‹ Histoire de la province de Québec (volume 4)Chapitre 3 sur 31 · Débats de l'Assemblée législative, H juin · texte numérisé non relu

Débats de l'Assemblée législative, H juin

municipale et scolaire, malgré Panneton. Le nouveau député de Sherbrooke, inspiré par son évêque, voyait là un premier pas "vers cette situation dangereuse et immorale : la femme s'exbibant aux poils pour aller voter." Après les derniers échanges de calembours entre Taillon et Marchand, la session fut prorogée le 24 juin. Le gouvernement nomma un nouveau "p'tit banc" — une Commission royale présidée par P.-B. Casgrain — pour enquêter sur l'emploi d'un fort subside par la Compagnie du chemin de fer de Montréal à Sorel. On visait Préfontaine, qui avait manipulé des fonds de cette compagnie.

En dehors du Parlement, la chute de Mercier avait ajourné les projets d'envergure et suspendu certains travaux. Le trésorier Hall, fidèle à son programme, supprima des subventions. Par exemple, l'octroi de $500 accordé par Mercier, à la requête de l'abbé Proulx, et dont l'accumulation, année par année, devait permettre la construction d'une académie commerciale et agricole à Saint- Lin. (Le vice-recteur de l'Université restait curé de Saint-Lin, avec deux vicaires pour le suppléer.) Quelques entreprises, cependant, s'achevèrent ou se développèrent. Sous l'impulsion de trois grosses personnalités maskoutaines. Boucher de la Bruère, Louis Tcllier et J. de La Broquerie Taché, la Société d'Industrie Laitière se livrait à un double travail, d'éducation dans la province et de défense au dehors. Les importateurs, en Angleterre, classaient le fromage canadien en : "Finest Ontario", "Finest Townsbips", et enfin "French Cheese". Le "French Cheese" ou "Québec Cheese" désignait le fromage de la province de Québec, régulièrement, et peut-être systématiquement classé le dernier aux expositions de Toronto'. La Société d'Industrie Laitière combattait ce parti pris, sans méconnaître la nécessité d'éclairer les cultivateurs. Les amis poli-

tiques et personnels de La Bruère, Tellier et Tache revenus au pouvoir, la Société d'Industrie Laitière fonda l'Ecole d'Industrie Laitière, à Saint-Hyacinthe, avec l'aide du gouvernement provincial. Puis le gouvernement adjoignit à Louis Beaubicn, en qualité de sous-ministre, l'ancien député fédéral de Rouvillc, Georges-Auguste Gigault, battu par Louis-Philippe Brodeur aux élections de 1891. Un chic garçon, ce Gigault, conservateur national pendant l'affaire Riel. Un homme de droiture et de volonté, d'une précision méticuleuse et d'une probité scrupuleuse. Passionné d'agriculture, il avait lancé, presque imposé l'idée des fermes expérimentales, réalisée à Ottawa.' Sous-ministre à Québec. Gigault serait le pionnier, et l'on peut dire l'apôtre de l'idée coopérative dans les milieux agricoles de la province. Il compterait, à l'occasion, sur le concours de Jean-Charles Chapais, frère de Thomas Chapais et haut fonctionnaire au ministère fédéral de l'Agriculture. Les vieilles familles conservatrices, les de La Bruère. les Taché, les Beaubien, les Chapais, amies de longue date, se retrouvaient avec plaisir à la tête des affaires, sous l'égide du digne M. de Boucherville. Elles s'appliqueraient au progrès raisonnable de la province, sans imaginer.

1. Rapport de la Société d'Industrie Laitière, dans les "Documents sessionnels" de 1893, Vol. I.

2. Ce Canadien français n'a guère reçu, à ce sujet, les témoignages de stricte reconnaissance qui lui sont dûs. Quelques personnalités canadiennes-françaises, disparues l'une après l'autre, connaissaient la part de Gigault dans la fondation des fermes expérimentales. Nous avons relevé un seul témoignage de caractère officiel : Auguste-Réal Angers, ministre fédéral de l'Agriculture en 1893, a salué en Gigault le père des fermes expérimentales, au cours d'un banquet offert par la Société d'Industrie Laitière à J. de La Broquerie Taché. (Rapport de la Société d'Industrie Laitière. "Documents sessionnels de la province de Québec pour 1893," Vol. I.)

comme Mercier, l'exploitation du Labrador ! Les projets se réduisirent à la mesure des moyens. La réalisation la plus hardie de cette époque fut le simple achèvement d'une entreprise commencée, et très avancée, sous Mercier. C'était le rêve du curé Labelle — le prolongement de son chemin de fer. Deux amis du curé Labelle y veillaient : Chapleau, ministre des Douanes à Ottawa, et Nantcl, commissaire des Travaux publics à Québec. Le 9 juillet, on inaugura la section du chemin de fer "Montréal et Occidental" de Saint- Jérôme à Sainte- Agathe. Chapleau, malade, n'avait pu venir. Coïncidences poignantes : Mgr Labelle mort, Mercier abattu et Chapleau malade, l'inauguration se fit sans les trois grands artisans de cette œuvre. Aldéric Ouimet, Alphonse Desjardins et quelques autres personnalités fédérales participèrent à la cérémonie, avec plusieurs ministres du cabinet provincial : Beaubien, Casgrain, Hall, Nantel. Presque tout de suite, le Pacifique-Canadien, déjà propriétaire du tronçon de Montréal à Saint-Jérôme, acheta le tronçon nouvellement inauguré, de sorte qu'on put (à partir du Ict septembre) se rendre de Montréal à Sainte-Agathe sans transfert à Saint-Jérôme. Le Pacifique-Canadien complétait son réseau et consolidait son influence dans tout le pays.

A ce moment, les aff^aires de l'Ouest mettaient de nouveau la province de Québec en émoi.

Aux élections provinciales du Manitoba — juillet 1892 — les libéraux et les conservateurs, le premier ministre Greenway et le chef de l'opposition Roblin, le procureur général Sifton et son adversaire personnel Rogers, rivalisèrent d'antipapisme et de francophobie. Grâce à l'énergie de Sifton, le gouvernement l'emporta. Et là-dessus le Conseil Privé, cassant une décision de la Cour Su-

prême, maintint la loi manitobaine qui supprimait, en fait, les écoles séparées. Joseph Martin, avocat du gouvernement manitobain auprès du Conseil Privé, envoya un télégramme triomphant à Winnipeg.

La protestation fut unanime dans la province de Québec. Elle prit, sous certaines plumes, des formes violentes. Le Canadien écrivit :

"Quand il s'agit des Canadiens français, les pactes les plus sacrés sont violés, déchirés, foulés aux pieds, sous l'oeil content du lion britannique !

"Si l'Angleterre ne respecte pas les privilèges que la constitution garantit à nos compatriotes, ne faudrat-il pas chercher protection ailleurs?"

Et d'insister sur cette conclusion : Si l'Angleterre ne garantit plus nos droits, il ne restera rien pour contre-balancer les avantages matériels de l'annexion aux Etats-Unis. Sauvalle, auteur de l'article, avait son indépendance et son franc-par- 1er ; il écrivait tout de même sous la direction de Tartz et la quasi-inspiration de Laurier.

En Ontario, les orangistes exultèrent. Ils demandaient l'abolition des écoles séparées dans leur province. Le conservateur Dalton McCarthy admirait Sifton et correspondait avec lui. ' Par chance, Edward Farrer avait quitté le Globe, sur l'intervention de Mowat, qui jugeait son annexionnisme compromettant pour le parti libéral. John Willison, l'ami de Laurier, dirigeait seul le journal, avec des collaborateurs comme John Ewan, ex-directeur du World, moins brillant mais aussi moins haineux que Farrer.

Les évêques canadiens adressèrent une pétition

1. John-W. Dafoe : "Clifford Sifton in relation to his Times."

au gouverneur général. Ils furent unanimes, car la religion était aussi détestée et menacée que la langue française. Tous les évêques de la province, y compris Mgr Laflèche, assistèrent aux noces d'or du cardinal Taschereau, célébrées le 22 août à Québec.

On avait reculé la célébration de la Saint-Jean- Baptiste, pour la faire coïncider avec ces noces d'or. Et l'un des orateurs, le nouveau sénateur Philippe Landry, resté vif pendant les quelques années passées à l'écart de la politique, aborda sans détour la question brûlante :

'^La décision que le Conseil Privé de Sa Majesté vient de rendre peut être parfaitement légale . . . Elle n'en consomme pas moins une injustice. Cette injustice doit cesser . . .

"Organisons la lutte ! . . ."

On ne peut donner meilleur témoignage de l'unanimité : L'Electeur approuva chaudement Philippe Landry !

