‹ Histoire de la province de Québec (volume 4)Chapitre 14 sur 31 · Documents sessionnels de 189i · texte numérisé non relu

Documents sessionnels de 189i

L'ordonnance réparatrice du 2\ mars 1895 — Démission des trois ministres canadiens-français à Ottawa — Angers seul maintient sa démission — Attitude de Chapleau.

Le successeur de sir John Thompson à la tctc du gouvernement canadien fut Mackenzie Bowell. Un vieil orangiste, tenace et loyal, qui livrait toute sa pensée et exigeait d'autrui la même franchise. C'est lui qui, en 1874, avait propose l'expulsion de Riel, élu député de Provenchcr. II garda, comme représentants de la province de Québec dans le cabinet fédéral, Adolphe Caron aux Postes, Aldéric Ouimct aux Travaux publics. Auguste-Réal Angers à l'Agriculture, Willam-Bullock Ivcs au Commerce. Une série d'incidents avivait la désunion des races. Et surtout, la cause des catholiques manitobains — la cause Brophy — se plaidait à Londres, devant Leurs Seigneuries emperruquées.

Bowell siégeant au Sénat, comme Angers, qui serait leader du gouvernement aux Communes ? Un seul ministre, George Poster, possédait ce qui s'appelle du prestige. Mais L'Evénement, puis la Presse, réclamèrent l'honneur pour Caron, ministre depuis 1890, et par suite doyen des ministres à l'exception des sénateurs. La Patrie observa que le portefeuille de la Justice, comportant une sorte de

vice-présidence du ministère, aurait dû revenir à Angers plutôt qu'au jeune Tupper (fils de sir Charles). Enfin le Monde demanda la rentrée de Chapleau dans le cabinet fédéral, pour compenser la primauté accordée à un orangistc :

"M. Bowell, premier ministre, un orangiste, est toutpuissant à Ottavja, et M. Clarke Wallace, le grand che) de V orangisme au Canada, est son prophète."

Et le Monda traduisit l'impression générale en ajoutant :

"Au reste, le cabinet Bowell ne fera pas de vieux os."

L'affaiblissement du parti conservateur fédéral, depuis la mort de Jobn-A. MacDonald. et la "montée" de Laurier paraissaient choses sensibles, évidentes. Le 17 janvier mourut Joseph Tassé, dont l'influence s'était affermie au cours des dernières années. Directeur de la Minerve et sénateur, il avait 46 ans, du caractère, une bonne plume, le goût du travail. Les ministres canadiens-français perdaient peut-être un futur collègue : ils perdaient sûrement un conseiller et un appui. A ce moment, Laurier projetait une assemblée à Montréal, et le Star, comme pour apprêter l'opinion, publia l'éloge de Laurier "vers qui le pays tourne les yeux". Le Stat avait pris parti contre Taillon dans les démêlés du premier ministre avec son trésorier Hall, mais il s'affirmait toujours conservateur. Son propriétaire. Hugh Graham. caressait l'ambition d'exercer sur la politique surtout sur la politique fédérale, une influence à demi occulte, mais prépondérante. Ces raisons renforçaient la signification des articles du Stat.

L'assemblée se tint le 22. Ce devait être une réunion d'hommes d'affaires, car Laurier voulait convertir les industriels de la région montréalaise à la théorie libre-échangiste — du moins, apaiser leur

hostilité : il ne parlerait qu'en anglais. Mais la grande foule vint à l'hôtel Windsor, et Laurier put demander : "Est-ce bien là Montréal, la grande cité conservatrice et protectionniste du Canada ?" Avec lui parlèrent Mowat, très élogieux pour les Canadiens français, et William Pattcrson, député de Brant et lui-même gros industriel. Le Monde constata l'énorme succès :

"C'est bien un revirement d'opinion qui semble s'annoncer. '

Et le Stat ne surprit personne en envisageant l'arrivée de M. Laurier au pouvoir, à bref délai. Peut-être Hugh Graham cherchait-il moins à favoriser Laurier qu'à effrayer les milieux conservateurs, pour forcer le départ de Mackenzie Bowell. Car le groupe du Pacifique-Canadien, auquel Hugh Graham s'alliait assez étroitement, voulait remplacer Bowell par Tupper. Un autre journal conservateur anglais, le Chtonicle, de Québec, écrivit en toutes lettres que le parti ne pouvait affronter des élections générales avec Mackenzie Bowell pour chef ; il faudrait rappeler de Londres sir Charles Tupper, et le faire seconder par Chapleau. C'était l'avis du Monde et d'un grand nombre de conservateurs, d'après qui Chapleau pourrait seul sauver le parti dans la province de Québec. Ainsi passaient, sur le parti ministériel fédéral, des frissons avant-coureurs de panique.

