‹ Histoire de la province de Québec (volume 4)Chapitre 21 sur 31 · Life and letters of Sir Charles Tupper · texte numérisé non relu

Life and letters of Sir Charles Tupper

Caron et Ouimet aux Communes, Angers au Sénat, n'occupaient pas leur siège. Ont-ils démissionné ? interrogea Laurier. Poster demancîa 24 heures pour répondre, puis, le lendemain, encore vingt-quatre heures. Caron, Ouimet et Angers avaient bien démissionné (8 juillet), et n'assistaient plus au Conseil, mais Mackcnzie Bowell gardait l'espoir de les ramener au bercail, et les rencontrait à l'hôtel Russell.

Pendant deux ou trois jours, l'unanimité fut réalisée parmi les Canadiens français. Autour de Caron, Ouimet et Angers se multipliaient les allées et venues. Aux anciens, l'atmosphère du Russell rappelait les jours de fièvre et de conspiration de la "Maison bleue". Caron, sans s'énerver, ôtait et remettait son monocle ; le colonel Ouimet prenait sa mine des jours de bataille ; Angers cachait une haute conscience sous un air désagréable. Les députés conservateurs, y compris Larivière, du Manitoba, approuvaient chaudement les trois ministres. Joncas rédigea, d'accord avec Hector Langevin et Thomas Chapais. le projet d'une motion de défiance. Royal vint à Ottawa et s'enferma plusieurs heures avec Ouimet. Cependant Mackenzie Bowell invoquait les engagements pris — engagements méritoires, puisqu'ils froissaient ses amitiés et même ses convictions, et sûrs, puisqu'on savait le vieil orangiste homme de parole. Caron. puis Ouimet, cédèrent à ces instances et à ces promesses, et reprirent leur démission. Angers, soliment encadré au Sénat par l'équipe Masson — Ross — - de Boucberville — Landry — Bellerose, persista seul. Le geste que Chapleau n'avait pas accompli en 1885, Angers l'accomplissait en 1895.

La séance du 11 juillet aux Communes fut presque dramatique. C'était la veille de la fête orangiste, et dix mille exaltés, se livrant à des préparatifs monstres, paradaient aux alentours du Parle-

ment. Tantôt résonnaient leurs grosses caisses et leurs cuivres. Tantôt leur fifres, plus agaçants encore, vrillaient les oreilles. Aux Communes, audessous des galeries bondées, 198 députés se trouvaient à leur siège, ce qui ne s'était pas vu de cette session. Les applaudissements ironiques de l'opposition saluèrent Caron et Ouimet, à leur entrée. Un député français murmura l'apostrophe jadis lancée par Ouimet aux ministres trop conciliants : "Alors, à quat' pattes, les Canayens ?"

Poster fournit tout de suite des explications. Il reconnut que ses collègues canadiens-français, voulant une législation réparatrice immédiate, avaient donné leur démission ; mais deux d'entre eux, sur la promesse qu'une mesure réparatrice serait présentée au plus tard le 3 janvier, consentaient à de nouvelles démarches auprès du gouvernement manitobain. et reprenaient leur place au Conseil des ministres.

Ensuite, Caron exprima, en optimiste, l'assurance que les catholiques du Manitoba finiraient par obtenir justice. Ouimet parla comme Chapleau lors de l'affaire Riel : Je m'expose à des critiques et à des injures, pour une période de six mois, mais plus tard je serai félicité et remercié pour la sagesse de mon attitude. Assez indépendant de fortune, il se croyait à l'abri du soupçon d'intérêt personnel. Malgré cette indépendance. Ouimet paraissait gêné.

Laurier se leva et s'adressa au député conservateur McLean. du comté d'York :

"Monsieur, quand vous avez écrit a votre journal le "World" que les ministres français ne. faisaient qut, jouer une partie de bluff, j'ai éprouvé un sentiment d'indignation. Je me sentais humilié cnmm,e canadienfrançais. Monsieur, je vous fais maintenant mes excuses ; vous aviez malheureusement raison."