Unanimité réduite à un seul point : la défense des écoles séparées, catholiques et françaises, de l'Ouest. Car les deux courants d'idées qui s'étaient heurtés pendant les querelles universitaires s'opposaient encore, sous une forme différente. L'école libérale, débarrassée de l'alliance nationale, reprenait ses coudées franches et retrouvait ses traditions. D'anciens collaborateurs de Mercier revenaient, avec Arthur Buies. au libéralisme doctrinaire. Et leur influence s'étendait. Une idée de l'école libérale, celle dune réforme de l'enseignement, creusait son chemin. Une poignée de libres penseurs avaient caressé le projet d'une université montréalaise non seulement indépendante mais laïque. Et cette menace avait hâté les démarches de Mgr Fabre, de ses suffragants, du Supérieur Colin et de l'abbé Proulx, on fàveiir de l'autonomie financière de l'Université

Laval de Montréal. Implantant le thomisme au Canada, calquant sa doctrine sur la pensée romaine, l'Université Laval de Québec voyait de haut le problème soulevé à Montréal, et pensait le résoudre par la pratique, par son enseignement quotidien. Mais les querelles interminables, et si absorbantes, avaient pu nuire à l'enseignement des facultés de médecine. La paix signée, l'union réalisée, des médecins demandèrent plus de sévérité dans les examens ouvrant l'accès de leur profession. Au nom du Collège des médecins, le Dr Cholette, député de Vaudreuil, présenta un bill, à la session de 1892. Voté à la Chambre, le bill échoua au Conseil législatif.

Les réformateurs ne bornaient pas là leurs préoccupations. Ils voulaient un redressement du haut au bas de l'échelle. Beaugrand avait fondé la loge L'Emancipation, affiliée au Grand Orient de France, et peu nombreuse, sans doute, et secrète, mais soutenue par la Patrie. On y justifiait le prétexte invoqué par les législateurs manitobains pour supprimer les écoles catholiques : l'infériorité de ces écoles. On y lançait encore le projet d'exiger examens et diplômes des instituteurs ecclésiastiques comme des instituteurs laïques. La Patrie soutint naturellement cette idée. A ce même moment, un prêtre montréalais dévoyé causant un esclandre, les radicaux étalèrent le scandale, insistèrent à plaisir sur cette "affaire Guyhot". La jeune femme de Raoul Dandurand — fille du nouveau chef de l'opposition provinciale, Félix-Gabriel Marchand — exprimait son indignation dans la Patrie. Les journalistes — quasi officiels — de L'Electeur voulaient épurer le clergé. Et Snuvalle d'insister, dans une petite revue qu'il commençait de publier, Canada- Revue. Mgr Fabre censura cette feuille. Et cette fois encore, comment ne pas remarquer que Sauvalle était, au Canadien, le collaborateur de Tarte

et pour ainsi dire le porte-parole de Laurier ? Une fois de plus, ceux qui exploitaient adroitement la faute d'un prêtre n'étaient pas les grands chefs libéraux, mais ils les touchaient de près. Mgr Laflèche, dans l'épiscopat, et Tardivel, dans la presse, renforçaient leur horreur d'un libéralisme aux accointances si suspectes, leur volonté de le combattre sans quartier.

L'idée d'une réforme de l'enseignement cachait — à peine — les intentions anticléricales de la Patrie. Elle se dissémina, cependant. Elle finit par atteindre des milieux très catholiques. Des laïcs aussi religieux que Rodrigue Masson, Alphonse Desjardins, le recorder de Montigny, pensaient sage d'enlever aux radicaux le monopole du mouvement. Ils se demandaient même si les critiques ne contenaient pas du vrai. Ils rejoignaient François Langelier, partisan d'un enseignement plus moderne, plus vivant. Au Comité catholique du Conseil de l'Instruction publique, Masson, secondé par François Langelier, reprit sa proposition, rejetéc l'année précédente, d'exiger examens et diplômes des instituteurs ecclésiastiques. L'ancien lieutenantgouverneur Masson, redevenu sénateur, n'était pas un libéral, loin de là. Ce grand bourgeois conservateur et catholique avait l'habitude du monde ecclésiastique, et même de la haute hiérarchie. On se rappelle son séjour à Rome, son rôle important dans l'affaire des biens des Jésuites. Personne n'eût suspecté ses intentions. Mais il touchait aux principes. Mgr Laflèche l'arrêta net :

— C'est une question qui nous regarde d'abord, nous, les évêqucs.

Mgr Laflèche craignait que des examinateurs laïques, interrogeant et notant des prêtres, n'eussent un moyen de contrôler l'enseignement dans les institutions religieuses. Et c'est ce qu'il ne permettrait

jamais. Jette fit observer rinopportunité d'une pareille discussion, au moment où l'afi^aire Guyhot incitait le public à critiquer les prêtres. En pareille matière, Jette était de bon conseil, car il apportait à l'étude des questions religieuses autant de délicatesse que de science juridique. Il s'évertuait à émousser la pointe anticléricale du parti libéral. Il avhit amorti — dans la mesure du possible ! — bien des chocs entre ultramontains et libéraux. Mgr Lorrain approuva sa remarque ; et Masson accepta l'ajournement.

Les séances du comité catholique n'étaient pas publiques, mais ces incidents s'ébruitèrent. Des feuilles radicales en tirèrent parti. Le Moniteur du Commerce écrivit :

"Le public qui paie pour faire instruire convenablement les enfants canadiens- français et les mettre en état de lutter, dans la vie, à forces égales, avec les enfants d'origine différente, voit dressé devant lui un mur . . . L'élément religieux se retranche derrière des immunités dont il abuse."

De Boucherville ne céderait évidemment pas aux anticléricaux sur ce point. Il organisa la défense, d'accord avec les évêques. Il nomma Thomas Chapais membre du Comité catholique du Conseil de l'Instruction publique — le juge Bossé démissionnant pour lui faire place. Le religieux de Boucherville avait choisi son homme. Catholique exemplaire, à la lisière du groupe ultramontain, Chapais comptait de grandes amitiés à l'archevêché de Québec, et même, avec le chanoine Bruchési, à l'archevêché de Montréal. Il défendit le point de vue des évêques dans une série d'articles du Courrier du Canada. ' Il donna cet argument : "Les con-

1. Réunis en brochure : "Les congrégations enseignantes et le brevet de capacité." (Léger Brousseau, éditeur, Québec, 1893.)

grégations enseignantes oflFrcnt, par leurs règles, leurs études et leur discipline, des garanties supérieures au brevet de capacité." Il est superflu de dire qu'il ne sut convaincre la Patrie. Mais de Boucherville, toujours d'accord avec les évêques, imagina une autre défense de l'enseignement catholique. Une exposition universelle se préparait à Chicago pour 1893. Louis-Philippe Pelletier, secrétaire provincial, chargea le chanoine Bruchési d'organiser la participation de la province dans la section Enseignement. Il s'agissait de démontrer l'excellence du système canadien-français. Mgr Bégin, coadjuteur de Québec, l'écrivit au chanoine Bruchési : "Ce sera une occasion magnifique de faire connaître au monde entier les lois scolaires qui nous régissent et les résultats obtenus par notre système d'éducation. Aussi le désir de Son Eminencc le cardinal archevêque de Québec et de Nos Seigneurs les Archevêques et Evêques est-il que toutes nos maisons d'enseignement sans exception se fassent un devoir de répondre à l'appel du gouvernement et commencent sans retard les travaux qui devront figurer à cette grande exposition." '

La Province paierait les frais, pourvu qu'ils fussent "minimes, raisonnables et aussi peu élevés que possible." Le surintendant Ouimet alerta les écoles. Mgr Fabre réunit les directeurs et directrices d'institutions religieuses du diocèse de Montréal. Les Frères des Ecoles Chrétiennes se multiplièrent. On emplit 82 caisses d'échantillons pour l'Exposition de Chicago.

