‹ Histoire de la province de Québec (volume 4)Chapitre 13 sur 31 · P. KENNEDY · texte numérisé non relu

P. KENNEDY

La discussion se poursuivait en Chambre. Fitzpatrick, qui critiquait l'emprunt, félicita Hall et Taillon d'être restés si gentilshommes dans leur désaccord. Les conservateurs anglais fléchissant, l'opposition libérale, conduite par Marchand, redoubla ses attaques contre l'emprunt. Shehyn, expert financier de l'opposition, étudia les aspects techniques. Telle est la logique des partis : le trésorier provincial du gouvernement Mercier en ve-

nait à critiquer une opération qui n'était, en somme, que le renouvellement et l'extension de son propre emprunt de 1891 1 Stephens, Turgeon et Gladu attaquèrent aussi. Taillon, Nantel et Carbray leur répondirent. Le 6 décembre, 36 voix contre 23 approuvèrent le gouvernement. Six conservateurs anglais avaient voté avec l'opposition libérale (Hall, Cooke, Kennedy, King, England et Spencer ; ces deux derniers avaient paire, ce qui revenait au même) , en spécifiant qu'ils blâmaient le gouvernement sur l'emprunt, non sur sa politique générale.

Ce vote acquis et la crise conjurée, Casgrain et Nantel rejoignirent Flynn dans le comté de Bonaventure. C'était trop tard : Tarte n'avait perdu ni un argument ni une minute, et le 11 décembre François-Xavier Lemieux remporta une majorité presque égale à celle de Mercier.

Le lendemain, sir John Thompson, premier ministre du Canada, mourait subitement à Londres, foudroyé par l'apoplexie.

Au Parlement de Québec, la crise surmontée, Taillon fit passer son budget. II insista sur sa politique d'économies. Les subsides aux chemins de fer restaient réduits au minimum. Les Montréalais Louis Tourville, Joël Leduc, Joseph-Misaël Portier, James-Reid Wilson, le Nicolétain George Bail, le Sorelois Hyacinthe Beauchemin et l'entrepreneur Horace-J. Beemer, gens sérieux et influents, projetaient la construction d'un chemin de fer de la Rive Sud, de Lévis à Montréal, susceptible de tirer certaines villes, en particulier Sorel, de leur stagnation. On accordera la charte préparée par leur avocat F.-L. Béique ; ' mais pour les subsides, il faut attendre des temps meilleurs. Malgré ces économies,

1. Chap. 72 des "Statuts provinciaux"^ de 1894. Le projet prendra de l'importance par la suite.

Taillon ne peut fixer ni la date ni l'ampleur des réductions fiscales. Le premier dégrèvement, quand ce sera possible, favorisera le commerce et l'industrie. Ensuite, l'impôt sur les transmissions d'immeubles pourra s'alléger. Mais le premier ministre ne compte pas supprimer l'impôt successoral, si odieux qu'il paraisse. *'Cet impôt a été établi et maintenu presque partout, même dans des Etats et dans des pays qui en avaient moins besoin que la province de Québec."

Flynn fit voter deux mesures intéressantes, l'une pour créer le parc national des Laurentides, l'autre pour abolir la tenure seigneuriale aux îles de la Madeleine. (A vrai dire, le parc national des Laurentides resta longtemps sans organisation véritable, à l'état de forêt vierge.)

Les îles de la Madeleine étaient bien boisées à l'origine : les relations des voyageurs, depuis Jacques Cartier, le prouvent. Mais les habitants ont déboisé, tant pour leurs besoins domestiques que pour les industries locales, en particulier la construction des bateaux. Les îles sont maintenant dénudées ; il n'y reste que des sarments, des arbustes rabougris, et la violence du vent marin empêche le reboisement ; faute de vieux arbres pour les protéger, les jeunes pousses ne résistent pas. Les pêcheurs des îles n'ont plus de bois pour construire des bateaux, plus même de bois pour se chauffer. Et il faut se chauffer, aux îles de la Madeleine, six mois de l'année ! Le massacre annuel des loupsmarins, au printemps, solde à grand peine le charbon de la Nouvelle-Ecosse brûlé l'hiver précédent.

Ce n'est pas tout le drame de cette population pauvre, isolée de décembre à mars. Les Madelinots sont d'origine acadienne. Ils se raccrocheraient au sol, avec la persévérance de leur race, si le sol pouvait leur appartenir. Or l'Angleterre a concédé les îles de la Madeleine à l'amiral Coffin, par lettres

patentes du 24 avril 1798, suivant la tenurc anglaise, en franc et commun soccage. Et la loi de 1854, la grande mesure du régime de l'Union, abolissant "les droits et devoirs féodaux en Bas-Canada" ne s'applique pas aux îles de la Madeleine. A la fin du 19e siècle, le privilège de l'amiral CoflSn subsiste, en faveur de ses héritiers. Ceux-ci refusent de vendre la moindre parcelle de terre. Ils accordent seulement des concessions, dont ils touchent les rentes, par l'intermédiaire d'un agent, petit potentat des îles. Pour paître une vache maigre et quelques moutons, pour récolter deux poches de pommes de terre, il faut payer des rentes. Les Coffin prétendent toucher ces rentes indéfiniment, ne jamais céder la propriété à leurs censitaires.

En 1894, l'archipel abrite de cinq à six mille âmes. Les Madelinots s'agitent depuis près d'un demi-siècle contre cette injustice. Ils demandent le rachat forcé des droits des Cofiin par la province, ou toute autre mesure leur ouvrant l'accès à la propriété. A plusieurs reprises déjà, les gouvernants se sont intéressés à la question. Au temps où il représentait Gaspé — comté comprenant les îles de la Madeleine — Pierre Fortin a rédigé un rapport (1875). Sous le gouvernement Mercier, une enquête s'est poursuivie de 1887 à 1890. ' Enfin en 1894, le commissaire des Terres, Flynn, lui aussi député de Gaspé, décide d'aboutir et envoie de nouveaux enquêteurs. ^ En fin de session — et en fin d'année — de 1894, Flynn fait voter une mesure permettant le rachat des rentes aux îles de la Madeleine. Il la complète par un bill, séparant les îles du comté de Gaspé pour former, à partir des prochaines élections provinciales, un comté distinct. Les Madelinots seront bien ingrats si ce comté ne vote pas "bleu" !

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