Girouard, le Dr Lacbapelle et Amyot défendirent Caron et Ouimet. Le conservateur Dupont, de

Bagot, les blâma sans ménagement. Flavien Dupont était un député, non pas de tout premier plan, mais intelligent, et surtout sincère et courageux. Après des interventions et discours divers. Laurier proposa l'ajournement, sous la forme d'une motion de défiance — pure manœuvre politique, ne définissant pas sa position dans l'affaire des écoles. La motion fut repoussée par 116 voix contre 82, les conservateurs Dupont, Jeannotte et Joncas votant avec les libéraux — et avec McCarthy.

Au Sénat, Angers expliqua sa démission. Le débat eut le mérite de provoquer une déclaration claire de Mackenzie Bowell. Le premier ministre dit en résumé ceci : Je ne suis pas personnellement partisan des écoles séparées, mais la constitution garantit ces écoles aux catholiques manitobains ; premier ministre, je suis tenu de me conformer à la constitution, sans égard pour mes préférences personnelles, et de remplir les engagements constitutionnels violés par la législature du Manitoba ; mais je ne veux pas agir avec précipitation.

Le 15 juillet. Laurier revint à l'assaut. Il aborda ouvertement la question scolaire, et déposa cette résolution :

"La Chambre regrette que le gouvernement n'ait pas disposé de la question des écoles du Manitoba selon les meilleurs intérêts du Canada, et la Chambre est d'opinion que la déclaration ministérielle a ff sujet est de nature à provoquer une agitation dangereuse parmi la population du pays."

Comme d'habitude, les ministériels observèrent que Laurier, reprochant au gouvernement sa maladresse, s'abstenait d'indiquer une initiative plus heureuse. Et Laurier de répondre qu'il n'avait pas à se substituer au gouvernement, à faire son ouvrage.

Tarte lança une charge violente contre Ouimct, qui succédait, dans sa redoutable inimitié, à Lan-

gevin et à Caron. Il accusa aussi les ministres canadiens-français de s'abriter sous l'autorité de Mgr Taché et des évêques. Vous les avez induits à des démarches malencontreuses, comme celles de NN. SS. Fabre et Gravel lors de l'élection de Verchères; vous les avez trompés par-dessus le marché ; sans l'intervention des évêques, nous serions bien mieux ...

La motion de Laurier fut repoussée par 114 voix contre 70, les conservateurs Belley (Louis de Gonzague Belley, que nous retrouverons un quart de siècle plus tard), Dugas, Dupont. Jeannette. Lépine et Turcotte votant avec l'opposition.

Apres une dernière sortie du brillant et fanatique Dalton McCarthy, le Parlement fut prorogé, le 22 juillet.

Dans la province de Québec, pendant cet été, l'attitude des trois ministres fédéraux forma l'objet presque unique des discussions.

Le mouvement réflexe des Canadiens français fut d'applaudir Angers — qui reçut des lettres de félicitations par centaines — et de censurer Ouimet et Caron.

Ils ont capitulé sans conditions, écrivit L'Electeur :

"Pendant trois jours, les ministres d'Ontario ont dit à qm voulait les entendre que si nos ministres canadiens n'étaient pas satisfaits, ils n'avaient qu'une chose à faire : rester en dehors du gouvernement. C'est en face de ce défi que MM. Caron et Ouimet se sont rendu^ la tête basse à leurs sièges . .

"Ce qui se passe aujourd'hui est la répétition de ce qui s'est passé à propos de l'affaire Riel. Nos intérêts nationaux et religieux sont impitoyablement sacrifiés. Quant à M. Ouimet, il a tenu dans les deux cas, absolument la même conduite. Il s'était mis^ en grève à propos de l'exécution de Louis Riel, mais il a été le premier à rentrer au bercail et il a aussi été le premier à recevoir sa récompense.

"Il a été le premier à se révolter et le premier à se soumettre à propos de la question des écoles.

''On l'appellera à l'avenir le chef des capitulards.

"Nous ne parlerons pas de sir A.-P. Caron. Pour nous, c'est un homme politique passé depuis longtemps.''

Pour la Vérité, la décision de Caron et Ouimet infligeait aux Canadiens français une humiliation nationale :

"Notre race vient de subir la plus affreuse disgrâce dont notre histoire fasse mention. On ne trouve, dans nos annales politiques, rien d'aussi absolument écœurant.