1. Lettre du 8 octobre 1892. Archives privées de M. Jean Bruchési, sous-secrétaire de la Province de Québec.

Le gouvernement de Bouchervillc n'avait pas à s'occuper de la question scolaire du Manitoba, et n'était pas directement saisi des projets de réforme scolaire dans la province. L'Université en paix, le débat sur les asiles ajourné, la législature prorogée, le gouvernement appliquait son programme raisonnable : encouragement à l'agriculture et mise au point de la législation minière. Il ne jouissait cependant, malgré son écrasante majorité, que d'une paix boiteuse. Et d'abord, il ne suffit pas de voter des taxes : le hic est de les percevoir. Les banques de la rue Saint-Jacques prodiguent les conseils, mais elles n'affrontent ni les contribuables ni les électeurs. Or les contribuables-électeurs accueillirent mal des impôts dont la nouveauté paraissait abusive, scandaleuse. "Nous réparons les folies de Mercier", répétaient les percepteurs. Mais les peuples, avant longtemps, préfèrent les aimables prodigues qui vident la caisse aux sévères comptables qui. pour la remplir de nouveau, imposent des sacrifices. Turgeon, Dechène et Tessier entraînant leurs amis, l'opposition avait décidé de livrer au gouvernement conservateur une bataille de tous les jours, dans la presse, dans les assemblées, dans les campagnes électorales. L'impopularité des taxes fournit un cheval de bataille. Et l'opposition ne fut pas seule à exploiter le mécontentement, à encourager la résistance. Des juristes qui n'étaient pas tous libéraux déclarèrent inconstitutionnelle la taxe sur les mutations de propriétés. Ce serait une taxe indirecte, et l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord interdit cette catégorie d'impôts à la législature provinciale. Désiré Girouard et C.-A. GeofFrion exprimaient là-dessus même avis. La Minerve reproduisit avec complaisance ces consultations juridiques : puis elle publia une lettre ouverte de l'avocat Edouard de Bellefeuille au

premier ministre de Boucherville, critiquant les nouveaux impôts. La Presse adopta la même attitude.

C'était le symptôme, c'était même la manifestation de la coupure entre les deux groupes majoritaires : les conservateurs purs et les *'castors". Elle est vraiment singulière, la destinée des ''castors" dans la politique de la province. Trop peu nombreux pour former un parti, ils compensaient cette faiblesse numérique par leur valeur personnelle. Le groupe ultramontain a toujours compté des hommes de talent et d'énergie. Que l'on songe, par exemple, aux rédacteurs du Programme Catholique de 1871. François-Xavier Trudel a joué le rôle considérable que l'on sait ; nous allons voir Taillon premier ministre, et Alphonse Desjardins, déjà sénateur, maire de Montréal, en attendant de devenir ministre à Ottawa ; Pagnuelo fut le principal rédacteur du bill d'union des deux facultés de Médecine, et du bill constituant en corporation les administrateurs de l'Université Laval à Montréal, c'est dire son influence ; celle du juge Routhier, futur juge en chef, n'était guère moindre ; celui même qui s'était éloigné des idées primitives, Cléophas Bcausoleil, figurait parmi les vedettes de la députation fédérale.

Longtemps alliés du parti conservateur, ils lui imposèrent une surveillance, sinon un joug, dont les "bleus", et surtout Chapleau, s'impatientèrent: cela finit par la rupture. Après l'affaire Riel, les castors s'allièrent aux libéraux ; les vrais "rouges" les subirent avec encore plus d'impatience ; il fallut le prestige personnel et la volonté tenace de Mercier pour maintenir l'alliance . . . jusqu'au scandale de la Baie des Chaleurs et à la rupture. Redevenus membres du parti conservateur, et même, avec de Boucherville, Beaubien et Pelletier, maîtres du gouvernement, les castors mécontentèrent encore une fois les conservateurs de la nuance Chapleau.

C'est pourquoi la Minerve, le Monde et la Pcesse, qui adhéraient maintenant au même groupe et reflétaient cette nuance Chapleau, ne se gênaient pas pour embarrasser le gouvernement de Bouchcrville en critiquant ses impôts.

Un incident aggrava la scission. Une élection invalidée se recommençait aux Trois-Rivieres. Celle de Télesphore-Eusèbe Normand, élu le 17 juin 1890 contre Arthur Turcotte, et réélu le 8 mars 1892, contre le conservateur national Richard-Stanislas Cooke, allié de Mercier. Le "castor Cooke, les yeux dessillés par le scrutin du 8 mars, lâchait Mercier et prétendait se représenter à l'élection partielle, comme conservateur pur, contre Normand. Cooke était appuyé par son beau-frère Duplessis et par un groupe ultramontain. Les jeunes conservateurs — ceux que L'Electeur appelait la branche cadette — protestèrent, et prièrent le gouvernement d'enlever toute chance à Cooke en donnant l'investiture officielle à Normand. De Boucherville s'y refusa. La Minerve et le Monde tournèrent leurs protestations contre le premier ministre. La Minerve alla jusqu'à menacer (26 septembre) :

"Gare aux représailles ! Si nous ne pouvons trouver protection chez ceux qui nous la doivent, nous pourrons la trouver ailleurs !"

Louis-Philippe Pelletier n'avait pu maintenir le Matin, disparu en septembre après une courte carrière. Mais il restait influent à L'Etendard. Et L'Etendard et la Vérité soutinrent Cooke. Le Trifluvien leur reprocha de diviser le parti conservateur en présence de l'ennemi ; car, aux yeux de Mgr Laflèche et de ses fidèles, l'arrivée des libéraux au pouvoir impliquait le péril majeur. Mercier, aux prises avec ses créanciers et avec ses juges, ne s'étaitil pas ressaisi, n'était-il pas encore dangereux ?

Miné par la honte et assailli par les créanciers, son mobilier saisi, Georges Duhamel fut transporté chez son beau-père, le juge Dugas, et il y mourut le 1 1 août. Mercier, également malade et ruiné, surmonta son accablement. On avait mis en vente ses propriétés ; domaine de Tourouvre, résidence de la rue Saint-Denis à Montréal, résidence de la rue de Brcbeuf à Québec, maison de campagne à l'île Sainte-Rose, propriété à Saint-Hyacinthe et terrains miniers dans le comté d'Ottawa. Puis il fut traduit devant les assises criminelles, selon la décision d'Alexandre Chauveau et sur un acte d'accusation signé par le procureur général luimême, Thomas-Chase Casgrain.

La Cour siégea le 1 1 octobre pour régler des questions de procédure et fixer la date définitive du procès. Greenshields et François-Xavier Lemieux demandèrent un procès immédiat. Les avocats de la Couronne répondirent que d'autres accusés — en prison, ceux-là, et partant plus à plaindre que M. Mercier — attendaient aussi. Lemieux, avocat de ces prisonniers, accepta en leur nom l'ajournement, pour permettre à M. Mercier d'en finir. Mais un bon supplice doit durer : la cause Mercier-Pacaud fut remise à huitaine.

L'énervemenf grand't. Entre les défenseurs mêmes de Mercier se produisirent des frictions. Aux veux de quelques libéraux. Fitzpatrick n'aurait pas donné de tout son talent, ni de tout son coeur, à l'enquête préliminaire. Puis n'a-t-il pas concédé, en pleine Chambre, que M. Mercier avait "trop aimé, et sans sagesse, ses amis politiques" ? Frnnçojs-Xavier Lemieux rapporta plus tard que Tom-Chase Casgrain, adversaire acharné, impitovable même, mais loyal, l'aurait un jour averti : "Si vous concertez des plans pour la défense de

votre client, méfiez-vous de Fitzpatrick." Bref, les rouges, qui n'aimaient pas Fitzpatrick, le soupçonnèrent de renseigner la poursuite.

Le procès Mercier accaparait l'attention. Le public comprenait enfin la cruauté de la peine infligée à l'idole d'hier. On commençait à s'apitoyer.

Le Monde, le premier (12 octobre), avertit le gouvernement qu'il s'engageait sur une fausse route :

"Nous ne pouvons nous empêcher de regretter la voie rigoureuse dans laquelle le cabinet provincial s'est engagé.

"D'abord il est toujours humiliant pour une nation de voir un homme qui a été, pendant de longues années, l'arbitre de ses destinées, traité comme un vulgaire criminel. Et ensuite, si M. Mercier a péché, c'est comme homme politique, et c'était à l'électorat à le punir. Nous croyons que le châtiment a été assez sévère poîir qu'on évite au pays, et surtout à l'étranger, le spectacle d'un parti politique vainqueur s'achamant contre les vaincus.

"Nous n'avons rien à gagner par tous ces procès. Us ne peuvent que jeter du discrédit sur la nation, retarder Vapaisement et nuire aux affaires."

Le Monde revint à la charge le lendemain. Dans le Canadien, Tarte s'en prit aux juges, instruments des rancunes politiques. Mercier avait comparu devant le juge Chauveau, ancien adversaire politique, puis devant le juge Blanchet. hier encore adversaire politique, et il allait comparaître devant le juge Wurtele. ancien adversaire politique. Tarte dégagea l'aspect choquant d'une telle situation. Lebeuf, dans la Patrie, demandait pitié pour la famille éplorée de Mercier.

Les castor? refusèrent cette pitié. L'Etendard, inspiré par Louis-Philippe Pelletier, répondit à Lebcuf : "M. Mercier mettait de côté toute consi-

dération de ce genre quand il faisait arrêter M. Tardivel pour libelle séditieux . . ." Et puis, M. Mercier ne répond pas seulement de fautes politiques, mais de crimes contre la société.

