux, le jeune évêque de Valleyfield ne pouvait cependant admettre le projet de réforme. Inutile d'indiquer l'opinion de Mgr Laflèche. Dans la presse, Tardivel et Chapais défendirent l'enseignement classique, accusèrent les libéraux de voutoir, sous couleur d'éducation "pratique", établir une éducation matérialiste, athée.

Tardivel fut, à cette époque, l'un des adversaires les plus acharnés et les plus redoutables des libéraux. Acharné par attachement à ses principes ; redoutable par le dynamisme émané d'une haute conscience. Cet ancien élève de Tarte se sentait, lui aussi, essentiellement journaliste. Mais non pas journaliste à la manière de Tarte, ou de Graham ou de Berthiaume, pour qui les plus graves événements étaient d'abord des sujets d'articles ou des occasions d'éditions spéciales. Journaliste catholique, et même ultramontain. A plusieurs reprises, des ultramontains de Québec, des Trois-Rivières et de Montréal se cotisèrent pour lui faciliter un voyage à Paris et à Rome. A Paris, le directeur de la Vérité descendait chez un protonotaire apostolique, Mgr Justin Fèvre, — élevé à la prélature par Pie

1. Nous saisissons l'occasion pour retnercier le Supérieur du Collège Bourget et le président de la Société historique de Rigaud des notes qu'ils ont bien voulu prépa/rer à notre intention.

IX, — éditeur de la Revue du Monde Catholique. Les bureaux de cette revue formaient centre de ralliement pour tous les ultramontains de l'univers chrétien. On y dépistait les infiltrations maçonniques. On y soutenait la nécessité de combattre sans faiblesse le libéralisme politique, fourrier du libéralisme catholique. Au Canada, Mgr Laflèche et son ami Mgr Taché partageaient cette conviction. Nous avons déjà observé que les grands conflits idéologiques du Canada français ne se poursuivaient pas en vase clos, mais en correspondance, sinon tout à fait en liaison, avec les grands conflits parallèles poursuivis en Europe. Réconforté par ses voyages, Tardivel continuait de s'opposer à tout libéralisme, refusant d'y voir des nuances d'opinion, des degrés de nocivité. Non pas pour se lier au parti conservateur. Son origine étrangère le dégageait des attaches de parti, souvent si fortes dans les familles canadiennes. Tardivel inclinait vers les grandes solutions envisagées par de jeunes intellectuels, esprits sincères sinon toujours pratiques : fondation d'un parti catholique, indépendance, séparatisme.

Des libéraux avancés semblaient prendre à cœur de justifier Tardivel, Chapais et Mgr Laflèche. Canada-Revue, interdite par Mgr Fabre, cita l'archevêque en justice — ce qui indigna le clergé. "Canada-Revue" , écrivit l'abbé Proulx à Mgr Laflèche, "doit vous donner mille fois raison de ce que vous souteniez qu'il y avait au Canada plus de libéralisme catholique et plus d'impiété qu'on ne disait." ' Des catholiques montréalais organisèrent une manifestation réparatrice, oii parlèrent le maire Desjardins ; le Dr Hingston, au nom de la population de langue anglaise ; Curran, ministre fédéral ;

1. Correspondance et documents de l'abbé Proulx, au Séminaire de Sainte-Thérèse.

Nantel, au nom du cabinet provincial ; Horace Archambault, au nom du Conseil législatif ; Décarie, député provincial, au nom de l'Assemblée législative ; Mgr Gravcl et le premier ministre Taillon. On rappela l'affaire Guibord. Tardivel et les conservateurs rattachèrent l'incident de Canada-Revue à toutes les tendances et à toutes les campagnes de l'école libérale.