"Sans la fermeté de M. Angers, qui rachète quelque peu la faiblesse des deux autres, nous serions la risée du monde civilisé. Si la race française en Amérique n'est pas couverte de honte d'une façon irrémédiable, c'est grâce à Vai^çien ministre de l'Agriculture. S'il avait fait comme ses deux collègues, aucun Canadien français, pendant la présente génératiori, n'aurait pu regarder un Anglais en face sans rougir.

"Notre nationalité doit une immense dette de reconnaissance à M. Angers . . .

"La politique du cabinet nous paraît inacceptable . . . Tout délai est dangereux parce que, comme l'a dit l'hon. M. Angers au Sénat, les sectes en profiteront pour accentuer l'agitation contre l'intervention fédérale. Non seulement les orangistes feront leur travail bruyant au (^ehors, mais la franc-maçonnerie, qui est au fond de cette persécution, aura le temps de nouer de nouvelles intrigues dans l'ombre."

L'Electeur était libéral et la Vérité, indépendante. La Presse, conservatrice et surtout habile à déceler les courants d'opinion pour les flatter, fut aussi catégorique :

"En ne renversant pas le gouvernement qui a remis à plus tard une législation promise pour la présente session, le Parlement a manqué de courage et de dignité . . .

"On avait promis au peuple d'en finvr avec cette question irritante, qui m,aintient dans le pays une guerre religieuse dont les malheureux effets se feront sentir pendant de longues années.

"Au lieu de tenir cette promesse, on en ajourne l'exécution à six mois.

"Pourquoi ? Dans six mois, la position sera la même, aggravée par six mois de discussions et de polémiques.

"Cestla faute, la grande faute du gouvernement, quelle que soit la pureté des intentions qu'il n'a pas fait connaître.

"C'est de cette faute qu'il aurait dû être puni."

Et la Presse prévit une scission parmi les conservateurs, entre admirateurs d'Angers et partisans de Caron et Ouimet. Elle soulignait la fatalité qui, lorsque la province de Québec s'émeut pour une grande cause, empêche l'unanimité qui lui assurerait peut-être la victoire.

Cette probabilité d'une rupture entre conservateurs n'était pas imaginaire. Les amis d'Angers disposaient au moins d'un hebdomadaire, le Moniteur, de Lévis, rédigé par Isidore Belleau. Intransigeant, raide de caractère — il voulait toujours avoir raison — Belleau critiqua l'attitude du gouvernement Bovt^ell. Puis il publia une "lettre d'Ottawa", attribuée au sénateur Landry, autre intime d'Angers, et qui disait :

"La division qui sépare les libéraux des conservateurs est trop profonde pour espérer une union des libéraux avec les dissidents . . . Une entente, néanmoins, bien définie et temporaire, peut avoir lieu pour assurer le. triomphe des droits de la minorité. Que les libéraux s'engagent aujourd'hui à rendre à nos compatriotes la plénitude de leurs droits et de leurs privilèges, et ils peuvent com.pter sur le concours effectif de nos amis."

La Minerve, porte-parole du parti conservateur dans la province de Québec, s'efforça de parer au danger, de maintenir l'unité. Ne l'oublions pas, écrivit-elle :

"Nous n'avons aucun secours à atj,endre du parti libéral comme parti, pour nous aider à faire rendre justice à la minorité catholiqijf du Manitoba. Le rôle du chef libéral est de guetter l'occasion, sous quelque forme qu'elle se présente, de s'emparer du pouvoir. Or jamais ce parti ne pourra rétablir nos compatriotes

dans leurs droits si le gouvernement actuel, aidé de sa majorité, devait se trouver dans l'impuissance de le faire."

La presse conservatrice officieuse sonna la même alarme, suppliant les conservateurs de ne pas se diviser devant l'ennemi : le parti libéral. Elle reçut des Trois-Rivières un renfort décisif. Le Trifluvien où l'on cherchait plus que jamais les mots d'ordre de Mgr Laflèche, considérait aussi l'avènement des libéraux comme la calamité majeure. Il écrivit :

"Le meilleur parti à prendre est d'attendre la session de janvier . . . Nous croyons que Greenway restera sourd à toutes les avances du gouvernement fédéral, tout au moins qu'il ne proposera aucun compromis acceptable. Cependant, cette dernière preuve de condescendance de la part de nos représentants nous sera peut-être utile auprès des protestants de bonne foi.