Le 20 octobre, l'audience s'ouvrit à dix heures. Mercier et Pacaud étaient là, ainsi que leurs avocats : Lemieux et Grenshields pour Mercier, Fitzpatrick pour Pacaud. Le procureur Dunbar pria la Cour de procéder dans une affaire Morrissettc. Greenshields et Lemieux demandèrent de procéder dans la cause Mercier-Pacaud. Les arguments de la défense n'ébranlaient pas le juge Blancbet.

Mercier était assis face au tribunal — c'est-àdire, comme autrefois, lorsqu'ils étaient respectivement premier ministre et chef de l'opposition, face à Blancbet — l'air attentif et digne, les bras croisés, la rosette de la Légion d'honneur à la boutonnière. Il se leva :

— "Qu'il plaise à la Cour !" demanda-t-il. Et dans le silence, il parla, sobre de gestes, avec une émotion sourde et croissante :

"Je suis trop fier pour demander une faveur à la Cour, mais je connais assez mes droits pour les revendiquer avec énergie, et demander la justice qui m'est due.

"La semaine dernière, j'ai reçu ordre du tribunal de me présenter ce matin pour subir mon procès, et je n'ai pas hésité à laisser ma famille et mes affaires pour obéir à la Cour. J'apprends maintenant, par la bouche de la Couronne, et malgré les protestations de mes avocats, que la Couronne n'est pas prête et qu'elle veut ajourner mon procès indéfiniment.

"C'est une criante injustice contre laquelle je proteste de toutes mes forces. Voilà au delà d'un an que des persécutions de toutes sortes me sont faites; l'on me traîne de tribunal en tribunal, de juridiction en juridiction, l'on s'empresse de soumettre ma cause aux grands jurés, et maintenant l'on refuse de l'instruire.

"On m'a dénoncé à la vindicte publique; on m'a chas-

se du vouvoir, on m'a calomnié sur tous leshustings, In m'a^M de fortune et de santé et Kon dit partout qu'aux prochaines assises criminelles je serai traite comme un voleur public.

''Et cependant, malgré que mes adversaires eussent obtenu le contrôle du gouvernement ^'on a Pr^'jf' contre moi avec une lenteur inquiétante pour la justick. et ruineuse pour moi.

Si mon titre de père de famille n'est pas sufjisani'j'invTque cXi de lujet angUds . . ■fcornmesu jet anglais je demande, devant un juge de Sa Majesté, de me rendre la justice, de faire mon procès, et si cette ^TiîerH^st refusée ce mutin, {^ /J-ll^ff^^Zlll jours renouveler ma demande, et exiger « j f^^^^,^^de chaque séance de la Cour le procès auquel j ai droit."

Fitzpatrick présenta la même requête pour Pacaud. Les avocats de la Couronne maintinrent leur demande du procès Morrissette. Le juge, dans uri mouvement d'impatience, protesta qu on ne lui forcerait pas la main ; il ne connaissait pas d ancien premier ministre, mais seulement la Couronne d'une part et d'autre part un accuse. Cédant a demi tout de même, il fixa le procès au surlendemain.

Quelques manifestations de sympathie spontanée — les premières depuis plusieurs mois — saluèrent Mercier quittant le Palais de Justice. Un revirement se dessinait bien dans 1 opinion. Un oubliait peu à peu les fautes de Mercier pour se rappeler sa gloire et regretter son supplice. Ues libéraux d'abord réticents suivirent Turgeon, Ucchène et Tessier. Le Monde prédit qu on rendrait à Mercier sa popularité d'antan. Et Tarte écrivit aussi : "Que l'on prenne garde ! M. Mercier en prison sera plus dangereux que M. Mercier en liberté I"

Le mécontentement grondait contre les nouvelles taxes. Et l'élection des Trois-Rivières continuait de rendre public et d'aggraver le malaise entre les deux groupes conservateurs. Un députe de Montréal.

Augé, donnait à sa campagne contre Normanci un tour ouvertement hostile au groupe de Boucherville. Résolus à livrer bataille à chaque occasion, les libéraux eussent présenté un candidat dans toute autre circonscription. Aux Trois-Rivières ils décidèrent d'appuyer Cookc.

Le procès de Mercier et Pacaud ne commença véritablement que le 26 octobre, sous la présidence du juge Wurtele, assisté du juge Bossé. Les avocats de la Couronne étaient Stuart. Belleau et Languedoc. Anglican converti au catholicisme sous l'influence de sa seconde femme, Wurtele était encore censé représenter, sur le Banc, la minorité angloprotestante. Son origine allemande marquait non seulement sa physionomie — tête carrée, traits épais, lunettes et favoris — mais ses manières : et les jeunes libéraux l'avaient surnommé le Prussien. Plus encore : dix ans plus tôt. Mercier, chef de l'opposition, avait vigoureusement attaque le trésorier provincial Wurtele, contesté sa compétence, déchiqueté ses budgets. Puis, en 1887. Mercier, arrivant au pouvoir, avait destitué Joseph-Guillaume Bossé, ex-député conservateur de l'équipe vaincue, du poste d'avocat de la Couronne à Québec — et W.-C. Languedoc du poste d'interprète. Scandalisé de ces coïncidences. Tarte en fit l'objet d'une campagne. Et cependant, Wurtele, honnête homme de second plan, très ami de Chapleau qui ne voulait pas la ruine de Mercier, ne serait pas un juge partial.

La salle était comble. Il y avait là François et Charles Langelier. Robidoux, le fidèle Rodolphe Lemieux, des députés fédéraux et provinciaux, les habitués des clubs libéraux, et de belles dames. Au froufrou des jupes, les constables élevaient une voix réprobatrice : "Silence !" Il fallut assermenter douze jurés, six de langue anglaise et six de langue française. On épuisa plusieurs listes ; la Couronne

récusa 3 1 noms, les avocats de la défense en récusèrent deux ou trois, Pacaud deux et Mercier un seul. Mercier, homme du peuple, s'en remettait avec confiance aux magistrats populaires. Et d'ailleurs, de semaine en semaine, le revirement en sa faveur s'accentuait.

Le juge Wurtele résuma l'accusation : le libraire J.-A. Langlais, pour obtenir son contrat de fourniture de papeterie au gouvernement pendant quatre ans, a versé à Pacaud un pot-de-vin de $50.000. Pacaud a gardé la moitié de cette somme, et déposé l'autre moitié, soit $25.000, au crédit de M. Mercier à la Banque Jacques-Cartier à Montréal. M. Mercier a retiré cet argent.

Le témoignage de Langlais serait capital. Plus précis et plus détaillé qu'à l'enquête préliminaire, il fut aussi un peu différent.

Langlais exposa d'abord les avantages de son contrat pour le trésor provincial. Auparavant, chaque chef de service achetait la papeterie selon ses besoins, au prix de détail. Il se produisait du coulage ; dans presque tous les services, on volait du papier. Langlais, fournissant par contrat une grande quantité de papier, accordait un prix de gros, de dix à quinze pour cent inférieur à la moyenne des prix précédents. De plus, il imprimait dans chaque feuille un filigrane, pour identifier le papier administratif, en limiter l'emploi et déceler les vols.

Ses souvenirs bien consultés, Langlais affirmait le caractère volontaire de son versement à Pacaud. Celui-ci n'avait rien exigé. De lui-même, Langlais lui avait offert une remise — à l'insu de M. Mercier — selon l'habitude des gros fournisseurs sous toutes les administrations. Abus à l'origine, peutêtre, mais légitimé par l'usage. Langlais opérait de la même manière sous les gouvernements conservateurs, qui lui adjugeaient des contrats . . .

Sur ce sujet, qui devenait brûlant, Langlais ne put en dire davantage. Les avocats de la Couronne, comme mus par un ressort, s'étaient levés pour interrompre l'interrogatoire. Plusieurs personnes, dans le public, s'étaient levées aussi, par contagion ou pour mieux voir. C'était l'incident. Il faut connaître l'atmosphère des assises, où la liberté, l'honneur ou la vie d'un homme se débat devant deux cents personnes entassées dans une salle construite pour en contenir soixante, et haletantes de curiosité, d'angoisse ou de haine. Un seul bloc d'attention oscille du juge au témoin, au procureur, à l'accusé. L'incident menace, rôde, s'éloigne, puis éclate sur un mot, sur un geste, à la manière d'une décharge électrique. Isidore Belleau, la barbe pauvre et le lorgnon retenu par un long cordonnet — mais la parole incisive — avait l'air d'un pion qui gourmande des écoliers en faute. Ses confrères parlaient en même temps que lui, en agitant leurs manches de toge. Mais François- Xavier Lemieux, plus acteur qu'eux trois réunis, couvrait leur voix, amplifiait leurs gestes. Belleau et ses collègues déniaient au témoin le droit de mettre en cause les gouvernements précédents. Le juge Bossé opina dans le même sens.