Et la question des écoles manitobaines restait à résoudre. Le Père Joachim Allard, administrateur de l'archidiocèse de Saint-Boniface, voulut montrer qu'en l'absence d'un archevêque l'opinion ne s'endormait pas. Il fit signer une nouvelle requête, demandant au gouvernement fédéral une intervention plus directe et plus efficace que la lettre inutile au gouvernement Greenway. Le Pèro Allard présenta la requête à Mackenzie Bowell le 22 janvier. Mais le Conseil Privé examinait la cause Bro-

pby, et de toute évidence le gouvernement fédéral n'agirait pas avant la décision de Londres. L'avocat John-S. Ewart, de Winnipeg, secondait Blake devant le Conseil Privé. Deux juristes de la grande école. Edward Blake épuisait ses sujets, au risque de fatiguer ses auditeurs, sans un mot pour dérider, sans un accroc à la haute dignité des rites judiciaires. John-S. Ewart, d'une information aussi étendue, présentait, sans fioritures, des arguments classés, numérotés, étayés avec force. Ce protestant avait même rédigé, pour ne pas être pris au dépourvu, tout un projet de 'ioi réparatrice". Londres attachait quelque importance à l'aflPaire. Et Rome même.

Mgr Larocque, qui maintenait à l'abbé Proulx et à son œuvre la protection accordée par Mgr Racine, vint à Rome, en janvier 1895, pour aider le vice-recteur dans sa mission. Un autre évêque de la province ecclésiastique de Montréal, Mgr Emard, vint aussi. Mais Mgr Bégin et un de ses suflFragants, Mgr Gravcl, arrivèrent à leur tour. Les missionnaires de Montréal et de Québec se rencontraient au Collège Canadien, s'observaient, se tâtaient, essayaient de se faire parler. Mais la question universitaire n'est plus la seule, ni même la principale affaire. On parle aussi, et surtout, de l'attitude à prendre vis-à-vis du gouvernement d'Ottawa. Mgr Emard et Mgr Larocque sont les deux évêques qui ont parcouru le Canada pour faire signer par tout l'épiscopat un document collectif — ofuvre conjointe de Mgr Taché, de Mgr Grandin et de Mgr Emard. L'évêque de Valleyfield voit longuement le pape et les principaux personnages romains. On lui attribue des ambitions — succession éventuelle de Mgr Fabre ou succession immédiate de Mgr Taché ; et l'abbé Proulx craint, dans l'affaire universitaire, la défection de cet évêque de la province ecclésiastique de Montréal. Car les évêques

ëes deux provinces ecclésiastiques, en désaccord sur la question universitaire, marchent ensemble dans l'affaire des écoles de l'Ouest. Mgr Gravel prolongeant son séjour à Rome, le préfet de la Propagande lui demande un rapport. Mgr Gravel conseille une démarche du Vatican auprès des autorités anglaises, par l'intermédiaire du cardinal Vaughan. Ce ne sera certes pas la première fois que Londres et le Vatican échangeront de courtoises suggestions au sujet des affaires canadiennes. La démarche fut accomplie — comme on le sut plus tard.

Les arguments du protestant Ewart ou les vœux du cardinal Vaughan influencèrent le Conseil Prive, corps politique autant que judiciaire. Le 29 janvier 1895, le Conseil Privé prononça le seul jugegement qu'il ait jamais rendu en faveur d'une miîiorité française et catholique. Le gouvernement fédéral pouvait restaurer, par une législation réparatrice, les droits des catholiques manitobains.

