Chapitre I du présent volume
?. Pour cette période de la crise : Déclarations de Taillon à la Législative, le 6 décembre 1895.
Taillon se tira de ce mauvais pas d'une manière inespérée. Malgré le Star et la coalition des députés anglais, le nouveau ministre fut réélu, gardant son ancienne majorité : il perdait des voix dans les centres anglais, mais les regagnait dans les paroisses françaises.
L'élection du comté de Stanstead eut lieu le 21 mars, le jour du Remédiai Otdet. Une autre élection, fédérale celle-là, se préparait dans le comté de Verchères, pour remplacer Félix GeofFrion. Deux avocats réputés s'affrontèrent. Christophe- Alphonse Geoffrion sollicita le mandat de son frère. C'était un libéral de la grande école, gendre et disciple de sir Antoine-Aimé Dorion. Son adversaire fut un conservateur de la grande école, François-Joseph Bisaillon, disciple de sir Georges-Etienne Cartier, ancien associé d'Alexandre Lacoste, et gendre de Pierre Fortin (ministre dans le cabinet Ouiraet) . De part et d'autre, de l'étoffe de ministres ou de hauts magistrats. GeofFrion et Bisaillon, hommes de bon conseil, jouaient un rôle considérable dans leurs partis respectifs. Bisaillon plaidait les procès du parti ; et si la caisse se trouvait dégarnie, l'avocat gentilhomme remettait ses honoraires à meilleure fortune.
Au point de vue de l'administration ecclésiistique, le comté de Verchères était divisé entre les deux diocèses de Montréal et de Saint-Hyacinthe. Or le 24 mars, le vieux Mgr Moreau écrivit au ministre Aldéric Ouimet, pour le remercier de l'ordonnance réparatrice. Mgr Moreau exprimait une grande joie, partagée par son coadjuteur Mgr Decelles. Puis, le 9 avril, Mgr Fabre confirma, dans une circulaire à son clergé, "l'entière satisfaction de l'épiscopat canadien sur la position courageuse prise dernièrement par le gouvernement fédéral. C'est un acte de justice que d'en tenir compte à nos législateurs et de les encourager à mener à bonne fin une œuvre si heu-
reusement commencée." La Minerve souligna "la voie tracée aux électeurs par l'approbation épiscopale de l'acte du gouvernement".
Le groupe de la Patrie en tête, les libéraux dénoncèrent lettre et circulaire comme une manœuvre électorale — sollicitée par les chefs conservateurs. Ils soupçonnèrent l'intervention de sir Alexandre Lacoste, ami et ancien associé de Bisaillon, et qui passait pour l'un des conseillers laïcs de Mgr Fabre — à tout le moins l'un des familiers de l'archevêché. "M. Bisaillon compte uniquement sur les lettres de NN. SS. Fabre et Moreau pour l'emporter", écrivit L'Electeur. Mais Tarte se trouvait en campagne avec Geoffrion. Et de surenchérir ! Tarte mit le doigt sur l'aspect dilatoire de l'ordonnance réparatrice, qui ne résolvait encore rien. A l'en croire, les libéraux au pouvoir iraient beaucoup plus vite et beaucoup plus loin en faveur des écoles catholiques.
Le jour du scrutin, la Minerve écrivit :
"Nos lecteurs savent que Mgr Fabre, arcnevêque de Montréal, Mgr Moreau, évêque de Saiyit-Hyacinthe, et Mqr Decelles, son coadjuteur, approuvent hautement l'ordre en conseil rémédiateur adopté par le gcuverveme7i.t fédéral.
"Noïis sommes en position de dire que Vapinion exprimée par ces éminents prélats est partagée par tous les autres membres de Vépiscopat canadien."
Et en effet, la Semaine Religieuse de Québec, publiée sous l'inspiration du cardinal Taschereau — ou de Mgr Bégin. ce qui revenait au même — approuva aussi l'arrêté du 21 mars.