Avocats de la Couronne et de la défense multiplièrent les passes d'armes. Fitzpatrick fut actif et habile. Lemieux, routier des assises, s'adressait directement aux jurés, en bon enfant, volontiers sentimental. Greenshields, le plus jeune, qui parlait en anglais, se surpassa et révéla une véritable maîtrise. Mais Belleau, nerveux, piqué par la contradiction, était fort aussi. Sous le feu d'un double interrogatoire, les témoins hésitèrent, trébuchèrent, se contredirent eux-mêmes. Le public marquait les points. Aux portes, les constables, de leurs mains gantées, refoulaient la cohue. Au banc des accusés, sous le grand crucifix pitoyable, le centre de ces curiosités s'appelait Honoré Mercier.

Des témoins de marque déposèrent. L'ancien secrétaire provincial Robidoux — un futur juge ! — s'étendit sur les avantages du filigrane et de la centralisation des achats de papeterie — réformes déjà projetées par M. Taillon. Esprit distingué, Robidoux plaçait des fleurs de rhétorique jusque dans les comptes rendus administratifs.

Le gérant de la Banque Jacques-Cartier, Adélard de Martigny, s'affirma persuadé, d'après des conversations avec C.-A. GeoflFrion, organisateur du parti libéral, que les $25.000 déposés au crédit de M. Mercier avaient été dépensés pour fins électorales, et non pour les besoins personnels du premier ministre. Les affaires de M. Mercier étaient traitées par son frère, Joseph-A. Mercier, muni de chèques en blanc signés d'avance. C'est Joseph Mercier qui aurait transmis les $25.000 à Geoffrion, pour utilisation pendant la campagne fédérale de 1891.

J.-A. Mercier confirma cette déposition. Il avait bien transmis les $25.000 à Geoffrion, au moyen de chèques en blanc signés par son frère, et hors la connaissance de celui-ci. Enfin, C.-A. Geoffrion, avocat réputé et trésorier du parti dans le district de Montréal, apporta la dernière confirmation. Il avait bien reçu de J.-A. Mercier, et utilisé pour la campagne de 1891, les $25.000 de la Banque Jacques-Cartier. On doit présumer un emploi similaire des $25.000 gardés par Pacaud, trésorier du parti dans le district de Québec. M. Mercier n'a pas touché un sou de cet argent. Son frère agissant pour son compte, il a même ignoré toute la transaction, et jusqu'au dépôt des $25.000 à son crédit.

Si les témoins ne se sont pas parjurés, l'affaire se clarifie : il n'y a plus rien à retenir contre Mercier.

Greenshields plaida le premier, en anglais. Tranquille, assujctissant ses lorgnons de myope, il insista sur le caractère politique du procès, et renonça volontairement à toute note sentimentale, à tout appel à la pitié ; il invoquait le droit et réclamait la justice. Mais son éloquence dépouillée atteignit les sommets .

François-Xavier Lemieux, grand avocat d'assises, se montra ému et réussit à émouvoir. Il conta, en exorde. la manière dont il s'était décidé à plaider cette cause. Sur la terrasse Dufferin, il avait rencontré M. Mercier, seul et accablé de tristesse, visiblement en proie à une grande souffrance morale.

— Courage, ami, lui dis-je, tout finira bien. Et, se tournant vers les jurés :

— Et maintenant plus qu'alors. Messieurs, je suis fermement convaincu que tout finira bien.

Lemieux refit, d'après les témoignages, l'historique du contrat Langlais, non pas bâclé mais sérieusement étudié, et avantageux pour la Province. M. Mercier n'a pas touché un sou de la commission versée par Pacaud à son compte ; il a même ignoré cette transaction. L'argent n'est resté au compte de M. Mercier que pendant 48 heures, et pendant ces 48 heures, ainsi que les dates l'établissent, M. Mercier parcourait le comté de Richelieu. Il s'était rendu à Sorel pour rencontrer dans une assemblée contradictoire sir Hector Langevin, qui d'ailleurs ne vint pas.

Il ne reste rien. rien. Et Lemieux. feignant de se tromper :

— Messieurs les électeurs . . . (on rit) ... Je vous demande pardon, messieurs les jurés, mais, voyez-vous, cette cause a tellement un caractère politique que ma méprise est naturelle . . .

Dans sa péroraison, Lemicux s'affirma convaincu qu'au fond du cœur M. Taillon n'approuvait pas cette persécution. (Ce que Taillon laissait dire, en effet.) Puis il termina en déplorant nos divisions intestines, en lançant un éloquent appel pour la fin de ces luttes acharnées entre compatriotes.

Fitzpatrick plaida pour Pacaud. Le juge Wurrele s'était montré impartial et même sympathique ; !e "Prussien" ne se vengeait pas. Il résuma les séances à grands traits, recommandant le calme à l'assistance, et pria les jurés de délibérer. Un forgeron, un épicier, un cordier, un cultivateur, deux rentiers, des employés de commerce, des hommes de peine, allaient trancher le destin d'Honoré Mercier, ancien premier ministre de la province de Québec, commandeur de la Légion d'honneur, commandeur de l'ordre de Léopold, grand'croix de Saint-Grégoire le Grand, comte palatin, conseil de la Reine. D'Honoré Mercier qui avait, au lendemain du 16 novembre 1885, incarné l'âme de son peuple.

Leur délibération dura cinq minutes. Quand le juge leur demanda s'ils avaient trouvé les accusés coupables ou non coupables, ils répondirent tous ensemble :

— Non coupables.

Tous s'effaçant pour le laisser passer. Mercier quitta la salle le premier, suivi de ses avocats, de Pacaud qui gesticulait, et dune phalange de jeunes libéraux qui avaient assisté à toutes les séances du procès. Il parcourut les couloirs du Palais de Justice entre une double haie de curieux, découverts mais silencieux, selon la consigne du juge Wurtelc.

Mercier, la tête haute, parvint à la porte du Palais de Justice, tenue grande ouverte. Là il reçut, comme en pleine poitrine, une ovation formidable.

Des cœurs trop longtemps comprimés se dilataient. On criait, on levait les chapeaux, on agitait des mouchoirs. On pleurait même. Un cortège s'organisa pour accompagner Mercier chez François- Xavier Lemicux — rue du Parloir. La clameur populaire emplit ce coin de province aristocratique, frappa les murs des Ursulines, expira dans la chapelle du couvent.

C'était le 4 novembre. On recevait en même temps les rapports des élections partielles tenues la veille, aux Trois-Rivières et à Matanc.

A cette époque — 1892 — l'industrie n'avait pas encore domestiqué les chutes du Saint-Maurice; la région ne comptait encore qu'une petite usine de pâte à papier, celle de la Laurentide Company, à Grand'Mèrc ; et Trois-Rivières, au confluent du fleuve, restait une grande famille conservatrice, avec l'évcque et les curés pour mentors. Dans cette famille, la lutte de Cooke contre Normand parut fratricide. Normand garda son siège, malgré l'appui donné par les libéraux à son adversaire.

A Matane, il s'agissait de remplacer Flynn qui, élu le 8 mars à la fois par Matane et par Gaspé, avait opté pour Gaspé. Louis-Félix Pinault. l'ancien député merciériste, n'avait perdu la partie que par une centaine de voix. Il était bâti en hercule, et populaire. On l'appelait le capitaine Pinault parce qu'il avait jadis commandé une goélette. Les fidèles de Mercier — et surtout Dechène, actif, mordant, prompt à la riposte — vinrent l'aider. Au contraire, les conservateurs se mirent difiicilement d'accord sur le choix d'un candidat. Flynn proposait le cultivateur Hermenégylde Boulay, mais Nantel soutenait Louis-Napoléon Asselin, ancien député de Rimouski. Asselin ne se désista qu'au dernier moment en faveur de Boulay. Puis, au dé-

compte, une erreur de Tofficier-rapporteur fit annuler les bulletins d'une paroisse en majorité conservatrice. De tout cela sortit l'élection de Pinault, à quelques voix de majorité.

Les libéraux, et particulièrement les merciéristes, appuyés par Tarte, exultèrent. II était arrivé aux conservateurs, en des heures difficiles, de reprendre courage grâce à l'énergie et à l'habileté de Tarte. Le même Tarte passé dans l'autre camp utilisa tous les atouts pour encourager ses nouveaux amis. L'acquittement triomphal de Mercier et l'élection de Pinault lui servirent de tremplin. Tarte écrivait : "Le gouvernement de Boucherville sort meurtri et déconsidéré du procès Mercier."