Ces discussions soulevèrent de nouveaux échos à Montréal, au congrès de la Saint-Jean-Baptistc, auquel assistèrent des Franco-Américains. Le recorder de Montigny réclama, dans son discours, des écoles séparées au Manitoba. En même temps, suivant un exemple donné par Mgr Laflèche, dans les mêmes circonstances, quelques années plus tôt, il mit en garde contre l'enseignement prématuré ou prépondérant de l'anglais dans les écoles canadiennes-françaises. Il dit : "J'ai connu des hommes publics de grande valeur, comme Morin et Cartier, qui parlaient l'anglais, je ne dis pas comme des vaches espagnoles, mais comme des génisses andalouses, et l'on sait s'ils se sont fait comprendre des Anglais." ' Les collèges de la province adoptaient généralement cette thèse. L'Université d'Ottawa, dans un prospectus publié en vue de l'année scolaire suivante, soutenait la thèse contraire — qui était aussi celle de Laurier.

Laurier prit la parole au banquet de la Saint- Jean-Baptiste. Il plaida la conciliation. Il mit en garde contre le séparatisme, idéal platonique de son ami David — car on évitait, décidément, de rendre de l'importance à Mercier :

"Mon ami M. David fut dès le déhitt un adversaire déclaré de la Confédération. Je ne sais pas si, au fond de son coeur, il n'est pas toujours resté plus ou moins

1. Texte des discours dans la "Minerve" des 3 et 4 juillet 1893.

irréconciliable. Sur ce point, je diffère d'opinion avec lui. La Confédération, même au point de vue exclusif des Canadiens français, était une grande idée. Elle nous faisait reconquérir à l'est ces plaines fameuses baignées 'par les eaux de la Baie Française, ces terres de VAcadie, patrie d'Evangéline . . . elle nous faisait reconquérir à l'ouest ces prairies fertiles oîi, cent cinquante ans plus tôt, La Vérendrye avait planté les couleurs de France.

"Certes, il y avait là des considérations pleines de grandeur. D'un autre côté, beaucoup redoutaient la Confédération, parce qu'ils croyaient qu'elle serait le tombeau de la race française. Je n'ai pas de telle crainte. Mais il est quelque chose qui serait plus affreux cent fois que la mort, ce serait l'infériorité. Je ne crains pas non plus l'infériorité . . ."

A cinquante-deux ans, avec l'espoir de devenir avant longtemps premier ministre de la Confédération, Laurier avait sincèrement oublié l'étude de Médéric Lanctôt, le Club Saint-Jean-Baptiste, et ses propres articles du Défricheur. Il avait sincèrerement oublié qu'à vingt-cinq ans il n'était pas moins adversaire de la Confédération que son ami David.

Au congrès de la Saint-Jean-Baptiste, plusieurs personnages engagèrent Laurier à désavouer les critiques de Tarte à l'égard de Mgr Taché et l'attitude de Sauvalle, éditeur de Canada-Revue, à l'égard de Mgr Fabre. Les discours de Tarte à la convention libérale avaient retenti, et déplu, dans tous les évêchés du pays. Laurier se retrancha derrière l'indépendance du député Tarte et du journaliste Sauvalle, propriétaire de sa revue.

Tarte disait bien : l'archevêque de Saint-Boniface était vieux et malade. Agé de soixante-dix ans, cvcque depuis quarante ans. il avait traversé la rébellion de 1870, celle de 1885, et les persécutions de Martin-Greenway — de ces heures qui ajoutent au poids de la vie. Missionnaire dans toute la force

du terme, il se trouvait épuisé de voyages, d'inquiétudes et de privations. A plusieurs reprises, ces dernières années, on l'avait dit mourant. Mais sa volonté n'était pas si affaiblie. L'archevêque de Saint-Boniface écrivit au député de l'Islet une lettre ouverte, publiée dans le Manitoba de Winnipeg (le journal de Larivière) , puis dans la presse de la province de Québec.

Tarte reprochait surtout à l'archevêque d'avoir, avant les élections fédérales de 1891, et d'accord avec Chapleau, mis une sourdine aux revendications catholiques pour ne pas gêner le gouvernement conservateur. Mgr Taché nia qu'il ait eu avec le gouvernement fédéral, au sujet des écoles, d'autres pourparlers que les échanges de vues officiels, consignés dans les documents sessionnels. Il n'admit point que, dans la province de Québec, la vigueur de son patriotisme fût mise en doute — même avec l'insidieuse excuse de son âge et de sa fatigue.