"Quoi qu'il en soit, le règlement ou si l'on veut la crise n'est qu'ajournée. Il sera temps encore au mois de janvier prochain de renverser le gouvernement s'il refuse de remplir ses promesses.

"En attendant, il est très dangereux de jeter de l'huile sur le feu . . . Soyons prudents et réservons notre énergie pour le moment suprême . . . Soyons unis et nous serons forts."

On prêtait à Angers le projet de créer une agitation avant la session de janvier. Il rassura les ministériels, en démentant ces conjectures et en partant en vacances avec sa famille. Mais son ami Landry, loin de rendre les armes, précisait, dans le Moniteur, les responsabilités du cabinet fédéral. Le gouvernement a menti, affirma Landry, en invoquant le délai nécessaire à la rédaction d'une loi réraédiatrice. Le projet, étudié et mûri de longue date, aurait obtenu de 80 à 100 voix de majorité ; mais les ministres ont reculé devant la cabale montée par George Taylor, "whip" du parti conservateur. '

Et si, pourtant, les officieux obtenaient un compromis avant la session de janvier ? D'après une

rumeur, les cvêques de la province de Québec engageaient Mgr Langevin à tempérer son intransigeance et accepter un compromis. L'archevêque de Saint-Boniface démentit par une lettre au Moniteur de Lévis, datée du 1 1 août. Il se dit toujours résolu à refuser les concessions, à repousser les compromis:

"Permettez-moi de dire que j'ai reçu de la part de l'épiscopat de la province de Québec et d'autres provinces ecclésiastiques du Dominion l'approbation la plus complète, et par conséquent je n'ai pas été forcé d'abandonner mon "attitude énergique".

"Quand le gouvernem.ent de Manitoba se montrera disposé ^ rendre justice, il sera du devoir des catholiques de faciliter le règlement de cette grave question, mais jamais l'archevêque de Saint-Boniface ne fera de concessions sur ce qui forme Vessejice même de nos droits au Manitoba. Aussi j'approuve parfaitement la conclusion de votre article : "Qu'on fasse des concessions sur les questions de détail, s'il est nécessaire pour sauver la cause, mais qu'on n'aille pas saper la, base même de nos revendications et consommer à jam,ais un désastre national et religieux en acceptant inoins que ce que nos prédécesseurs dans la lutte ont demandé."

D'autres rumeurs attribuaient au lieutenant-gouverneur Schultz. du Manitoba, l'intention de révoquer !e cabinet Greenway s'il n'obtempérait pas au Remédiai Order. D'autres encore se rapportaient à de mystérieuses consultations entre Greenway, ou plutôt son lieutenant Sifton, et Laurier. Les libéraux poursuivaient la campagne pratiquement ininterrompue depuis la mort de John MacDonald. Ils tinrent des assemblées à Saint-Jean de l'île d'Orléans le 28 juillet, à Sorel le 8 août. Puis Laurier entreprit une tournée du district de Québec, en commençant par la Gaspcsie. Il emmenait Tarte, François-Xavier Lemieux et Henri Bourassa. C'est-

i. Landry faisait probablement allusion au projet de John-S. Ewart, qui servira en effet de base à la future "loi réparatrice".

à-dirc, à peu près, la plus brillante équipe qu'on pdt former, à cette époque, au Canada français. Laurier aimait la jeunesse : il était heureux de découvrir et de favoriser les prémices d'une belle carrière; le petit-fils de Papineau, éloquent, patriote, brûle de zèle, un tantinet prétentieux, lui plaisait entre tous ,• et L'Electeur désignait Henri Bourassa comme le candidat libéral du comté de Labelle aux prochaines élections. (Le comté d'Ottawa, supprimé, formait les comtés de Wright et de Labelle.) Laurier lançait d'énergiques formules qui ne l'engageaient à rien. Lemieux, secouant une toge imaginaire, s'adressait aux électeurs comme à des jurés. Tarte reprochait à Mgr Langevin et à Mgr Gravcl d'avoir compromis la cause des écoles, l'un par son intransigeance et l'autre par sa maladresse. Des radicaux, transformant ces reproches en accusations, soulevaient une petite tempête contre les deux évêques. Bourassa, qui n'était pas loin de penser comme eux, refusait cependant d'attaquer des évêqucs. Bourassa plaçait ses convictions religieuses avant route attache politique, et cette tendance ultramontaine, insolite dans les rangs libéraux, le rendait suspect au groupe de la Patrie.