Tarte, cette pile électrique qui avait électrocuté Langevin et menaçait Caron, devenait l'un des adversaires les plus redoutables du parti conservateur et du gouvernement de Boucherville. Thomas Chapais lança dans le Courrier du Canada une attaque vigoureuse contre Tarte :

"Que de contradictions, que de chasses-croisés, que de désertions, que de défections dans cette triste carrière! En 1874, à Saint-Lin, M. Tarte était un gallican renforcé, et lançait des foudres de fer-blanc contre l'école du NOUVEAU-MONDE. Il arrive à Québec, dans l'automne de cette année, et soudain, le voilà ultramontain, veuillotiste, réactionnaire, chambordiste, clérical, jésuite par-dessus la tête. Les presbytères raffolent de lui, les congrégations le vénèrent, et mon Israël occit chaque jour dans les colonnes du CANA- DIEN une nouvelle hécatombe de libéraux, de gallicans, de francs-maçons, de sectateurs des idées modernes. Dans l'Eglise, il ne jure que par Mgr Bourget et Mgr Laflèche. Dans l'Etat ses hommes sont MM. de Boucherville, Angers et le sénateur Trudel qu'il appelle gros comme le bras "mon cher maître". C'est dans cette période de pieuse effervescence qu'il faillit démolir M. Chapleau, coupable d'avoir tendu la branche d'olivier à M. Laurier à Saint-Lin. M. Laurier, le chef actuel de M. Tarte !

"Mais quel spectacle s'offre à nos regards? Un lustre à peine s'est écoulé, la brise a changé, et voici M.

Tarte, flamberge au vent, qui pourfend les ultramontains, qui traite les Jésuites d'intrigants, qui prône les idées libérales, qui se déclare chatnpion des idées modernes, qui fait des risettes à M. Beaugrand et des mamours à M. Langelier , . .

"... Son attitude envers M. Mercier en est un autre exemple. En 1887, M. Tarte est pris d'une furieuse attaqîie de Mercier-phobie. Durant un mois, c'est un feu roulant d'invectives. Mercier est un aventurier, un démagogue, un menteur, un concussionnaire, un autocrate, un monstre politique. Il faut le démolir. Il faut le détruire. Delendus est Mercier. De son côté M. Mercier traite M. Tarte, en pleine assemblée législative, de "journaliste sans coeiir et sans honneur." N'ayez crainte, ça ne durera pas longtemps. Au bout de cinq semaines, M. Tarte éteint ses foudres, lâche V opposition, et durant deux ans on le voit flirter avec le ministre et mijoter des affaires payantes avec MM. Pacaud et Langelier. Aujourd'hui il est le bras droit de M. Mercier . . .

"Qui a confiance en lui? Qui croit en sa parole? Qui compte sur sa constance? Sans loyauté, sans fidélité, sajis boussole, sans stabilité, toujours fugace, toujours sur le point de tourner capot, il est comjdètement coulé dans l'opinion qui pèse . . ."

Ce résumé vengeur de la carrière de Tarte n'est pas si loin de résumer la politique dans la province depuis près de vingt ans. Intéressant à ce titre, il lest encore par le rôle grandissant d'Israël Tarte. Car Thomas Chapais se trompait en ce sens que les évolutions de Tarte ne le privaient pas de son influence, au contraire. Il est vrai que le groupe Langelier — Choquette. F.-X. Lemieux, Turgeon. Dccbène et Tessier — appréciait à demi ce transfuge. Mais on avait appuyé Cooke aux Trois-Rivières : on endurerait Tarte pour la cause commune. Mercier et surtout Laurier y tenaient. D'ailleurs. Tarte pétillait d'intelligence et de perspicacité. En déclarant que le gouvernement de Boucherville sortait meurtri du procès Mercier, il disait vrai.

Le revirement était complet. Par la souffrance purificatrice. Mercier avait gagné son pardon.

L'excès de malheur et d'ingratitude lui valait un regain de sympathie populaire. II apparut persécuté ; les ministres apparurent comme des bourreaux. Il y eut un de ces reflux d'opinion, imprévisibles et puissants comme des raz de marée. Les milliers de personnes qui avaient attendu et acclamé Mercier, à son retour d'Europe, à la gare Dalhousie, qui avaient attendu et acclamé ses adversaires vainqueurs, l'an dernier, à la même gare Dalhousie, l'attendirent et l'acclamèrent de nouveau à la gare. Les étudiants étaient là, des flots de ruban à la boutonnière. Les membres du Club National étaient allés jusqu'à L'Epiphanie, pour monter à bord du train où des amis entouraient déjà Mercier, Greenshields, Tarte et Rodolphe Lemieux. Car Mercier avait de nouveau des amis.

On avait installé sur un brancard un fauteuil encadré de drapeaux. Mercier dut s'y asseoir, et fut ainsi porté en triomphe jusque chez lui, par les rues Notre-Dame, Saint-Laurent, Sainte-Catherine et Saint-Denis. Son escorte pataugeait allègrement dans la boue, dans le crottin. Rue Saint-Denis, les étudiants garnissaient les marches de l'université comme des gradins. Du balcon même de Mercier, des orateurs haranguèrent la foule. McShane, maire de Montréal, salua le héros au nom de la ville. Tarte se plaignit une fois de plus de certains magistrats, partisans et serviles. Odilon Desmarais, l'cx-député de Saint-Hyacinthe, appela Mercier le plus illustre des Canadiens français. Dans sa réponse. Mercier annonça : "A la prochaine session, j'irai reprendre mon siège à la législature. Je demanderai compte à mes ennemis de leur administration . . ."

L'aff^aire des écoles du Manitoba froissait le sentiment canadien-français, et la constitution canadienne — la Confédération — était de nouveau fort discutée parmi la jeunesse intellectuelle.

Le propriétaire du parc Sohmer, Ernest Lavignc, musicien d'une certaine valeur et imprésario à l'aflFût de l'actualité, organisa pour le 28 novembre un grand débat public. Quatre jeunes orateurs de talent devaient soutenir chacune des solutions possibles aux problèmes nationaux. J.-T. Cardinal défendit le régime existant, en vertu de cette maxime de sagesse : se contenter de ce que l'on possède, et en tirer le meilleur parti. Archibald McGown, de Toronto, fit valoir la grandeur de la Grande- Bretagne et les avantages d'une fédération impériale. Un autre avocat de Toronto préconisa le rattachement aux Etats-Unis. Rodolphe Lemieux souhaita l'indépendance canadienne. Lemieux avait, sans doute, le beau côté du débat. Il en tira parti avec une éloquence chaude et imagée, et remporta les honneurs de la soirée ; on prit les votes de l'assistance ; et à minuit ces résultats furent proclamés :

Pour l'indépendance 16H

Pour l'union américaine 992

Pour le système colonial 36^

Pour la fédération impériale 29

Mercier, venu assister au débat, fut acclamé à outrance à son entrée et à sa sortie.

A la manière du boomerang, les persécutions dirigées contre Mercier revenaient frapper ses "bourreaux". Tarte surnommait Angers "la reine de Québec". D'autre part, les taxes du gouvernement de Boucherville soulevaient une opposition considérable, et leur recouvrement s'avérait difficile. Le mécontentement éclata parmi le moyen et le petit commerce montréalais. Le député libéral George-Washington Stephens et l'épicier orangiste Walter Paul prirent la parole dans une assemblée

de commerçants de langue anglaise, le 18 novembre, au Mechanic's Hall. Stcphens était une grosse personnalité à Montréal. Riche, il tenait de son père — longtemps associé de John Young — l'une des plus belles maisons de la ville, rue Dorchestcr. Echevin, pro-maire, député, il combattait sans merci les tripoteurs, et cet acharnement lui valait le surnom de "Watch Dog". Libéral, il avait lâché et même combattu Mercier. Peut-être y mettait-il aussi du parti pris francophobe. ^ Le comté de Huntingdon — le foyer loyaliste travaillé par Robert Sellar — avait repêché Stephens, défait en 1892. Mais le nouveau député de Hutingdon jouissait encore d une sérieuse influence parmi ses anciens électeurs montréalais. Le mouvement encouragé par Stephens prit de l'ampleur. Sur une caricature du Witness, le bandit de Boucherville, revolver au poing, demandait à un paisible marchand la bourse ou la vie. Le gouvernement avait beau invoquer les dilapidations du régime Mercier, c'est aux ministres en exercice que les mécontents s'en prenaient. Tarte expliquait à ses lecteurs que M, de Boucherville, conseiller législatif inamovible, à l'abri des représailles, se moquait de l'opinion publique. Greenshields et son associé Donald McMaster, consultés par des associations commerciales, exprimèrent le même avis que Geofi^rion et Désiré Girouard. à savoir que les taxes étaient inconstitutionnelles, l'acte de 1867 réservant au pouvoir fédéral la réglementation du commerce et de l'industrie. Des commerçants de langue fran-

1. Les vieux Montréalais se rappellent encore la "résidence Stephens," partie de l'ancien parc Belmont, démolie en 1928.

2. Cette observation surprendra des lecteurs qui se rappellent un George-Washington Stephens d'esprit cosmopolite et sympathique aux Canadiens français. Ce dernier Stephens est le fils de celui dont nous parlons en ce moment.

