Documents au Séminaire de Sainte-Thérèse
dans la débâcle de Mercier. Taillon le garderait-il contre une coalition des libéraux, des commerçants mécontents des taxes, et des Anglais entraînés en dissidence par Hall et Cooke? A son candidat McDonnell, ks libéraux opposèrent an Irlandais de nom français, le Dr Guérin.
On discuta une fois de plus l'emprunt français. Taillon vint défendre sa politique, dans un grand discours, le 9 octobre. Il pouvait se vanter de deux réussites : les progrès de l'agriculture, en particulier de l'industrie laitière — ce qui laissait froids les citadins du quartier Sainte-Anne; et les économies de l'administration. Il dit :
"Nous n'avons rien ajouté à la dette publique.
"Nous l'avons réduite de plus de trois millions.
"Nous avons réduit les dépenses ordinaires d'environ $700.000 par an.
"Nous avons augmenté le revenu ordinaire d'environ $500.000 par an.
"Nous avons réglé la situation financière et rétabli la bonne réputation de la province."
Il compara cette politique à celle du régime libéral, du temps où M. Mercier "entouré d'exploiteurs" tolérait une administration scandaleuse. Et il conclut : "Votez non pas contre ceux qui vous ont taxés, mais contre ceux qui ont rendu ces taxes nécessaires."
Le Star, prenant parti contre Taillon, lui reprocha de toujours attaquer un mort : Mercier. La Minerve répliqua :
"Parce que M. Mercier est mort, faut-il passer l'éponge sur tout le m.al qu'il a fait à la province ? Faut-il jeter le voile sur les dilapidations et les scandales qui ont marqué et déshonoré son règne ?"
Et les ministériels continuèrent de s'en prendre à Mercier. Geste maladroit. Mercier mort entrait dans la légende. Les orateurs libéraux qui partici-
pèrent à la campagne : Marchand, Joly, McShanc, Edward Holton, et même Fitzpatrick, et même Stephens qui avait eu maille à partir avec Mercier, défendirent et exaltèrent la mémoire du grand mort, tué par les persécutions — et, pour les besoins du moment, le persécuteur n'était plus Angers, mais Taillon.
Un incident aggrava les choses, Tavant-veille du vote. Le solliciteur général Curran, député fédéral du quartier, fut à son tour nommé juge. Or le siège donné, à la Cour Supérieure, à cet Irlandais catholique, appartenait aux Anglais protestants — puisque c'est un problème de gouvernement, au Canada, que d'attribuer les postes en tenant compte de la race, de la religion, de la province, et du district dans la province. L'élément anglais, nombreux dans Sainte-Anne, puisa dans cette "injustice" un regain d'ardeur. Le 22 octobre, le libéral reprit le siège par une majorité considérable. Il y avait eu coalition des mécontents, et cet échec provincial reflétait le désarroi des conservateurs fédéraux. Les uns avaient voté contre les taxes, d'autres pour Hall et contre l'emprunt français, d'autres contre la nomination de Curran: d'autres encore se détachaient d'un parti débilité; enfin cette élection apportait, dans quelque mesure, une revanche posthume à Mercier. Trois grands facteurs, entre 1885 et 1895. ont ruiné le parti conservateur dans la province de Québec. Ce sont : l'affaire Riel, la "persécution" de Mercier, et le prestige personnel de Laurier.
Les libéraux entretenaient, pour les élections générales qui finiraient bien par venir, les plus grands espoirs — pourvu que le clergé restât neutre.
A ce moment. Sauvalle quittait une fois de plus la Patrie, pour fonder un quotidien au destin éphémère, la Bataille. Sauvalle ne vivait pas précisément en bons termes avec l'archevêché, mais avec
son successeur Gocifroy Langlois, ce fut bien pis. Langlois était déjà le bras ciroit d'Honoré Beaugrand à la loge L'Emancipation. Ouvertement et agressivement libre penseur, il s'annonça, dans son premier article, résolu à marcher "sur les traces de L'Avenir et du Pays, dans la voie du parti libéral des anciens jours." Laurier écrivit aussitôt (28 octobre) à Beaugrand. propriétaire de la Patrie, que ces opinions n'engageaient pas le parti libéral, ne reflétaient pas ses sentiments. "Depuis que j'ai pris la direction du parti, ajoutait Laurier, je me suis constamment appliqué à le tenir dans les grandes lignes de l'école libérale d'Angleterre, et il ne sortira pas de cette voie aussi longtemps que j'occuperai le poste où je suis."
Beaugrand publia la rectification de Laurier avec ce commentaire :
"Je .comprends qu'il y a des élections générales en vue, et que Von veut me faire jouer le rôle de tête de Turc. Soit, j'y suis habitué."
Il accusa Laurier de feindre, par opportunisme, une répudiation des grands libéraux, les Dorion, L.-A. Dessaulles, Rodolphe Laflamme, Charles Laberge, Joseph Papin, Joseph Doutre. Charles Daoust, les Papineau. Prudence à demi excusable, il est vrai, chez un chef de parti. Et Beaugrand, philosophe, maintiendrait son soutien à Laurier.
A son tour. Félix-Gabriel Marchand désavoua la Patrie — qui n'est pas l'organe du parti libéral provincial. Beaugrand fut plus rude avec lui qu'avec Laurier. Je n'ai jamais prétendu, dit-il, être l'organe des hommes de Québec :
"C'est Pacaud, avec son "Electeur," qui reste ce qu'il a toujours été, franc lutteur dans les mauvais jours, mais dispensateur du pot aux confitures dans les glorieuses époques des paniers de Champagne, des tourelles doréet^ et de tout ce que vous savez."
Le Parlement provincial était convoqué pour le 30 octobre, en session d'automne.
Par réaction contre le régime Mercier, qui avait vu grand, Taillon — à la fois premier ministre et trésorier provincial depuis la démission de Hall — imposait un régime d'économies et de comptes stricts, sans initiatives démesurées. Il négligeait le "patronage", si florissant sous Chapleau et sous Mercier. Ses faveurs allaient surtout à l'agriculture — et il est rare que l'agriculture obère les budgets des Etats. La colonisation enregistrait de légers progrès dans les cantons d'Albanel et de Normandin au Lac-Saint-Jean, et dans la vallée de la Matapédia. Le Père Paradis rapatriait aussi des Canadiens français des Etats-Unis, mais de sa propre initiative, avec un succès variable, et en établissant ses protégés dans le nord de l'Ontario.
Le rapport du ministère de l'Agriculture' établit une comparaison avantageuse entre 1891 et 1894, pour la production du beurre et du fromage. D'accord avec le gouvernement fédéral, on obtint l'installation de frigorifiques sur les navires faisant le service d'Angleterre. Une prime du gouvernement provincial aidant, l'exportation du beurre vers l'Angleterre doubla en peu de temps. Les écoles d'agriculture — celle de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, celle des Pères Trappistes d'Oka, l'Ecole de Laiterie de Saint-Hyacinthe et la ferme modèle de Compton — recevaient un nombre croissant d'élèves. Les Ursulincs de Roberval ouvrirent une école ménagère agricole. On peut attribuer à ces écoles, et au sous-ministre Gigault, la naissance de l'esprit coopératif et de la véritable organisation