Aujourd'hui occupée par l'Union Nationale Française
remporta. Terrebonne fournissait, à cette heure, le lieutenant-gouverneur, le premier ministre de la province et le maire de Montréal.
Mais Stephens, député provincial de Huntingdon, portait ses accusations à la Législative. Il voulait l'invalidation des résultats du 1er février, le renouvellement complet du Conseil, une refonte de la charte, et des pénalités draconiennes pour les cchevins en faute. Stephens, à la tête de bouledogue, ne lâchait pas le morceau.
Les discussions s'embrouillèrent tant qu'adversaires et partisans de la réforme se recrutèrent dans tous les camps. Le nouveau maire, Alphonse Desjardins, ami de Taillon, s'opposait au projet de Stephens, mais d'un ton conciliant. Son adversaire McShane, battu par une assez faible majorité pour espérer une revanche, appuyait Stephens. Il alléguait la demande d'invalidation en instance devant la législature, pour contester à Desjardins, par ministère d'huissier, le droit de s'installer à la mairie.
Avec les échevins visés — libéraux comme Stephens et McShane — le plus vigoureux adversaire de la réforme fut le député de Saint-Jacques, Olivier-Maurice Auge — l'ami de Chapleau qui avait inquiété de Boucherville. Mais Auge proposait aussi un certain nombre de mesures. Au comité des bills privés, présidé par Duplessis, des députes approuvèrent certaines mesures d'Augé et certaines réformes de Stephens, mais sans accepter l'un ni l'autre projet en bloc. Dans la mêlée, des plus confuses, chacun des deux antagonistes gagna des points et en perdit d'autres. Le Conseil législatif valida les élections du 1er février. Alphonse Desjardins prit possession de la mairie. Les Montréalais s'accordaient toujours pour engranger des avantages substantiels : des amis de Stephens et des
amis d'Augé figurèrent dans la délégation qui demanda un million et demi au gouvernement fédéral pour de nouvelles améliorations au port. Ce que L'Electeur traduisit ainsi :
"Les Montréalais font des efforts surhumains pour obtenir du gouvernement fédéral un nouveau million et demi de piastres pour enfouir encore ce trésor au fond du fleuve Saint- Laurent. Il leur faut à tout prix $1.500.000 pour continuer à creuser le fleuve à leur profit et aux dépens du pays, et payer la dette déjà contractée pour ces prétendus travaux du Havre de Montréal, lequel, par une fiction un peu forte pour des intelligences du commun, s'étend jusqu'à quelques lieues de Québec."
Les Montréalais obtinrent un demi-million — peut-être ce qu'ils avaient espéré en demandant trois fois plus.
L'autre projet qui suscita des batailles aussi confuses était soumis, pour la seconde fois, par le CoIlè<7e des Médecins et Chirurgiens. Il se rattachait au mouvement d'opinion, assez généralisé parmi la bourgeoisie intellectuelle et que nous avons déjà signalé, en faveur d'un enseignement plus solide. Il avait pour but d'élever le niveau des études médicales, en renforçant les programmes et en modifiant les jurys d'examen. Jusqu'alors les universités se chargeaient elles-mêmes de faire passer les examens et de décerner les diplômes de médecine. Elles tendaient à l'indulgence pour leurs élèves. Les deux assesseurs nommés par le Collège des Médecins n'accomplissaient le plus souvent qu'un acte de présence ; le Collège des Médecins fonctionnait comme un bureau d'enregistrement. Le projet constituait un bureau d'examinateurs de vingt-quatre membres, dont douze nommés par le Collège des Médecins et douze par les universités de la province.
A la session précédente, le projet, voté par la
Chambre, avait échoué au Conseil législatif. Cette fois, ses promoteurs le présen.tèrent d'abord au Conseil législatif, par l'organe d'un conseiller libéral, le Dr Marcil. Une requête de médecins l'appuyait, et la discussion attira une foule de médecins à Québec. Mais les universités, tenant à leurs privilèges, protestèrent. L'abbé Proulx, l'un des rares prêtres favorables à une réforme de l'enseignement, ne voulait pas d'une réforme atteignant les privilèges universitaires. Il vint à Québec, accompagné par les docteurs Rottot, Lamarche et Mignault. Plusieurs médecins siégeaient parmi les députes et conseillers législatifs. Le vice-recteur leur dit en souriant : "Le système qui a produit ces médecins éminents que je vois autour de moi n'est pas si mauvais." McGill protesta aussi, par l'organe de son vice-principal Johnson et de son avocat F.- L. Béique. McGill ne voulait pas présenter ses élèves devant un jury en majorité français. Intéressée, certes, Laval se tint légèrement à l'écart d'un mouvement lancé par McGill et par l'abbé Proulx. Celui-ci demandait le renvoi du bill à six mois — c'est-à-dire à la morgue. Parmi les médecins membres du Conseil législatif, J.-J. Ross était favorable et de Boucherville hostile au projet. Thomas Chapais le combattait aussi. Le bill fut voté le 1 6 février par 1 3 voix contre 1 0.