Tous, naturellement, brocardaient Caron et Ouimet. Après la démission de leur collègue Angers, les deux ministres offraient piteuse figure. Le 19 août, à la Baie-des-Pèrcs, dans le comté de Pontiac, Caron tenta une justification d'allure officielle :

"Tout enrespectaiit l'opinion de ceux qui ont pensé qu'aucun délai ne devait être accordé, je dois exprimer ici le regret qu'un de mes collègues de la province de Québec, reconnu pour la profondeur de ses connaissances et la sincérité de ses opinions, ait cru devoir se séparer de nous. Certes, l'honorable M. Ouimet et moi, qui avons maintenu notre concours au gouvernement actuel, aurions préféré un règlement irnmédiat de la question ; mais après avoir étudié la position sur toutes ses faces, pesé le pour et le contre, reçu des engagements

plus formels encore, nous nous sommes laissé convaincre par ceux qui pensent que la cause des écoles du Manitoba a tout à gagner à un règlement par la province même. Nous nous sommes confirmés dans l'opinion que tous les moyens possibles devraient être employés po2ir que la question fût réglée sans l'usage de ce pouvoir exceptionnel que la constitution donne à l'autorité fédérale d'intervenir, sur ce point, dans l'autonomie de la province. Cette intervention, devant laquelle le gouvernement ne reculera pas, est le moyen suprême que, dans l'intérêt général, nous n'avons voulu employer qu'après avoir épuisé les autres. Et si, grâct, à ce délai, justice est rendue à nos coreligionnaires, nous aurons fait acte de patriotisme en ayant attendu, malgré les attaques et les insultes que nous prévoyions et qui ne nous ont pas été ménagées . . ."

Sir Adolphe Caron, dirent les libéraux, s'est retiré dans un endroit inconnu, au fond du comté de Pontiac, pour se déclarer sur la question scolaire. Les conservateurs répliquèrent : "M. Laurier ne pourrait-il se cacher quelque part au fond des bois, et faire connaître son opinion sur la même question ?"

Un seul chef conservateur. Chapleau, pouvait apporter à Caron et à Ouimct un renfort suffisant pour rétablir leur situation. Toute une génération conservatrice s'était élevée dans l'admiration, presque dans le fétichisme de Chapleau. Dans chaque crise — crise nationale ou crise de parti — depuis une quinzaine, une vingtaine d'années, on se retournait vers Chapleau. Or le lieutenant-gouverneur affectait des .^llures de plus en plus indépendantes. Il était allé à Saint-Boniface. pour son compte personnel, conférer avec Mgr Langevin. Au retour, il s'arrêta dans la capitale fédérale et vit les ministres. Mackenzie Bowell lui offrit le portefeuille d'Angers. Chapleau refusa. Landry écrivit dans le Moniteur de Lévis :

''Pour l'honneur de la race française, espérons que le portefeuille de M. Angers restera sans titulaire jusqu'à ce que la question des écoles soif réglée d'une

manière satisfaisante ; espérons qu'il ne se trouvera pas un autre Judas."

Chaplcau ne sauverait pas une dernière fois son parti. Angers prolongeait ses vacances et son silence. Les conseils du Trifluvien et le plaidoyer de Caron ne purent convaincre ni le Moniteur de Belleau et Landry, ni la Vérité de Tardivel, ni même la Semaine religieuse de Québec. L'abbé David Gosselin, propriétaire de la Semaine religieuse, s'inspirait à l'archevêché de Québec, comme les propriétaires du Trifluvien s'inspiraient à l'évcchc des Trois-Rivières. Il écrivit (septembre 1895) :

"L'opinion publique, en général, semble approuver l'attitude du ministre démissionnaire, et attend les événements avant de se prononcer définitivement sur la ligne de conduite, en sens inverse, suivie par les deux autres.

"Si tous les ministres catholiques, dit l'opinion, eussent tenu ferme et exigé une loi rémédiatrice immédiate, la députation les eût appuyés, et cette loi eût certainement été adoptée ...