Geoffrion n'osait plus critiquer la politique approuvée par l'épiscopat. Il s'engagea, en conscience, à soutenir fout gouvernement qui présenterait une mesure de justice en faveur des catholiques manitobains. "Je n'en ferai pas une question de parti.
dit-il, mais une question de conviction." Le 17 avril, Gcoffrion fut élu, ce qui ne changeait pas l'assiette des partis. "Tarte est plus fort que les évêques", pensa Laurier.
Le Parlement fédéral se réunit le lendemain, 18 avril. On attendait la réponse du gouvernement manitobain à l'ordonnance réparatrice. Le cabinet Grcenway devait préparer cette réponse, la soumettre à la législature de Winnipeg, et l'envoyer au gouvernement fédéral. Mais le 9 mai. le premier ministre Greenway fit ajourner la Chambre au 1 3 juin. Le temps nous a manqué, dit-il, pour étudier à fond une question de cette importance. Puis Greenway et 5on procureur général Sifton partirent pour Ottawa. Ils venaient négocier un compromis, par exemple sur ces bases : des écoles séparées pour les catholiques, avec instruction religieuse, mais sous le contrôle du gouvernement provincial. A vrai dire, Sifton, enfermé dans une demi-surdité, et qui n'était pas seulement brutal, mais retors, ourdisseur. Sifton, en étroite liaison avec Dalton Mc- Carthv, calculait ces délais pour embarrasser, acculer le gouvernement fédéral. Laurier ne se prononçait pas : en approuvant l'Ordonnance réparatrice, il eût facilité la tâche du gouvernement; en la repoussant, il se fût aliéné les évêques. Le grand enjeu — le pouvoir — brillait sur un horizon de plus en plus rapproché. Sifton et Greenway, maîtres d'une fraction de l'opinion canadienne, influençaient Laurier : à son tour, l'attitude ambiguë de Laurier encourageait la résistance des ministres manitobains.
Mgr Langevin était aussi venu dans l'Est. D reçut Laurier. Le chef libéral fut prolixe, et en même temps vigoureux, catégorique, dans sa répudiation des doctrines "impies et antisociales," injustement prêtées aux membres de son parti. Mais
Mgr Langcvin ne réussit pas mieux que Mgr Laflèche à lui arracher un oui ou un non — en l'espèce une parole formelle pour ou contre l'Ordonnance réparatrice. Pouvons-nous compter sur vous? ciemanda le jeune archevêque, à la fin de l'entretien. — Vous pourrez toujours. Monseigneur, compter sur mon dévouement à la religion, aux intérêts bien compris de la minorité . . . Laurier partit sur un flot de formules vagues.
Mécontent de son interlocuteur et de lui-même, Mgr Langevin réfléchit, s'impatienta, et prit la plume :
Quand, au moment où vous vous leviez pour partir, je vous ai demandé si nous pouvions compter sur vous, je ne me suis pas bien expliqué, et je comprends que votre réponse n'ait pas été directe . . .
'''Quand je vous ai demandé si nous pouvions compter sur vous, je voulais dire que j'espérais vous voir parmi ceux qui approuvent publiquement l'ordre en conseil aussi bien que le jugement du Conseil Privé ... Si le parti libéral, dans votre honorable- j}er sonne, ne vient pas carrément à notre secours, comment pourrons-nous nous convaincre que vous êtes en faveur de nos écoles catholiques séparées . . . J'ai beaucoup regretté que vous n'ayez encore rien dit pour revendiquer nos droits et appuyer l'ordre en conseil . . . Je veux espérer encore que vous ne nous forcerez pas à dire que tout s'est fait sans vous et même, en apparence, malgré vous . . .
"Je répète que quiconque ne recommande point, et surtout attaque, l'ordre en conseil se montre notre ennemi. . .'"