çaise tinrent à leur tour une assemblée de protestation, le 29 novembre, à l'Académie de Musique.

De Boucherville se trouve dans la même situation qu'en 1878, où ses taxes rencontraient une opposition insurmontable. On rappelle le mot d'Angers voulant "prendre les municipalités à la gorge." Et les libéraux ne sont pas seuls à exciter les contribuables. La coupure entre les deux tendances conservatrices s'aggrave de jour en jour. Le trésorier provincial lui-même, assez peu mis en cause, ne paraît pas tellement désolé des embarras de son chef. Le 1 1 novembre, de jeunes conservateurs réorganisent le Club Cartier, moins pour combattre Mercier et Laurier que pour combattre de Boucherville, Louis-Philippe Pelletier et les castors. Un intime de Chapleau et de Dansereau, le député Auge (Saint- Jacques de Montréal) passe pour le chef de la révolte. Enfin des conservateurs .anonymes publient une brochure : "Le Castorismc. Voilà l'ennemi" . dont le titre dispense de commentaires.

Ce n'est pas par hasard qu'un ami de Chapleau conduit la révolte. On se rappelle la rupture ouverte entre Chapleau et de Boucherville, en 1882, lors de la vente du chemin de fer du Nord, combattue par de Boucherville au Conseil législatif. De là date, entre l'ancien et le nouveau premier ministre, une tenace inimitié personnelle, renforçant l'inimitié générale qui sépare Chapleau des "castors". On se rappelle le veto de Chapleau à l'entrée d'un ultramontain — peut-être de Boucherville — dans le cabinet Ross, quand celui-ci cherchait à se consolider après les élections du 14 octobre 1886. Chapleau écrivait alors à Nantel, son Emincnce grise à la législature : "Pas de castors ! Je vous préviens que si on en mec un seul dans le cabinet, soit à

Québec, soit à Ottawa, je sortirai du parti le jour où il entrera." ' Et depuis 1886 — depuis six ans — la réconciliation ne s'est pas opérée.

Il est vrai que Cbaplcau n'est plus tout puissant. Le lion a gardé sa crinière, mais on lui a limé, à Ottawa, dents et griffes. A son entrée sur la scène fédérale, en 1882, Chapleau dominait la province de Québec. Il pensait occuper la place moralement vacante depuis la mort de Georges-Etienne Cartier. Or, il n'exerce pas d'influence réelle dans les conseils du cabinet fédéral. Auprès des Anglais froids, des Ecossais retors. Langevin a mieux réussi que son brillant rival. Si Chapleau regimbe, on T amadoue avec des promesses. Dix fois, on lui a fait reprendre la démission presque jetée sur la table. Ainsi, depuis dix ans, son autorité baisse. De grosses affaires se sont brassées tandis que le secrétaire d'Etat représentait le gouvernement dans des cérémonies. Ministre des Douanes, il peut enfin déplacer des commis, nommer des sous-chefs, réglementer les heures de bureau : il avait rêvé autre chose. Pourtant, il a peut-être sauvé le cabinet MacDonald lors de l'affaire Riel. Devant l'affaire analogue des écoles du Manitoba, Chapleau refuse de s'interposer une seconde fois entre le peuple canadien-français et le gouvernement fédéral.

Mgr Taché adressait au ministère Abbott une requête personnelle et instante, s'appuyant sur des promesses anciennes — les promesses du temps où l'on sollicitait son concours pour pacifier le Nord- Ouest. Le vieil archevêque priait le gouvernement fédéral d'intervenir d'une manière ou d'une autre, pour sauver les écoles catholiques du Manitoba. Cette requête subit l'examen d'un comité de quatre ministres : sir John Thompson, Chapleau, Dewd-

1. Lettres de Chapleau à G.-A. Nantel, du 21 et du 23 octobre 18Hi'>. Archives privées* de M. le sénate^tr Athanase David.

ney et Mackenzic Bowell. Chapleau voulait exaucer la prière de Mgr Tache ; ses collègues anglais, même sir John Thompson, son coreligionnaire et son ami, s'y refusèrent.

Ne pas compter sur sir John Thompson, c'était, à cette heure, doublement grave. Car le septuagénaire Abbott, premier ministre de transition, malade, allait se retirer, et tout désignait sir John Thompson à sa succession. Il est vrai que le Mail, le grand journal conservateur de Toronto, récuse d'abord un premier ministre catholique ; mais Thompson, interviouvé, laisse entrevoir une politique très acceptable pour le Mail ; il prendra parmi ses collègues un ou deux orangistes notoires, et ne rouvrira pas de force les écoles catholiques fermées par Martin et Greenway. Quant à M. Chapleau, eh bien ! le moment n'est-il pas venu de lui offrir la belle compensation promise par Abbott ; la succession d'Angers à Spencer- Wood ? Les deux hommmes politiques permuteront, Angers entrant dans le cabinet fédéral, avec un siège au Sénat.

Mais de Boucherville rend à Chapleau son inimitié. En termes presque identiques à ceux que Chapleau lui-même opposait à l'entrée des "castors" dans le cabinet Ross, le premier ministre déclare :

— Si Chapleau vient, je m'en irai.

Premier ministre sans éclat, de Boucherville est homme d'honneur — et de parole.

On passa outre. John Thompson forma son cabinet avec les représentants suivants de la province de Québec (5 décembre 1892) :

Adolphe Caron, viinistre des Postes ; Joseph- Aldéric Ouimet, ministre des Travaux publics ; Auguste-Réal Angers, ministre de l'Agriculture ;

William-Bullock Ives (député de Sherbrooke), président du Conseil exécutif ;

John-Joseph Curran, solliciteur général (ne faisant pas partie du Conseil Privé).

Interroges sur l'attitude du nouveau gouvernement dans la question des écoles manitobaines, Aldéric Ouimet fit aux journalistes de la province de Québec des réponses embarrassées, propres à entretenir l'espoir, et John Thompson fit aux journalistes de l'Ontario des réponses aussi propres à entretenir l'espoir — mais un espoir contraire.

Chapleau, lieutenant-gouverneur, c'est un gros appui pour la fraction conservatrice opposée aux castors et à de Boucherville. C'est une victoire, au moins un gage de victoire pour Auge et ses conjurés. De Boucheville répète :

— Si Chapleau vient, je m'en irai.

Et Tardivel l'approuve :

"Nous espérions que cette honte nous serait épargnée. Le jour où, M. Chapleau sera nommé lieutenantgouverneur, M. de Boucherville donnera sa démission comme premier ministre. Et il fera bien."

Letcllicr ; Angers ; Chapleau ; des personnalités vigoureuses occupaient le poste de Spencer-Wood, que l'on aurait pu croire honorifique et de tout repos. Angers quitta Spencer-Wood, en pleine réaction merciériste, sous une volée de malédictions. Par contre, les libéraux reçurent Chapleau — qui s'était abstenu dans la dernière lutte provinciale et agissait en patriote dans l'affaire des écoles de l'Ouest — de manière plus que courtoise. Vanter Chapleau, c'était encore une façon de blâmer et d'irriter Caron et Angers. L'Electeur écrivit :

"... Nous ne pouvons lui nier une largeur d'esprit peu comtnune. Nous croyons sincèreynent que M. Cha-

pleau est homme à oublier les vieilles rancunes dans la liaute position qui l'attend."

De Boucberviîle, en grand seigneur, veut sauver les apparences. îl attend le nouveau lieutenantgouverneur. Mais à leur première entrevue, le 1 3 décembre, il lui remet sa démission. Toujours pour sauver les formes, Chapîeau prie de Boucherville de revenir sur sa décision. De Boucherville n'en fait rien. Il part, presque un an jour pour jour après le renvoi du cabinet Mercier. Les castors, qui ont jadis miné la grande influence de Chapîeau dans la province, perdent à leur tour une influence qu'ils ne retrouveront plus. Chapîeau appelle la plus forte personnalité du ministère, Taillon, ancien ultramontain. mais qui se trouve aujourd'hui à mi-chemin des deux fractions conservatrices.