"S'il est vrai, comme on l'a prétendu, ajoute V opinion publique, que les députés ministériels d'Ontario étaient décidés à voter en bloc contre la loi rémédiatrice, alors il ne resterait plus qu'à briser l'alliance de 185À pour en contracter une avec de nouveaux éléments. Ces messieurs sont au pouvoir depuis quarante ans, grâce au parti conservateur de la province de Québec et ils l'oublient quand ce dernier a le plu^ grand besoin de leur concours. Eh bien, dit-elle, puisque c'est là tout le bénéfice de cette alliance, son utilité a cessé."

Des conservateurs provinciaux reprenaient une idée déjà caressée par Nantel et approuvée par Chapleau en ces termes : "Créer une politique provinciale qui s'occupe enfin des intérêts du Bas-Canada, sans consulter les convenances ou les besoins d'Ottawa." ' Autrement dit, rompre l'alliance contractée avec les tories en 1854. répudier toute solidarité

avec les conservateurs fédéraux. C'est ainsi, dit la Semaine religieuse, que les conservateurs catholiques ont agi en Belgique et en Allemagne. Ils ont collaboré avec des adversaires politiques catholiques, et ne le regrettent pas. La Semaine religieuse adhérait à la thèse de Tardivel, demandant aux catholiques de la province de se détacher du parti conservateur, non pour grossir les rangs du parti libéral, mais pour former un parti national, catholique et canadien-français, qui tiendrait la "balance" entre les deux grands partis anglais. Le Ttifluvien, porteparole de Mgr Laflèche, s'y opposait, de peur d'aboutir à l'alliance libérale,

Télesphore Fournicr, qui siégeait à la Cour Suprême depuis sa fondation, c'est-à-dire depuis vingt ans prit sa retraite. Ce jurisconsulte instruit et sûr, parlant sans hâte mais avec précision, avait, dans le plein sens du mot, représenté la province de Québec à Ottawa. Il se retrempait, l'été, dans le comté de Montmagny. Il cultivait l'histoire. Son ami le plus intime était un homme de lettres. André-Napoléon Montpetit — également ami de Dansereau et de Chapleau. Le poste de Fournier ne pouvait échoir qu'à un juriste de grande valeur et de haute tenue. Mackenzie Bowell l'offrit à Angers. ' Le ministre démissionnaire déclina : "On douterait de ma sincérité, de mon désintéressement." Le poste échut alors à Désiré Girouard. L'ancien adversaire de Rodolphe Laflamme dans le comté de Jacques- Cartier méritait, en tous points, ce couronnement de carrière. Mais Girouard faisait partie du petit groupe de députés canadiens-français parmi lesquels le gouvernement conservateur pouvait encore recruter des ministres ; ce groupe fondait à vue d'oeil;

1. L'offre était verbale, mais formelle. Il n'en reste probablement pas de trace écrite, mais nous avons recueilli des témoignages irréfragables.

après la mort de Joseph Tasse, l'accession de Girouard à la haute magistrature aflFaiblit le parti.

Sur son autre flanc, le cabinet Bowell éprouvait des difficultés aussi graves. Le gouvernement Greenway maintenait son refus. Mackenzie Bowell projeta d'exposer sa législation réparatrice, mais sans la soumettre aux Chambres. Une consultation populaire — une élection générale — précéderait et guiderait la discussion parlementaire. Ouimet repoussa ce projet Le bruit courut, non sans raison, que Mackenzie Bowell, découragé, songeait à démissionner. Le grand parti de John-A. MacDonald, tombé d' Abbott en Thompson, et de Thompson en Bowell, était divisé, désorienté, désorganisé. Il s'en allait à la dérive.

vu

L'Ecole littéraire de Montréal — Des Canadiens français entrevoient l'avenir industriel de la province — Inauguration de l'édifice universitaire de Montréal — Démission de l'abbé Proulx — Les économies de Taillon paraissent rigoureuses et froissent des intérêts particuliers — Défaites conservatrices : un grand parti à la débâcle.