Le gouvernement d'Ottawa, qui depuis cinq ans temporisait, louvoyait, cherchait tous les moyens d'éluder la responsabilité, se trouvait maintenant au pied du mur. U Electeur du 1er février 1895 résuma la longue querelle et la situation du jour d'une manière si claire que nous tenons à publier cet "Historique de la question des écoles en quinze lignes" :

"Le Manitoba a décrété qu'il ne subventionnerait plus que les écoles publiques.

"Le Conseil Privé, jugeant en dernier ressort, a décidé que le Manitoba était dans son droit constitutionnel en adoptant cette mesure.

"Alors la minorité catholique a demandé au pouvoir fédéral d'intervenir.

"Le gouvernement fédéral a jusqu'ici refusé d'agir avant que les tribunaux eussent décidé sur son droit de le faire.

"La Cour Suprême a jugé que le gouvernement n'avait pas de tels pouvoirs, mais le Conseil Privé vient de décider le contraire.

"Il reste au gouvernement fédéral à décider s'il va exercer son autorité, oui ou non."

La décision du 29 janvier provoqua une excitation intense à Ottawa — et dans tout le pays. En Ontario, on s'opposait à l'intervention fédérale, au cri de "Hands ofF Manitoba !" Dalton McCarthy envoyait à Clifford Sifton des encouragements, d'ailleurs superflus, à la résistance. Dans la province de Québec, au contraire, l'opinion attendait, exigeait l'intervention fédérale. Devant l'insistance des évêqucs canadiens, le Saint-Siège nommait le Père Langcvin archevêque de Saint-Boniface. Mgr Langevin était prompt, éloquent, indomptable. II prononça son premier sermon d'évêque. "Nous attendons avec impatience, dit-il, l'action décisive du gouvernement fédéral." Et il frémissait en eflFet d'impatience.

La province catholique et française de Québec et la province protestante et anglaise d'Ontario parurent encore une fois irréconciliables, et même dressées l'une contre l'autre. Le maintien au pouvoir du cabinet Mowat avait-il. dans le sens de la tolérance, la signification profonde espérée au lendemain du scrutin ? On pouvait en douter. C'est ce qui détermina la rentrée de Joly dans la politique, abandonnée depuis l'afi^aire Riel. Français mais protestant, Joly prit la défense des Canadiens français catholiques, aussi maltraités par la presse ontarienne que dix ans plus tôt. au temps de l'aff^aire Riel. Après étude de la question, il concluait au caractère non pas neutre, mais protestant, des écoles publiques au Manitoba. Et lui, protestant, ami de la tolérance, n'admettait pas cette injustice. Très respecté, il eut assez d'influence pour faire insérer ses lettres par le Witness.

Laurier avait dit : Si les écoles neutres sont en réalité protestantes, les catholiques subissent une injustice qu'il faudra redresser. Joly dit : Les éco-

les publiques sont en réalité, non pas neutres, mais protestantes. Des journaux firent ressortir la différence entre les deux langages. Joly répondit qu'il énonçait des vues personnelles, alors que M. Laurier assumait des responsabilités envers son parti. Et Joly parut aux côtés de Laurier, dans une assemblée au parc Sohmer de Montréal le 1 8 février (assemblée triomphale, où les étudiants acclamèrent Laurier) et aux Trois-Rivières le 20. Après l'assemblée des Trois-Rivières. Laurier alla saluer Mgr Laflèchc ... et s'enquérir de ses dispositions.

Or, les dispositions de Mgr Laflèche étaient simples : les habiletés, les réponses fleuries et ambiguës, les faux-fuyants du chef politique exaspéraient cet homme tout d'une pièce. Laurier ne disait jamais oui ni non. Mgr Laflèche se promit de lui faire dire oui ou non.

