Chapitre 97 des "Statuts provinciaux" de
Enfin deux Trifluviens, Uldéric Carignan et Navégius Malhiot, songent à l'exploitation des chutes du Saint-Maurice. Leurs concitoyens les encouragent, et le fabricant de cigares Portier, de Montréal, leur promet des fonds.
Montréal surtout travaille, inaugure dans tous les domaines, du commerce à la charité en passant par l'enseignement. L'esprit civique n'a jamais manqué à Montréal. Un Béique, grand avocat, grand administrateur, passe deux heures tous les vendredis soirs au conseil de la Société Saint-Jean- Baptiste — sans jetons de présence. La même année où elles ouvrent une mission dans les Territoires du Nord-Ouest, un hôpital en Colombie-Britannique et un autre dans le Vermont, les Sœurs de la Providence ouvrent à Montréal la Providence Sainte- Elisabeth, l'hospice Auclair et l'hospice Gamelin. Ville fière, Montréal n'oublie pas son passé. Le 1er juillet 1895. un comité présidé par le juge Pagnuelo fait ériger sur la place d'Armes la belle statue de Maisonncuve par Philippe Hébert. Chapleau dévoile le monument d'un geste emphatique, parfaitement réussi. Le 24 août, inauguration de la statue de Chénier, due au même sculpteur. Cette fois, au souvenir des démêlés des "patriotes" avec Mgr Lartigue, les ultramontains et même la Minerve se tiennent à l'écart. Enfin et surtout l'Université Laval de Montréal achève l'édifice construit, rue Saint-Denis, grâce à la générosité de Saint- Sulpice.
Le vice-recteur Proulx avait offert un compromis et gagné sa cause à Rome, non sans mal. La fondation montréalaise se débattait contre l'Universitémère, non à la manière d'une succursale, mais à la manière d'une institution indépendante, rivale. Les Québécois signalaient l'importance de l'élément laïc parmi les administrateurs de la succursale. L'abbé Proulx de répondre par un "Mémoire sur
les garanties de catholicité et de succès de la constitution spéciale que le Saint-Siège et la nécessité des circonstances ont donné à l'Université Laval à Montréal". L'abbé Proulx se sentait soutenu par Mgr Fabre son archevêque, et par Mgr Larocquc, cvêque de Sherbrooke. Par contre, il se croyait desservi par Mgr Emard, de Valleyfield. ' Forte personnalité, Tabbé Proulx suscitait des dévouements — par exemple, celui de l'abbé Georges Payette, auquel il confiait l'Université en son absence. Le taciturne abbé Payette vouait une grande admiration à l'expansif abbé Proulx. Mais le discret M. Colin, supérieur de Saint-Sulpice, et l'influent chanoine Bruchési, de l'archevêché, gardaient leur réserve. Et surtout le vice-recteur s'était attiré, pendant les dernières années de lutte, de solides inimitiés à l'Université Laval de Québec. Il ignorait parfaitement le recteur et le conseil universitaire, ses supérieurs théoriques, et voyait dans ses adversaires des ennemis, acharnes à sa perte. Il écrivait à Mgr Fabre : "Je n'ignore pas ce qui m'attend quand vous ne pourrez plus me protéger." Tout de même, l'abbé Proulx avait réussi. Grâce à lui, l'Université Laval de Montréal vivrait, dans son propre immeuble, et sans rien devoir à Québec. L'abbé Proulx résuma fièrement son œuvre : fonctionnement de la constitution Jam dudum ; fusion des deux écoles de médecine : création d'un syndicat financier : création de nouvelles ressources pécuniaires ; liquidation de la dette réclamée par le Séminaire de Québec : construction — en cours, et presque achevée — d'un édifice universitaire ; approbation, au moins tacite, obtenue à Rome sur
1. Correspondance de l'abbé Proulx, au Séminaire de Sainte-Thérèse. Lettres de l'abbé Proulx à Mgr Fabre, à Mgr Larocque et à l'abbé Payette ; en particulier la lettre à Mgr Fabre datée de Rome, 24- mars
tous CCS points. Resté curé de Saint-Lin, l'abbé Proulx mit sa coquetterie à oflrrir sa démission de vice-recteur. Il comptait bien la voir refusée. Il caressait même l'ambition, légitime, de la prélaturc. ' Québec avait Monseigneur le recteur : Montréal aurait Monseigneur le vice-recteur. Par malheur, Mgr Fabre restait obstinément hostile à l'octroi de titres à ses prêtres. C'est bien malgré lui que le curé Labelle s'était appelé monseigneur. Depuis la mort du curé Labelle, l'archidiocèse de Montréal ne comptait pas un seul prélat romain. Mgr Fabre fit la sourde oreille aux suggestions de l'abbé Proulx, transmises par Mgr Larocque. Mais il repoussa l'idée de substituer, pour l'ère nouvelle où l'on entrait, un vice-recteur pacifique au vice-recteur des temps troublés.
Faute de la prélature, l'abbé Proulx jouirait de ce triomphe : l'inauguration de l'établissement universitaire, en grande pompe, le 8 octobre. L'abbé Proulx prépara tout lui-même : présidence de l'archevêque ; concours du lieutenant-gouverneur ; ordre des discours ; ordre des préséances sur l'estrade. Il fallut bien inviter Monseigneur le recteur. Et Mgr le recteur vint en effet de Québec. C'était Mgr Joseph-Clovis Laflamme, professeur, conférencier, vulgarisateur, brillant, spirituel et susceptible. Or, l'abbé Proulx réservait au recteur, sur l'estrade, une place de second rang. Le recteur s'offusqua. Des officieux s'entremirent. Le vice-recteur répondit : "Pour la première fois que le recteur paraît à Montréal, depuis six ans, est-il bien opportun qu'il affecte de prendre une position trop en évidence .'*" L'abbé Proulx ne changerait pas, et ne laisserait pas changer, l'ordre des préséances. Mgr Laflamme reprit le train de Québec, sans assister à la cérémonie.