Puis, à Notre-Dame de Montréal, Mgr Langevin prononça un sermon dont ces paroles donnent le sens : "Pas de compromis !" Le sermon fut commenté, comme on pense. L'Electeur écrivit : "C'est notre conviction que Mgr Langevin parle trop en ce moment."
1. Lettre (confidentielle) de Mgr Langevin à Wilfrid Laurier, du 11 mai 1895 ; aux Archives nationales du Canada (Laurier papers, pièce 2^01).
Le 1 3 juin, la législature du Manitoba se réunit. Le gouvernement Greenway lui soumit son projet de réponse au gouvernement fédéral. C'était un refus, respectueux mais formel (sauf sur quelques points de détail, où la réponse, assez obscure, pouvait prêter à équivoque et ouvrir la porte à de nouvelles palabres) . Greenway, ou plutôt Sifton, ou plus encore Dalton McCarthy, leur inspirateur en l'occurence, ' s'appuyaient sur cette thèse que les écoles catholiques, avant 1890, étaient si arriérées, si peu à la hauteur de leur mission, que leur rétablissement dans cet état ne serait avantageux pour personne. Dans la province de Québec, la Patrie accorda seule quelque créance à cette affirmation, les autres journaux la repoussèrent comme une insolence. La législature manitobaine approuva Greenway à l'unanimité moins quatre voix ; c'està-dire que libéraux et conservateurs anglais s'unirent contre les écoles catholiques et françaises.
Et voilà le gouvernement fédéral ramené au pied du mur. Les députés français réclamaient justice. Au Sénat, les ultramontains Masson, Ross, de Boucherville, Landry et Bellerose, encore plus énergiques, assiégeaient leur collègue Angers.
Un incident fit encore monter la fièvre. Le 19 juin, le Star— le journal protestant qui se procurait de façon mystérieuse les nouvelles et les documents du monde catholique — publia deux textes d'une authenticité certaine. Le mémoire de Mgr Gravel au cardinal Ledochowski, préfet de la Propagande, recommandant l'intervention du cardinal Vaughan auprès du Conseil Privé. Une lettre récente du cardinal Ledochowski aux évêques canadiens, les engageant à persévérer dans leur attitude ferme. Mgr
1. John W. Dafœ : "Clifford Sifton in relation ta his Times ;" p. 78.
Gravel avait communiqué ces documents à des membres du clergé, à titre confidentiel.
La publication non autorisée des papiers de Mgr Gravel constitua, de l'aveu de la Minerve, "la pire des imprudences". Les fanatiques ontariens y virent la preuve que l'Eglise de Rome prétendait exercer une "influence indue' à Londres et régir le Canada. D'un bout à l'autre du pays, toute la presse ne s'occupait plus que des écoles manitobaines. L'affaire devenait bien, comme Mgr Laflèche l'avait prévu et écrit à Chapleau, "autrement grave que celle de Riel, parce qu'elle attaque directement les deux sentiments qui tiennent le plus au cœur de l'homme : la langue et la foi".
Un autre incident se grefi^a sur la publication du Star. Mgr Laflèche eut avec le député J.-H. Legris — ex-"national" resté de tendance libérale — une conversation analogue à celle qu'il avait eue avec Laurier. Il dit : "Les libéraux ont eu grandement tort de faire de la question des écoles une question politique" ; et il blâma Laurier de vouloir des écoles neutres. L'Echo de Louiseville, le 21 juin, et à sa suite plusieurs grands journaux de la province, reproduisirent cette conversation. Le Courrier du Canada approuva Mgr Laflèche de se fier aux conservateurs plutôt qu'aux libéraux pour régler la crise. La Patrie et L'Electeur protestèrent. L'Electeur — le moins violent de ces deux journaux — écrivit (28 juin) :
"Dire au public que Mgr Laflèche a plus de confiance en Vorangiste Bowell que dans le catholique Laurier pour la protection de nos droits religieux, c'est tout simplement faire soupçonner que le prélat est affaibli par l'âge, et inviter les catholiques à se chercher d'autres guides que ceux que l'Eglise leur désigne . . ."