Reste à passer devant la Chambre. L'abbé Proulx et le vice-principal Johnson reprennent la lutte, qui tourne au conflit entre le Collège des Médecins et les universités. Parmi les ministres, les opinions sont partagées : Flynn opine pour le bill. Hall, Casgrain et Pelletier se déclarent contre. Le comité spécial de la Chambre chargé d'étudier le projet le crible d'amendements si nombreux, si compliqués et parfois si contradictoires qu'on ne s'y reconnaît plus. Louis-Philippe Pelletier en fait le premier la remarque. Casgrain saute sur l'occa-
sion, et propose le renvoi au comité général pour plus ample étude. Finalement, le Dr Cholette, député de Vaudreuil et parrain du bill, le retire pour le présenter mieux en forme l'année suivante.
Cette session ne résoudra pas davantage le problème financier. A vrai dire, elle Tescamote. Hall et Taillon s'accordent pour attribuer les embarras à l'héritage du régime Mercier. L'emprunt de quatre millions contracté en 1891 auprès de la Banque de Paris et des Pays-Bas vient à échéance cette année ! Mais le premier ministre et le trésorier ne s'accordent pas sur la manière d'en sortir. Hall s'en tient à la méthode rigoureuse : économies et taxes. Il supprimerait les subsides aux compagnies de chemins de fer. Taillon, partisan, certes, de l'économie mais plus en contact avec les électeurs, s'inquiète de la résistance aux taxes et reçoit des réclamations justifiées. L'abbé Proulx veut une ligne de Saint- Lin à Joliette. L'ancien député Elisée Beaudet, viceprésident de la Compagnie du chemin de fer du Lac-Saint-Jean, expose la nécessité de terminer le dernier tronçon jusqu'à Chicoutimi — , comme on a terminé le prolongement du "Montréal et Occidental" de Saint-Jérôme à Sainte-Agathe. Affable, riche, fort ami des ministres, Elisée Beaudet possède de sérieux états de services. En 1886, en pleine affaire Riel, il a réduit la majorité libérale dans le comté de Lotbinière, après la démission de Joly. Mais il présente aussi des arguments. Il insiste sur l'établissement des Trappistes, qui attirera des colons ; la voie ferrée jusqu'à Chicoutimi assurera l'essor décisif du Lac-Saint-Jean. Mgr Bégin, coadjuteur du cardinal et ancien évêque de Chicoutimi, appuie discrètement cet appel en faveur de son ancien diocèse. Et puis, ajoute Beaudet, donnerez-vous aux colons du Lac-Saint-Jean l'impression qu'ils ont tout perdu à la chute de Mercier ?
Donc, le gouvernement maintiendra son aide
aux compagnies de bonne foi, et suppriniera seulement les subsides des compagnies négligentes. Quant aux taxes, il les modifiera, mais plus tard, à la lumière de l'expérience. De la sorte, le vote des subsides ne donne pas lieu à de grands débats. La législature est prorogée le 27 février. Sous Taillon comme sous de Boucherville, quel contraste avec les larges initiatives du régime Mercier, avec les mesures hardies qui soulevaient l'ire des orangistes et la fierté du Canada français ! Il semble que le gouvernement de la province se soit rapetissé. Estce sagesse ou timidité ? C'est impuissance, dit L'Electeur : la plupart des questions étudiées à cette session restent en suspens. Pour l'asile de Bcauport, la solution est bâtarde et provisoire. Les discussions sur la charte de Montréal n'ont abouti qu'à des réformes de détail. Le bill du Collège des Médecins est ajourné. Enfin et surtout, le gouvernement, admettant que les nouvelles taxes ont rencontré des résistances, promet de les modifier, mais plus tard, à la lumière de l'expérience. Déclaration maladroite, car les contribuables paient de fort mauvais gré des taxes reconnues imparfaites.