Le peuple de Québec n'eût-il suivi, au sujet des écoles manitobaines, qu'une politique sentimentale, c'eût été déjà noble. Mais il comprenait aussi la solidarité pratique de tous les Canadiens français du pays. La province de Québec avait envoyé dans l'Ouest des évcques, des religieuses, des missionnaires, des colons. Le cinquante-cinquième établissement des Soeurs de la Providence, ouvert le 16 juin 1894, était une mission sauvage à Grouard, dans les Territoires, du Nord-Ouest. Leur cinquantehuitième établissement, ouvert le 18 octobre 1894, un hôpital à Vancouver. Les groupes français de l'Ontario, du Manitoba, du Nord-Ouest, formaient les avant-gardes de la province de Québec. Les laisser frapper, c'était, pour la province, se découvrir, et risquer sa place, son rôle, ses droits dans la Confédération. Comme l'aflFaire Riel, l'affaire des écoles du Manitoba, préoccupant si fort les politiques, entraînait des répercussions sur la vie quo-

tidicnnc de la province, qui continuait sa marche et ses progrès — non à pas de géant, mais à pas réguliers.

Les collèges classiques assurent toujours le recrutement des professions libérales, de plus en plus encombrées. Huit cents avocats, dont 400 à Montréal, exercent dans la province. Beaucoup sont fils de cultivateurs ; les fermes de la vallée du Richelieu fournissent à la basoche montréalaise des sujets d'avenir. Un émule canadien des Dalloz, Jean-Joseph Beauchamp, publie de savants recueils de jurisprudence ; théoricien du droit, il reprend, en 1895, la publication de la Revue légale, du juge Michel Mathieu, interrompue depuis 1892. Un Béiquc et un GeoflFrion, avocats de vingt sociétés, sont écrasés de besogne. Combien de jeunes confrères, Tcstomac creux, attendent longtemps leur première cause î Mais le titre d'avocat sonne bien et mène à tout. De jeunes avocats : Germain Beaulieu, E.-Z. Massicotte, Albert Ferland, et des étudiants : Jean Charbcnncau, Paul de Martigny et Louvigny de Montigny, fondent, cette même année 1895, l'École littéraire de Montréal. A vrai dire, il ne s'agit pas d'une école littéraire, mais d'un simple cercle d'écrivains, très différents les uns des autres et ne prétendant pas renoncer à ces différences. D'autres jeunes poètes, Arthur de Bussières, Charles Gill, Emile Nelligan, Gonzalve Désaulniers, se joignent à eux. Ils se réunissent dans la chambre de Louvigny de Montigny, fils du célèbre recorder, puis chez Germain Beaulieu, premier président du groupe. Ils se soumettent leurs œuvres, déclament des poèmes et discutent à perdre haleine. Les plus chevelus se font des têtes à la Richepin ; les plus bohèmes portent des capes à la manière lancée par Aristide Bruant dans les cafés-concerts de Paris. Un critique français déjà réputé, René Doumic, donne à l'Université Laval de Montréal une série de con-

férences sur Lamartine. Voilà qui enchante Désaulnicrs, lamartinicn pour la vie. Mais plusieurs de ses camarades subissent les influences parnassienne et symboliste, et s'opposent à la génération de Frécbette, de Lemay, et autres disciples des romaiitiques français. Le plus doué est sans doute Nelligan — dix-sept ans. un enfant ! — qui a découvert Rollinat et rêve de chefs-d'œuvre conçus dans les voluptés inédites de paradis artificiels. Tous entretiennent la passion des lettres et un vif esprit national. Le père de Louvigny de Montigny leur ouvre, un soir, la cour du recorder, pour y tenir la première assemblée régulière ; un poète occupe le siège du magistrat ; et le cénacle obtiendra bientôt l'autorisation de tenir des séances au Château de Ramezay. Nos jeunes poètes ne discutent pas seulement Heredia et Mallarmé, mais écoles du Manitoba et réforme scolaire. Plusieurs de ces "littéraires" critiquent l'enseignement qu'ils ont reçu et réclament, eux aussi, des programmes d'études plus "pratiques". Les idées ont évolué au point que l'Université Laval, jadis champion de l'esprit moderne contre les gaumistes et l'école ultramontaine de Mgr Laflèche. ne paraît plus assez "moderne" aux esprits avancés. Ce courant d'idées prendra bientôt une force suffisante pour entraîner de grosses répercussions politiques.