II termina ainsi sa lettre :

"Il y a de cela près de cinquante ans, feus assez d'énergie pour dire adieu à tout ce qui m'était cher, en faveur des populations du Nord-Ouest, et je serais assez pusillanime aujourd'hui pour consentir à mettre en danger, pour des considérations d'ordre inférieur, le salut des âmes d'un si grand nombre d'enfants de cette même population ? Non, monsieur, non ! je n'en suis pas arrivé à cette tiédeur ; ma volonté est assez énergique pour me permettre de vous dire que vous m'avez grandement calomnié dans vos discours. En honneur, vous êtes tenu de vous rétracter, et la seule rétractation que je vous demande, c'est de travailler ouvertement et sincèrement à la restauration des écoles catholiques du Manitoba.

"J'ai également assez d'énergie pour dire à mes compatriotes, de quelque nuance politique, de quelque religion qu'ils soient, que les catholiques du Manitoba ont subi une injustice criante en matière d'écoles. Ils ont droit à la protection de tous ceux qui peuvent leur venir en aide ; mais cette protection ne peut leur être assurée que par l'union de tous ceux qui sont disposés à leur venir en aide."

En même temps, le Manitoba prouvait l'hypocrisie de Tarte par l'adhésion de McCarthy à sa motion. "A qui fera-t-on croire que M. McCarthy aurait voté cette résolution s'il y avait vu seulement un soupçon de justice pour nous ? . . ." Le lâcheur, conclut le Manitoba, c'est vous, monsieur Tarte !

Or, Laurier et Tarte s'étaient partagé les rôles. Le chef du parti libéral voulait induire ou contraindre le clergé à la neutralité dans les luttes électorales. II ne pouvait lui-même polémiquer avec Mgr Taché, mais il laissait aller Tarte la bride sur le cou. Tarte reçut la lettre de Mgr Taché à la veille d'une assemblée dans les cantons de l'Est, à Waterloo, où il accompagnait Laurier. Waterloo — la ville de Charles Thibault, qui avait livré à Laurier des batailles épiques — comptait une population en partie anglaise. Laurier et Tarte parlèrent dans les deux langues (1er juillet) .

Tarte lut la lettre de Mgr Taché. Cette lettre ne me dément pas. dit-il. Je n'ai jamais prétendu que l'archevêque ait échangé avec le gouvernement de 1891 des promesses officielles. J'ai prétendu et je maintiens qu'en février de cette année-là, Mgr Taché, immobilisé à Montréal par la maladie, reçut la visite de M. Chapleau, secrétaire d'Etat, et qu'ils échangèrent des promesses privées, mais solennelles. J'en ai la preuve : une lettre écrite par Monseigneur, le 20 août 1892. à son neveu Louis Taché, qui me l'a communiquée à l'époque. Mgr Taché écrivait : "... Sir John Thompson s'est engage officiellement et publiquement, d'autres l'ont fait privément mais solennellement." Ces autres sont M. Chapleau et un sénateur très influent, qui l'accompagnait.

Les déclarations de Tarte, lancées avec toute sa verve, et mettant en cause, au delà de Mgr Tache, l'attitude politique de deux évcques (l'autre était

Mgr Laflccbc) et d'une notable fraction du clergé» eurent un retentissement énorme. Laurier, pour battre le fer encore chaud, entreprenait justement une tournée de la province, avec Tarte, devenu son premier lieutenant.

La tournée commençait par le district de Québec. Dans l'ctat-major suivant Laurier et Tarte figuraient Cbarles-Alphonse-Pantaléon Pelletier, grand organisateur libéral, François Langelier, et les jeunes députés de la Législative, Tessier, Turgeon et Decbène. Après Waterloo, on fut à Sorcl, puis à Kamouraska le 19 juillet, à l'Ile-Verte le 20, à Rimouski le 24. à Matane le 26. Laurier promettait la prospérité par la réduction du tarif douanier. Tarte parlait des écoles du Manitoba, et répliquait à la lettre de Mgr Taché.