Mgr Laflèche avait soixante-dix-sept ans. Laurier cinquante-quatre. Laurier parlait l'anglais avec un léger accent français, comme le souhaitait Mgr Laflèche, mais il parlait le français avec un léger accent anglais, ce qui ne figurait pas au programme de l'évêque des Trois-Rivières. De toute façon, c'était un charmeur, laissant percer, sous la dignité du maintien, la volonté de plaire. Et comme Mgr Laflèchc. loin d'être figé ainsi qu'on imagine souvent les hommes de doctrine, était grand et captivant causeur, l'entrevue du 20 février fut des plus animées. Le futur premier ministre et l'évêque, tous deux de grande race et de haute courtoisie, étaient à bien des égards dignes l'un de l'autre. Les fleurets bien en mains, l'escrime fut savante. Attaque ; esquive. Coup de tête ; parade . . .

— "Le parti libéral poursuit un idéal de paix et de justice dans le respect de la constitution. S'il arrive au pouvoir, son premier soin sera d'obtenir pour la minorité catholique du Manitoba une solution équitable et satisfaisante du problème scolaire.

sans soulever d'inutiles animosités, sans provoquer de dangereuses représailles. Le parti libéral est composé, comme la population du Canada, de catholiques et de protestants . . .

— "Quelle école voulez-vous donner aux enfants du Manitoba : l'école catholique ou l'école protestante ?

— "Il y a aussi, pour concilier les aspirations . .

— "C'est l'une ou l'autre, monsieur Laurier ; l'école catholique ou l'école protestante ?

— "Pardon, Monseigneur, il y a l'école semblable aux écoles communes d'Ontario. On y permet la lecture de certaines parties de la Bible et de certaines prières ; mais défense est faite à l'instituteur de parler de religion ou d'enseigner une religion. Les enfants sont laissés parfaitement libres sous ce rapport.

— "Et qui, en Ontario, est chargé de déterminer quelles parties de la Bible seront lues, quelles prières seront dites ?

— "C'est M. Ross, ministre de l'Instruction publique.

— "Et qui a donné à M. Ross le droit moral de réglementer l'enseignement religieux et de contrôler la conscience des enfants ?"

Pas de réponse. L'évêque reprend :

— "Eh bien, monsieur Laurier, ce système que vous approuvez, cette solution de l'école neutre ou indifférente, où la religion est ignorée, c'est la pire de toutes. Elle conduit la jeunesse à l'indifférence religieuse, et les catholiques ne peuvent pas l'accepter."

Et avec plus de force encore, coupant à Laurier les explications adroites et séduisantes qu'il allait sans doute fournir :

— "Les catholiques ne peuvent pas l'accepter !"

Ainsi, Laurier et Joly réservaient leur indignation pour le cas oii les écoles publiques seraient en réalité protestantes ; ils semblaient accepter des écoles neutres. A l'exemple de Mgr Laflèche, la presse ultramontaine — Vérité, Courrier du Canada, Trifluvien — n'en voulait à aucun prix. Forcer les enfants catholiques à fréquenter des écoles protestantes, écrivaient ces journaux, c'est une abomination; mais des écoles neutres ne valent pas mieux. Il faut des écoles séparées, catholiques pour les catholiques, protestantes pour les protestants. Le Courrier du Canada écrivait :

"L'idéal de M. Laurier et de M. Joly, c'est l'école neutre, l'école sans enseignement religieux, sans credo. La religion hors de l'école, telle paraît être leur prédilection secrète . . . Eh bien, Monsieur Laurier, c'est une apostasie."

Laurier, chef fédéral, ne s'en tenait pas à cette opinion québécoise. Il sondait l'opinion ontaricnne. Il consultait les chefs anglo-protestants. L'un d'eux George-W. Ross, ministre de l'Education dans le cabinet Mowat, se dit prêt à reconnaître aux catholiques ce qui constituait non pas une faveur, mais un droit constitutionnel. "En soutenant cette thèse, lui répondit Laurier, je pourrais me rendre extrêmement populaire ici (dans la province de Québec) . La question est de savoir s'il serait sage de le faire en tenant compte de l'opinion publique des autres provinces. Je ne parle ici que de l'aspect tactique . . ." ' Tous les Ontariens ne partageaient pas la tolérance de George-W. Ross, loin de là. Les conservateurs, à peu près unanimes, reprenaient le cri "Hands ofï Manitoba !" Pour consolider leurs forces, ils fusionnèrent l'Empire, le journal fondé par John MacDonald. avec son aîné le MaiL Et

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