Taillon acceptera-t-il ? On lui prête un certain dégoût de la politique. Des conciliateurs croient le moment venu, ou revenu, de tenter une coalition, sous l'égide de Chapîeau. L'abbé Proulx, ami de plusieurs hommes politiques — Chapîeau, Nantcl ei Laurier, entre autres — écrit au lieutenantgouverneur :

"Au cas où M. Taillon n'aimerait pas à accepter de former un ministère, vu l'état de sa santé et le peu de goût qu'il a pour la politique, dans mon humble opinion il vie semble qu'il serait dans l'intérêt du pays qu'il y eût une coalition du parti conservateur avec le parti libéral.

"C'est le seul moyen sûr d'établir la taxe, devenue 7)écesHaire pour équilibrer le budget de la Province, .•ians que le parti qui l'imposera succombe devant le vote populaire sous l'odieux de la mesure . . .

"De tous les ministres actuels, M. Nantel n'est-il pas le plus acceptable pour être le chef d'une telle coalition ?" '

1. Lettre de l'abbé Proulx à Chapîeau, du lU décembre 1892. Correspondance et documents de Vabbé Proulx, au Séminaire de Sainte-Thérèse.

Mais Taillon accepte, devient premier ministre et conserve les mêmes collaborateurs.

Le comté de Chambly réélut Taillon par acclamation. Au fédéral, Alphonse Desjardins recevait le siège sénatorial d'Alexandre Lacoste — de sir Alexandre Lacoste, puisque la Reine créait chevalier le juge en chef de la Cour d'Appel, selon le cursus honorum établi par John MacDonald. Le Dr Séverin Lachapelle, candidat conservateur, remplaça Desjardins, sans opposition, dans Hochelaga. Les ultramontains s'étaient longtemps opposés aux ambitions de ce professeur de la succursale Laval, fort avancé dans le parti de l'Université. Mais le Dr Lachapelle avait donné sa démission ; l'Ecole de Médecine et l'Université se réconciliaient à peu près, sous l'égide de l'abbé Proulx ; les obstacles aux ambitions du Dr Lachapelle se trouvaient levés.

Une autre élection s'annonçait autrement chaude.

Louis-Georges Desjardins, député fédéral de rislet, s'était fait nommer par Taillon greffier de l'Assemblée législative. Il appartenait à une famille de fonctionnaires nés — ponctuels, disciplinés, consciencieux. Il reprendrait la publication des débats parlementaires commencée par son frère Alphonse, et brutalement interrompue par Mercier. Alphonse Desjardins (sans lien de parenté avec son homonyme le sénateur), devenu sténographe à la Chambre des communes, passait le temps des sessions à Ottawa, et le reste de l'année à Lévis. Il étudiait avec passion et minutie les questions de coopération.

Il fallait remplacer Louis-Georges Desjardins au siège fédéral de l'Islet. Flynn fit choisir son associé, Adolphe Dionne, avocat de bonne famille, mais sans grand relief. Parmi les libéraux, le groupe

Langelier souhaitait la candidature d'Arthur Dechènc, frère du député provincial. Mais Arthur n'avait pas le brio de François. Et surtout. Laurier, d'autant plus maître de la situation qu'il s'agissait d'une élection fédérale, voulait procurer un siège à Tarte, qui. simple journaliste, avait arraché au gouvernement une enquête contre Caron, et qui, député, saurait la mener à son terme. On annonça la candidature d'Israël Tarte. Et tout de suite, la campagne fut tumultueuse, acharnée.

Tarte promettait trois choses aux électeurs ; la poursuite des concussionnaires, au premier rang desquels il plaçait Adolphe Caron ; des révélations sensationnelles sur l'administration arbitraire et partiale de la justice ; enfin, la défense énergique de la minorité catholique manitobaine. Tarte vengerait à la fois la morale et les opprimés.

On comprend Adolphe Caron, qui se jura de lui barrer la route, et vint dans le comté de l'Islet prendre la direction des forces conservatrices. Caron, l'homme du monde portant monocle, empressé auprès des dames, que les libéraux appelaient militaire d'opérette lors de son passage au ministère de la Milice, était un organisateur de première force. Mais Tarte lui rendait des points. Il arrivait, correct et même élégant sous son haut de forme, la barbe bien taillée, la redingote bien coupée. Clair comme dans ses articles, adroit, insinuant, il utilisait même son bégaiement pour paraître plus familier. Il procédait à des pointages exacts, savait où il manquerait deux voix, où l'on pourrait gagner trois indifférents. Servi par sa mémoire, il fournissait des instructions précises : "Prenez le chemin creux, à gauche ; passé un bouquet d'arbres à main droite, vous arriverez à une petite ferme. Le fermier commande trois votes et peut se gagner à tel prix." Lui-même allait dans les rangs, visiter les électeurs ; "Je ne vous demande pas votre vote.

disait-il, mais je veux que vous me connaissiez. Si Ton vous représente M. Tarte comme un démon, vous pourrez dire : "Mais non, M. Tarte est venu me voir ; je ne partage peut-être pas toutes ses idées, mais c'est un bon garçon, un bon canadien. . ." Cette apparente bonhomie séduisait un électeur, deux électeurs. . . CVst exactement ce qu'il fallait à l'Islet, encore plus divisé, plus incertain que le comté voisin de Kamouraska. Deux grosses paroisses, au bord du fleuve : Saint-Jean-Port-Joli, conservatrice, et L'Islet, libérale. Les agglomérations de l'intérieur suivent, à l'est et à^ l'ouest, l'exemple donné par les deux paraisses-mères. Les élections se gagnent, le plus souvent, à cinq ou six voix de majorité. C'est dire l'importance d'une seule conversion !

Thomas Chapais, directeur du Courrier du Canada, tenta l'impossible, moins pour faire élire son cousin Adolphe Dionne que pour faire battre Israël Tarte et venger Langevin. Il dépêcha dans le comté deux de ses bons collaborateurs, Pamphile Vallée et Jean Dumont. Le jeune sénateur Philippe Landry se joignit à eux. De son côté. Laurier tenait à faire élire Tarte, dont il estimait le renfort considérable. Il vint parler en sa faveur, avec Louis- Philippe Brodeur, contre Adolphe Caron et Aldéric Ouimet, à Saint-Jean-Port-Joli. De jeunes orateurs libéraux prirent part à la campagne en faveur de Tarte. Entre autres le maire de Montebello, Henri Bourassa, qui s'était déjà distingué dans sa campagne en faveur de Devlin, dans le comté d'Ottawa. Saint-Jean-Port-Joli, le comté de l'Islet, n'avaient jamais vu tant d'illustrations réunies : Philippe Landry, Adolphe Caron, Aldéric Ouimet, Israël Tarte. Wilfrid Laurier, Louis-Philippe Brodeur, Henri Bourassa ! Le ton fut passionné, mais très élevé : on discuta fort sur les écoles du Manitoba, qui intéressaient Lan-

dry et Bourassa autant que Tarte. Les libéraux critiquaient la neutralité du gouvernement fédéral, mais Laurier se gardait des promesses formelles. Que les citoyens du comté de l'Islct aient attaché tant d'importance à l'enseignement donné dans les écoles du lointain Manitoba, voilà qui est à la louange de leur largeur d'esprit. Mais c'est aussi que Tarte entraînait tout le monde. Il exposait, répliquait, rétorquait, réfutait, accusait, confondait, persuadait. Féru d'idées générales, il ne négligeait aucun détail. Il adaptait ses méthodes à la classe de ses auditeurs. Quelles leçons de choses pour Henri Bourassa, jeune homme de vingt-quatre ans, avide de lectures, de contacts, de connaissances ! La personnalité de Tarte attirait sur le tranquille comté de l'Islet la curiosité de toute la province, et même de plus loin. *'I1 a de la dynamite dans le corps, dit un électeur, on ne sait jamais quand il va faire explosion." A Québec s'engageaient des paris.

Le 5 janvier 1893, par 36 voix de majorité. Tarte fut élu député de l'Islet. Le présage parut fâcheux à Caron. et excellent à Laurier.

Disparition du Canadien et de l'Etendard — Le cabinet Taillon — Thomas Chapais, ministre — Montréal contre les taxes — Encore l'asile de Beauport — Derniers efforts de Mercier — Questions fédérales : Israël Tarte ; sa motion à Ottawa ; sa campagne de L'Electeur ; sa polémique avec Mgr Taché — Situation confuse créée par l'affaire des écoles de l'Ouest — Le mouvement des idées.

Rappelons la composition du ministère Taillon, constitue le 16 décembre 1892 ;

L.-O. Taillon, premier ministre et président du Conseil exécutif ;

E.-J. Flynn, commissaire des Terres de la Couronne;

Louis Beaubien, Agriculture et Colonisation ;

T.-C. Casgrain, procureur général ;

G.-A. Nantel, commissaire des Travaujc publics ;

J.-S. Hall, trésorier provincial ;

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