Des commerçants protestataires s'assemblèrent encore, à Montréal. A Montmagny, l'avocat Philippe-Auguste Choquette — député fédéral - — voulut faire enregistrer un acte de vente immobilière sans acquitter la taxe. Le régistrateur refusant, Choquette le poursuivit, en invoquant le caractère inconstitutionnel de la loi de 1892. L'ardent adversaire de Philippe Landry voyait déjà la loi en charpie et le gouvernement provincial renversé, par ses soins. Mais le juge Cyrias Pelletier le débouta (17 avril).
Les observations de L'Electeur touchaient juste, et le gouvernement Taillon voulut, la session finie, régler au moins une des affaires en suspens : celle de l'asile. Les négociations reprirent, en secret, entre
Landry, son avocat Isidore Bcllcau et le secrétaire provincial Louis-Philippe Pelletier — trois "castors", amis politiques et personnels — et aussi avec les Sœurs. Celles-ci portèrent leur offre à $425.000, à mi-chemin entre leur chiflFre primitif et celui des propriétaires. A ce prix, elles achetèrent l'asile de Beauport. Le gouvernement garantissait le paiement aux vendeurs : il retiendrait à cette fin, chaque année, une partie de la somme payée aux Sœurs pour l'entretien des aliénés. L'Electeur dit que Landry récupérait avec usure l'argent versé au parti conservateur. Le système des asiles d'aliénés comprendrait alors : l'asile de Saint-Jean-de-Dieu, près de Montréal, appartenant aux Sœurs de la Providence ; l'asile de Beauport, près de Québec, aux Sœurs de la Charité ; et l'asile de Verdun, près de Montréal, auquel le gouvernement Mercier avait afi^ermé l'entretien des aliénés protestants, sur la demande instante de la minorité anglaise.
La session provinciale terminée, les bills touchant à mille intérêts particuliers votés, enterrés ou ajournés, la curiosité peut se porter tout entière sur la session fédérale, où Tarte a promis d'agiter la question des écoles du Manitoba.
Tarte ne possède plus de journal. Il a, en vain, transplanté le Canadien à Montréal, puis transformé ce journal du matin en journal du soir. Ses articles retentissants ne comblent pas le déficit. Les presses anglaises du Herald et du Star — le quotidien de l'industrieux Hugh Graham — étoufi^ent les journaux français. Un seul quotidien, la Presse, oppose une résistance victorieuse. TreflFlé Berthiaume consacre tous ses soins, tout son argent, toutes ses pensées à son journal, comme Graham au sien. L'ancien typographe ne s'embarrasse pas d'articles dogmatiques ; il fournit aux lecteurs
force photos et nouvelles, brèves, pimentées, sensationnelles. Il s'agit surtout d'être le premier à donner les nouvelles, importantes ou non. Ainsi la Presse affronte le Herald et le Star sur leur propre terrain. Mais le journal d'idées, même le plus brillant, touche un public trop restreint. Presque simultanément disparaissent le Canadien, à la mifévrier, et L'Etendard, à la mi-mars. Le journal d'Etienne Parent, où Fabre, Tarte lui-même. Tardivel et tant d'autres ont passé ou même débuté, expire à 87 ans (coupés, il est vrai, de deux larges interruptions, l'une de huit ans, l'autre de six), entre les bras d'Israël Tarte. L'Etendard le suit de près : les éditeurs publient un dernier numéro le 20 mars et sont déclarés en faillite. Fondé en 1883 par François-Xavier Trudel, L'Etendard a joué, pendant ses dix années d'existence, un rôle considérable dans la vie intellectuelle et politique du Canada français. L'âme du Canadien et celle de L'Etendard se réconcilieront au paradis — hélas ! surpeuplé — des journaux défunts. La Minerve, à 65 ans, devient doyenne de la presse française.
Depuis assez longtemps déjà. Tarte n'a plus d'intérêts à L'Evénement, dont L.-J. Dcmcrs fait un journal indépendant en titre, opportuniste en fait. L'Evénement imprime la Gazette officielle de Québec, et soutient le gouvernement Taillon ; par contre, il publie, au début de 1893, une importante série d'articles de Joncas, député de Gaspé, protestant, chiffres en mains, contre la faible proportion de Canadiens français parmi les fonctionnaires fédéraux .
Mais Tarte est passionné de journalisme. Il est d'ailleurs le journaliste de langue française le plus en vedette. L'Electeur retient sa collaboration régulière. Correspondant parlementaire de ce journal à Ottawa, Tarte décrira ses propres faits et gestes.
Car il prend l'offensive sur la question des écoles du Manitoba.