La meilleure plume féminine est celle de Laurc Conah, pseudonyme de Félicité Angers. Des femmes de lettres donnent des conférences. La plus goûtée, Albertine Barry, publie des chroniques dans la Patrie, sous le pseudonyme de Françoise. La caricature apparaît aussi dans les journaux français, qui se sont contentés jusqu'alors de reproduire les "cartoons" des journaux anglais. Mais c'est au Star que travaille le meilleur caricaturiste, Henri Julien. Disciple de KrieghoflF, au moins dans une certaine mesure, Julien multiplie les cari-

catures politiques et les scènes de la vie paysanne. Prenant un plaisir extrême à sa tâche quotidienne d'illustrateur de journal, il acquiert une réelle virtuosité. Il dessine un portrait sur son ongle, et la ressemblance s'y trouve. Sans posséder un de ces talents qui s'imposent, Julien est assuré de survivre à titre de témoin de son temps.

La saveur de terroir du modeste Henri Julien manque à des artistes de meilleure classe, les peintres Charles Huot et Suzor Côté, le sculpteur Philippe Hébert, qui ont travaillé à Paris. Philippe Hébert a reçu la grande révélation artistique à dixneuf ans. au cours du voyage accompli à Rome comme zouave pontifical, dans un des contingents levés sur l'initiative de Mgr Bourget. A son retour, il étudie la sculpture sous la direction de Napoléon Bourassa. Il se perfectionne ensuite à Paris, où il exécute aujourd'hui les commandes reçues des gouvernements de Québec et d'Ottawa.

Nous avons toujours abondance d'orateurs, de journalistes, et disette d'ingénieurs, d'arpenteurs, d'architectes, d'électriciens. Cependant l'Ecole Polytechnique, grâce, en partie, à un groupe de professeurs français, forme des promotions de bons ingénieurs. Des Canadiens français pressentent, les premiers, le rôle de l'énergie hydraulique dans leur pays.

Fait curieux, cependant, ces visionnaires ne sont pas des ingénieurs, mais des avocats et des financiers. Dès 1888, Rosaire Thibaudeau et quelquesuns de ses amis, dont Joseph-M. Portier et Raymond Préfontaine, ont fondé la Chambly Manufacturing Company, parente de la Royal Electric Company, mais spécialement destinée à l'exploitation hydroélectrique des rapides de Chambly. Thibaudeau et ses associés sont des précurseurs, au moins d'intention. Mais leur charte est restée lettre

morte, devant le problème quasi insoluble de la transmission de l'énergie à distance. La Royal Electric et ses rivales continuent de fournir à Montréal de l'électricité produite par utilisation du charbon. Mais F.-L. Béique, qui vient de réorganiser la Royal Electric, réorganise, en 1895, la Chambly Manufacturing. Plus clairement que Thibaudeau, plus clairement, semble-t-il, qu'aucun Canadien de son époque, Béique entrevoit l'avenir de l'énergie hydraulique au Canada, si riche en chutes d'eau. Il se procure des renseignements à Los Angeles, oiî fonctionne l'une des lignes de transmission les plus longues de ce temps — 50 milles. Il persuade ses amis sceptiques, et fait subir à sa charte des modifications, que la législature sanctionnera. * La Compagnie construira, dans les trois ans, le premier barrage sur le Richelieu.

Deux ou trois autres Canadiens français sont près d'égaler Béique en vision, sinon en moyens. A Chicoutimi. le jeune Alfred Dubuc. employé de la Banque Nationale, veut accélérer les progrès du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Originaire des cantons de l'Est, Dubuc s'est enthousiasmé devant la reconquête pacifique de cette région, par les hommes de sa race : et il rêve d'un mouvement semblable sur le fief immense des Price. Au grand effroi des timorés, l'employé de banque abandonne une situation confortable — une quinzaine de dollars par semaine ! — dote Chicoutimi d'un aqueduc, fonde une compagnie d'électricité, une compagnie de téléphone, un magasin à l'esprit coopératif. Il offre à ses ouvriers 90 cents par jour, au lieu des 60 cents payés par les Price. II prétend fonder une compagnie de pulpe, et utiliser les chutes du Saguenay.

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