Laurier envoya une rectification a L'Echo de Louiseville :
"Si Sa Grandeur a compris que j'étais en faveur, sous aucune circonstance quelconque, des écoles sa7is Dieu, je n'ai qu'à regretter cette, interprétation, car elle a toujours été et elle est encore absolument contraire à mu pensée et à mes convictions."
La Minerve, relevant l'anglicisme de forme et l'ambiguïté de fond, dit que M. Laurier obstinément muet sur la question des écoles, avait, pouf une fois, perdu l'occasion de se taire. Le Triflavien publia un article vigoureux (2 juillet), où l'on vit une déclaration d'hostilité de Mgr Laflèche envers Laurier. Le chef libéral est subtil, dit en substance le Triflavien ; il lâche les écoles sans Dieu, il s'en tient aux écoles neutres, avec un semblant d'indépendance et d'impartialité ; au fond, il n'y a pas de différence :
"Une école neutre sera une école, dont le professeur, au cours de ses leçons, devra sans doute parler de Dieu et de religion, mais dans quels termes ?
"De manière à ne froisser les opinions et les idées préconçues m des catholiques m des protestants. Quelque chose dont tous pourraient s'accommoder facilement, et le plu^facilem.ent sera le mieux.
"En un mot, un vernis de religion, ou plutôt de religiosité, pouvant à la rigueur servir d» ^ulte à L'Etre Suprême.
"Ce serait du déisme pur ; à quoi ^. Laurier ne se refuse pas.
"Une école semblable, selon nous, serait pire dans ses résultats qu'une école protestante, voirp. qu'une école sans Dieu . . ."
Au début de juillet, la réponse du Manitoba parvient, dans les formes officielles, à Ottawa. Des députés français insistent auprès des ministres pour obtenir une législation réparatrice avant la prorogation. Il suffit de retoucher le projet de John-S. Ewart. Mais des députés anglais insistent en sens contraire. Un "whip", George Taylor. menant la cabale, une quarantaine de députés conservateurs anglais s'apprêtent à lâcher le gouvernement. Une
grosse partie se joue. D'après le correspondant parlementaire du Star, les députés "portent sur leur figure l'expression de gens qui se préparent à un malheur imminent, mais dont la nature exacte est encore incertaine". A Londres, les magnats du Pacifique, Van Horne et Donald Smith, insistent auprès de Tupper pour lui faire saisir les rênes du gouvernement.
Le cabinet siège plusieurs journées entières presque sans désemparer. Si le Manitoba refuse d'appliquer une "loi réparatrice" promulguée par le gouvernement fédéral, celui-ci ne pourra qu'avouer son impuissance et sombrer sous le ridicule. Mais Caron, et surtout Ouimet et Angers, démissionneront plutôt que de laisser ajourner la Chambre sans législation réparatrice. Beaucoup de Canadiens français leur demandent ce geste, comme ils l'ont demandé à Chapleau, Langevin et Caron lors de l'affaire Riel. Car telle est la situation faite aux Canadiens français à Ottawa — et que Georges- Etienne Cartier n'avait pas prévue : leur ultime recours est la démission ; l'attitude la plus énergique qu'ils puissent adopter est une attitude passive!
Le 8 juillet, à la Chambre, Poster annonce : 1°) Que la réponse du gouvernement manitobain ne supprime pas tout espoir d'un arrangement à l'amiable. 2") Que le cabinet fédéral a reçu cette réponse trop tard pour soumettre au Parlement une législation réparatrice durant la présente session. En conséquence, le gouvernement ajourne les Chambres au premier jeudi du mois de janvier. Il s'engage à présenter, à ce moment, soit un accord avec le gouvernement manitobain, soit une "mesure de réparation".