Comme pour l'affaire Riel, nous nous occupons ici de l'affaire des écoles du Manitoba dans la mesure et sous les aspects qui concernent l'histoire de la province de Québec. Mais les répercussions furent telles, pendant plusieurs années à partir de l'époque où se trouve notre récit, qu'il convient de rappeler les grandes lignes de l'affaire.
En 1890, l'agitation equairightiste et antijésuitique s'est répandue au Manitoba. Le procureur général Joseph Martin, du gouvernement libéral Greenway, fait supprimer les écoles catholiques, dites "écoles séparées", dans la province. Les propriétés scolaires des catholiques sont confisquées. Les parents catholiques subviendront par leurs impôts à l'entretien des écoles publiques, neutres en théorie — protestantes en fait, affirme Mgr Taché. Et ces mesures soulèvent l'enthousiasme de la majorité manitobaine.
Mgr Taché et les députés canadiens-français du Manitoba se plaignent en vain au lieutenant-gouverneur. Puis, l'archevêque de Saint-Bonifacc s'adresse au gouvernement fédéral. Mgr Taché, presque septuagénaire, et très bon, et très saint, suscite la vénération des fidèles, comme jadis Mgr Bourget. Son ancien camarade de mission, son grand ami Mgr Laflèche, lui rend le concours reçu lors de la lutte contre la division du diocèse trifluvien. L'évêque des Trois-Rivières écrit à Chapleau sa lettre du 12 mai 1890, demandant la protection du gouvernement fédéral pour les catholiques opprimés au Manitoba — la lettre où il dit : "Dans mon humble avis, cette question est autrement grave que celle de Riel, parce qu'elle attaque plus directement les deux sentiments qui tiennent le plus au cœur de l'homme : la langue
et la foi." Le mémoire de Mgr Taché et la lettre de Mgr Laflèche sont transmis au gouverneur général. ^
Toutefois les requérants hésitent sur la forme de l'intervention souhaitée. Les uns demandent au cabinet fédéral le désaveu de la loi manitobaine ; d'autres demandent au Parlement une législation réparatrice. Les deux solutions comportent un risque de conflit avec le gouvernement du Manitoba et avec les protestants fanatiques de tout le pays. On craint aussi une confusion des fonctions politique et judiciaire. Blake, bon légiste, présente cette observation : Avant d'intervenir dans la législation scolaire d'une province, le gouvernement fédéral devrait consulter la Cour Suprême sur l'étendue de ses droits. John MacDonald adopte d'emblée la suggestion, li est convenu, toutefois, que l'avis de la Cour Suprême aura simple valeur consultative.
Mais dès ce moment, l'opinion de la province de Québec s'émeut. Les élections fédérales de 1891 approchent. John MacDonald ne veut s'aliéner ni le vote protestant ni le vote catholique. Il envoie Chapleau amadouer Mgr Taché, lui conseiller des recours judiciaires qui n'embarrasseront pas le gouvernement. C'est d'ailleurs la solution idéale, aux yeux de Chapleau lui-même. Il l'a écrit à Mgr Laflèche, en réponse à sa lettre du 12 mai 1890. ' Le geste du gouvernement de Winnipeg est inconstitutionnel et intolérable, a-t-il écrit, en substance; je ne doute pas que notre cabinet fédéral y remédie, en recourant au besoin au désaveu ; mais ce pro-
1. Lettre et mémoire se trouvent dans les "Documents sessionnels" de 1891.
2. Lettre "privée et confidentielle" de Chapleau à Mgr Laflèche, du 23 mat 1890, aux archives de l'évêché des Trois-Rivières.
cédé risque fort de soulever une agitation protestante, et de provoquer l'entêtement de Martin et de Greenway ; "Une décision judiciaire ne saurait, au contraire, provoquer d'agitation populaire. Confirmée par les autorités légales de l'empire, elle s'imposerait même aux plus remuants, la passion politique ne pouvant y trouver prise."