Il répliqua par écrit, en deux articles de L'Electeur, le 5 et le 6 juillet. Dans le premier article, il dit :

"Monseigneur, vous avez eu, dans la période électorale de 1891, des entrevues, des pourparlers, des rapports avec M. Chapleau, et vous avez traité de la question des écoles du Manitoba . . . Je sais que vous n'avez pas traité, négocié et compromis avec tout le gouvernement. Je sais que M. Chapleau ne s'est pas présenté à Votre Grandeur armé d'un arrêté en conseil. Aussi n'est-ce point ce que j'ai dit. Mais M. Chapleau était, à votre connaissance, le secrétaire d'Etat de la Puissance. Et vous avez attaché à ses paroles l'importance que leur donnait la position officielle de celui qui les prononçait. S'il ne vous a point parlé au nom du gouvernement, en quelle qualité s'est-il abouché avec Votre Grandeur, à une pareille date, en pleine fièvre électorale ? . . ."

Et dans le second :

"Vous nous demandez. Monseigneur, de continuer à travailler pour la cause des écoles. Mais vous nous avez lié les mains. De votre assentiment, elle est de nouveau déférée aux tribunaux. Cela durera un an, deux ans. Il coulera beaucoup d'eau datis les fleuves, d'ici là 1"

Soit pour les approuver, soit pour s'en scandaliser, tout le inonde reproduisait, se passait, discutait les articles de Tarte. Tardivel entra en lice :

"Le directeur de la "Vérité" croit connaître le fin fond de cette affaire mieux que M. Tarte. Il s'est trouvé à Saint-Boni face en juillet 1890, alors que la législation Greenway-Martin venait d'être votée ; et il a pu constater que dès cette époque, c'est-à-dire longtemps avant qu'il fût question des élections fédérales, les catholiques manitobains en général étaient opposés au désaveu de la loi scolaire ; et cela parce qu'ils redoutaient une agitation dangereuse pour eux.

"Nous sommes de ceux qui croient que les catholiques manitobains se sont trompés en cette circonstance, qu'ils auraient dû insister sur le désaveu ; que c'était là leur seule chance de salut. Mais nous savons, en même temps, que c'est une abomination d'accuser Mgr l'archevêque de Sairit-Boniface d'avoir renoncé au désaveu pour tirer les ministres fédéraux d'embarras. Notre témoignage vaut bien celui de M. Tarte."

Dans ses articles. Tarte continuait d'accuser les chefs canadiens-français d'abandon des revendications nationales, en échange de faveurs personnelles — places de juges, de sénateurs, etc. : "Ils ont vécu du sacrifice des droits de notre race."

Mgr Taché écrivit le 13 juillet une seconde lettre ouverte à Tarte, publiée dans le Manitoba et dans la presse de la province de Québec (le 20 juillet dans la plupart des journaux). L'archevêque reconnaissait la visite de Chapleau, venu lui parler des écoles du Manitoba, mais à titre personnel, sans engager le ministère. D'ailleurs, dit Mgr Taché, en demandant des écoles séparées au Manitoba, nous ne demandons pas l'exécution de simples promesses, mais le respect de notre droit, d'après la constitution du pays.

Tarte reçut cette lettre la veille de sa publication dans la presse, au moment où il allait tenir avec Laurier l'assemblée de Kamouraska. Son discours

fut une réplique à Mgr Taché. Tarte n'admettait pas que Chapleau se fût dédoublé en franchissant le seuil de la chambre épiscopale :

"Il était ministre, tout comtne Mgr Taché était archevêque. Il représentait, tout en faisant des réserves diplomatiques, les intérêts du gouvernement dont il était membre, comme Mgr Taché représentait les intérêts de la minorité catholique. L'interprétation cliarttable donnée par Mgr Taché au^ entrevues de 1891 ne saurait changer pour l'histoire et pour l'électorat la nature des choses et la signification vraie des événements."

Mgr Antoine Racine, premier évcquc de Sherbrooke, venait de mourir. Les funérailles attirèrent un nombreux clergé (25 juillet). Mgr Laflèche se trouvait là, ainsi que presque tous les évcques, sauf le cardinal Taschereau. L'oraison funèbre fut prononcée par l'abbé Proulx, que Mgr Racine avait aidé à résoudre — partiellement — la grande crise universitaire. On pense s'il fut question des lettres de Tarte et de Mgr Taché. Mgr Lafièche eût foudroyé Israël Tarte ; d'autres évêques redoutaient pour Mgr Taché une polémique avec cet adversaire.

En effet. Tarte ne s'arrêtait plus. A la seconde lettre de Mgr Taché il répondit par cinq articles de L'Electeur, du 25 au 29 juillet. Le premier maintenait ses positions :

"Si je n'eusse point été pour ainsi dire l'un des témoins oculaires des rapports que vous eûtes avec M. Chapleau lors des élections de 1891 ; si je n'eusse eu des moyens particulièrement sûrs de me renseigner sur les échanges de vues auxquelles vous fûtes partie, mon embarras eût été extrême à la lecture de votre première lettre à mon adresse.

"Mais je savais que M. Chapleau et un sénateur qui occupait alors dans le parti conservateur une sit^iation presque aussi considérable que celle d'un ministre.

lennelles" qui vous inspirèrent une confiance que vous communiquâtes à plusieurs , . .

"Il s'agissait d'assurer le vote catholique, qui voulait Vintervention des pouvoirs publics, et en même temps de ne point offenser l'élément tory qui s'opposait violemment au désaveu . . .

"Ces précautions, dont le sens n'échappe à personne, et même les interprétations nouvelles données par Votre Grandeur à ce qui se passa alors, ne changent nullement la véritable nature et la signification réelle des rapports que vous eûtes avec M. Chapleau."

Le sénateur occupant une situation considérable dans le parti conservateur était Alexandre Lacoste, avec qui Chapleau, Dansereau ... et Tarte avaient si souvent tenu conseil.

Dans le deuxième article, Tarte se défendit de commettre une indiscrétion en utilisant une correspondance privée : la lettre de Mgr Taché à son neveu.

Dans le troisième article. Tarte répéta que le renvoi aux tribunaux, accepté par l'archevêque, liait les mains des catholiques, jusqu'à nouvel ordre. "A Dieu ne plaise, conclut-il, que je mette en doute la sincérité de votre dévouement à la cause de la minorité. Mais vous avez été, du commencement à la fin de cette affaire des écoles, victime d'une confiance trop implicite dans les hommes qui sont à la tête des affaires."

Le quatrième article répétait les précédents :

"... Jamais le cabinet de sir John A. MacDonald n'eût osé laisser venir en force les lois de 1890 si Votre Grandeur en eût publiquement demandé le désaveu.

"Mais il était sûr du silence de Votre Grandeur, après les entrevues du mois de février . . .

"Encore une fois. Monseigneur, je n'accuse point vos intentions. Je constate les résultats de votre diplomatie et les déplorables effets de votre excès de confiance dans des politiciens . . ."

Enfin le dernier article de la série suppliait Mgr Taché de dire ce qu'il comptait faire, ce qu'on devait faire. Cette requête, tenant de la prière et aussi de la mise en demeure, offrait une analogie frappante avec les requêtes déjà parues dans le même journal — L'Electeur — en particulier lors de la campagne électorale de Tarte à l'Islet, et tendant à arracher à l'épiscopat une condamnation de la politique fédérale.

Car, le lecteur s'en est bien rendu compte, les deux partis organisés qui se disputaient le pouvoir équilibraient à peu près leurs forces. Les majorités étaient souvent faibles. Aux élections fédérales précédentes, les conservateurs avaient obtenu, dans la province, un peu plus de voix et un peu moins de sièges que les libéraux. Entre ces deux partis égaux, l'autre grande puissance organisée, l'Eglise, était arbitre. Il est vrai que les évêques ne s'étaient pas toujours accordés sur l'attitude à observer vis-à-vis de la politique et des partis. Dans l'ensemble, le clergé favorisait les conservateurs. Mais il n'y avait rien de fatal dans cette alliance. Des libéraux modérés se trouvaient assez bons catholiques pour reviser ce procès à la faveur d'une situation comme celle des écoles manitobaines. En principe, ils demandaient l'abstention du clergé dans les luttes politiques. Mais si l'occasion se présentait d'avoir le clergé avec soi, de faire porter son poids du bon côté de la balance, la tentation serait trop forte. Nous avons vu, en France, des groupes avancés, las de se heurter à la police, l'appeler dans leur camp, au cri de "La police, avec nous !" Révérence parler, les libéraux canadiens s'écriaient, en 1893, "Les évêques. avec nous !"