Donc, avant les élections de 1891, Cbapleau est allé trouver Mgr Taché, malade, à Montréal. Entrevue poignante, que celle du beau Chapleau, déjà désabusé, avec le saint évêque, déjà toucbé par la mort. Tous deux, utilisés et bernés par les mêmes puissances, et trop clairvoyants pour ne pas le discerner et en souffrir. Cbapleau présente évidemment à Mgr Taché la même thèse qu'à Mgr Laflèche. D'après Tarte, le secrétaire d'Etat, priant Mgr Taché de renoncer au désaveu et de se contenter des recours judiciaires, lui aurait promis qu'en fin de compte, en cas d'échec, le cabinet fédéral interviendrait, d'une manière ou d'une autre, pour rendre justice aux catholiques. C'est en refusant, par la suite, de tenir ces promesses, que les collègues de Chapleau auraient mis le comble à son amertume, et déterminé sa retraite à Spenccr- Wood. ^
Un catholique de Winnipeg, John Kelly Barrctt, prend le recours judiciaire ; il refuse de payer la taxe pour les écoles publiques et intente un procès à la municipalité de sa ville. Le tribunal décide contre Barrett. La Cour d'Appel de Win-
1. Voir les affirmations réitérées de Tarte, dans son discours aux Communes, le 6 mars 1893, et dans une série d'articles de "L'Électeur," en mui et juin 1893, et le démenti de Mgr Taché, communiqué ^ à la presse à la fin de juin de la même année. Le démenti de .1/.7r Taché porte sur sa propre attittide et sur le caractère personnel ou officiel de la conversation. Il confirme l'authenticité de l'entrevue.
nipcg se prononce dans le même sens, malgré la dissidence de l'un des trois juges, Joseph Dubuc. qui motive très fortement son avis.
Les catholiques portent leur cause en Cour Suprême. Les cinq juges. Ritchic, Strong, Fournicr. Taschereau et Patterson . à 1 unanimité, déclarant la loi Martin inconstitutionnelle, et cassent les arrêts de Winnipcg.
Mais le gouvernement provincial tient à sa législation scolaire, si bien accueillie de la majorité manitobaine qu'elle constitue la plus sûre ' plateforme" électorale. (Point important : l'antipapismc et la francophobie n'étaient pas la marotte de quelques politiciens isolés, mais bien le penchant de presque toute la population manitobaine.) Joseph Martin, très attaqué par des ennemis personnels, a cédé la place à ClifFord Sifton. A butor, butor et demi. ClifFord Sifton s'engage non seulement à conserver la loi Martin, mais a la renforcer. Le conservateur Dalton McCarthy l'encourage, les loges orangistes l'applaudissent, et les électeurs manitobains quintuplent sa majorité. Poussée par le gouvernement provincial, la ville de Winnipcg plaide devant le comité judiciaire du Conseil Privé. Joseph Martin est mandaté pour suivre l'aflFairc à Londres.
Pourtant, la Cour Suprême n'avait pas décidé sans raisons. L'article 93 de la constitution fédérale (l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord) défend à une législature provinciale quelconque d'enlever à une minorité les droits scolaires qui lui étaient accordés par la loi. au moment de la Confédération. Fameux article 93 imaginé par Galt pour protéger la minorité anglo-protestante du
Bas-Canada, et devenu l'ancre de salut des minorités franco-catholiques de toutes les autres provinces ! L'article 22 de la constitution du Manitoba (Acte du Manitoba) renforce cette garantie en ajoutant aux mots "par la loi" les mots "ou par la coutume". Rien de plus clair ; on a beau se frotter les yeux et l'esprit, on ne comprend pas que des arguties, si entortillées soient-elles, extraient de ces textes le contraire de ce qu'ils disent. Le Conseil Privé accomplit ce tour de force, et infirme (30 juillet 1892) le jugement de la Cour Suprême. Leurs Seigneuries ne trouvent pas, dans la loi de 1890, d'atteinte aux privilèges des catholiques manitobains ; et elles jugent la loi constitutionnelle. Joseph Martin envoie un télégramme triomphant à Winnipeg.
Il faut bien constater que de l'afi^aire des écoles du Nouveau-Brunswick à TafiFaire du Labrador, les Canadiens français n'ont pas été heureux devant le plus haut tribunal de l'Empire. Il est vrai que la plainte contre la loi Martin était portée par un catholique de langue anglaise, mais cette petite habileté ne trompait personne : ce sont les Canadiens français du Manitoba qui se débattaient, c'est leur langue que l'on voulait déraciner, autant et plus que leur foi. Les règlements ontariens imposaient déjà la prépondérance de l'anglais dans les écoles bilingues. Sans la volonté personnelle de tolérance et d'équité qui animait Olivier Mowat et son ministre de l'Education, George-W. Ross, l'Ontario eût, dès cette époque, suivi l'exemple du Manitoba.