Mais la polémique de Tarte avec Mgr Taché ne leur conciliait pas Mgr Laflèche ! Pour le vieil évêque des Trois-Rivières. "libéral" restait à peu

près synonyme de "diabolique". Il disait : "Ah ! les libéraux !" je les connais, moi, cent trentedeux !" Car, pour éviter de jurer, il s'était fabrique cette expression : "cent trente-deux", employée dans ses moments d'impatience.

On arrivait au mois d'août. Laurier, après un court répit à Arthabaska, entamait la tournée du district de Montréal : Saint-Constant le 2 août, Sainte-Scholastique le 7, l'Assomption le 11, Joliette le 12, Montréal le 14, Louiseville le 15, Bécancour le 1 7. Tarte, Louis-Philippe Brodeur, Rodolphe Lemieux et Arthur Bruneau l'accompagnaient. A Montréal, l'équipe fut renforcée par Marchand, par Cartwright, qui attribua tous les méfaits possibles à la protection, et par Edgar, qui promit à Laurier des réceptions grandioses en Ontario. A ce moment mourait à Québec, riche et considéré. Isidore Thibaudcau, qui avait assuré la carrière de Laurier en lui cédant son siège.

Et Laurier parcourut l'Ontario, qui lui fit les belles réceptions promises par Edgar. Mais comme on avait prié Mercier de s'abstenir lors de la convention d'Ottawa, on pria Tarte, au dernier moment, de ne pas vsnir en Ontario. Il dit lui-même pourquoi :

"Je devais porter la parole avec M. Laurier dans quelques assemblées en Ontario. J'y ajtjais été invité. L'invitation a été contremandée, et cela ne m'a point surpris. . . Je suis représenté comme l'âme du m,ouvement de la revendication des droits des catholiques par le "Mail," l'"Empire," le "Hamilton Spectator." Ma présence aux côtés de M. Laurier leur eût permis peut-être de soulever une tempête et d'am,oindrvt l'effet de ses paroles . . . Leur intolérance, qui n'est point d'hier, ne permet pas qu'un député français aille

en Ontario proclamer Végalité de toutes les races en ce pays . . ." '

Et il trouva le moyen de conclure : C'est de la faute des conservateurs.

Les tournées politiques de Laurier et de Tarte produisaient un très gros eflfet. Les ministres fédéraux jugèrent indispensable de répondre par des tournées analogues. Adolphe Caron, accompagne d'Angers et de Curran, alla parler à ses électeurs de Rimouski, le 16 août. Au sujet des écoles du Manitoba, il répéta que, la question légale une fois décidée, le gouvernement n'hésiterait pas à faire son devoir.

Ce n'est pas vrai, répondit Tarte, dans L'Electeur (26 août) :

"Il n'est pas un journaliste français qui ne sache de science positive que le cabinet Thompson ne se sert des procédures en cours que pour masquer aux yeux de la muasse des crédules son lâche abandon des droits et des intérêts de nos compatriotes. Et l'on défend cea procédés, l'on s'efforce de les faire tolérer, dans l'espoir que l'opinion s'émoussera et se détournera de la question."

A quoi la Minerve opposait ses illusions :

"... Nou^ avons confiance^ dans les hommes qui sont aujourd'hui au pouvoir, et jusqu'ici rien ne prouve qu'ils ne seront pas à la hauteur de la mission qu'ils ont à remplir, quelque délicate et difficile qu'elle soit.

"Nous refusons absolument de croire que si la Cour Suprême jugeait que le ministère a le pouvoir d'intervenir pour restituer à la minorité du Manitoba les droits que lui confèrent et lui garantissent, à notre avis, l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord et l'Acte du Manitoba, nous refusons de croire, disons-nou^t que justice ne sera pas rendue."

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