La province de Québec ne s'y méprit pas une minute. La décision de Londres aussitôt connue, le journal de Tarte exprima l'opinion unanime en écrivant : "Quand il s'agit des Canadiens français, les pactes les plus sacrés sont violés, déchirés, foulés
aux pieds, sous l'œil content du lion britannique." Des ennemis des Canadiens français, désespérant de mater une résistance opiniâtre, se résigriaient à leur accorder des tolérances, mais limitées aux frontières de la province de Québec. Et ils refusaient aux Canadiens français de Québec^ tout droit de s'immiscer dans le traitement infligé au catholicisme et à la langue française en d'autres parties du pays. Ils eussent érigé la province de Québec en une vaste "réserve" pour les Canadiens français, par analogie avec les "réserves" où les Indiens jouissent de certains droits, à condition de n'en point sortir. Mais les Canadiens français entendaient bien, comme Mercier l'avait revendiqué à la Législative lors de l'affaire Riel, soutenir leurs frères par la foi et par le sang persécutés en d'autres provinces. Et cette volonté de protéger des groupes parfois sépares par des distances considérables n'est pas seulement très noble : elle constitue, de la part de la province de Québec, une belle preuve de vitalité.
Tous qualifiaient d'infâme la loi Greenway. Pendant les recours judiciaires, le délai pour le désaveu s'était écoulé — c'était un des résultats visés par sir John, en 1891. en conseillant les recours. Mais les catholiques du Manitoba et leurs amis de la province de Québec demandaient l'intervention fédérale sous la forme d'une législation réparatrice. Sifton et la majorité manitobaine s'y opposaient aux cris de : "No surrender !" et encore : "Hands off Manitoba !" Sir John Thompson, converti au catholicisme, comme l'on sait, mais qui avait conservé un tempérament et des allures de prédicant presbytérien, voulut suivre la méthode de John-A. MacDonald : s'abstenir avec vigueur et ajourner avec persévérance. Il avait mis dans son cabinet de l'eau et du vin, des amis de Dieu et des amis du diable, des catholiques comme
Angers et Costigan et des orangistes comme le grand-maître Clarke Wallace. Si Angers ou Ouimet semblaient s'engager vis-à-vis de leurs électeurs catholiques, Clarke Wallace s'engageait dans le sens contraire, et parfois tumultueusement, visà-vis des protestants fanatiques. Le 13 janvier 1893, dans une grande assemblée tenue à l'Auditorium de Toronto, sous les auspices de l'Association des Jeunes Conservateurs, sir John Thompson, approuvé par sir A.-P. Caron, déclara que le gouvernement, désireux de protéger les faibles mais respectant les droits des provinces, s'en tiendrait aux décisions des tribunaux et à la constitution. Discours peu encourageant pour les catholiques ! Selon la procédure imaginée par Blake trois ans plus tôt, le gouvernement consultait la Cour Suprême sur son droit d'adopter une mesure "réparatrice". Et sans doute il priait le bon Dieu d'inspirer aux juges une réponse négative.
Dans la province de Québec, on s'irritait de ces atermoiements, et l'on s'en prenait plus au gouvernement fédéral qu'au gouvernement manitobain. Pendant l'élection de l'Islet, les libéraux avaient réclamé à l'épiscopat un blâme explicite du gouvernement fédéral, qu'ils eussent exploité. La question des écoles manitobaines, c'était une bataille autour de l'âme des enfants. C'était aussi, pour les politiques, une carte dans l'éternelle partie dont le pouvoir est l'enjeu.
A la Chambre des communes, le 6 mars. Tarte, appuyé par Beausoleil, présenta une motion de censure. Tarte atteignait la grande vedette. Beausoleil, longtemps associé de Mercier, avait affermi dans cette collaboration quotidienne la sûreté de son instinct national. Ce libéral avancé s'opposait à tout compromis sur les droits religieux et nationaux des Canadiens français : il avait déjà com-
battu le bill de McCartby, abolissant la langue française au Nord-Ouest. Mercier assista, dans la galerie de l'Orateur, à cette séance du 6 mars.
Aux dames qui, dans les tribunes, braquent leurs jumelles de théâtre. Israël Tarte apparaît comme un petit homme étriqué, barbichu, de physionomie sérieuse : un profil de chèvre. Mais sitôt en action, quelle énergie ! Tarte parle d'abord en français. "Au contraire de ce que disent les journaux ontariens je ne suis nullement poussé par le clergé, affirme-t-il. Je dois même rendre aux prêtres du comté de l'Islet cette justice qu'ils ont presque tous voté contre moi." Non ; Tarte se tient sur le solide terrain constitutionnel. L'Acte de 1867 garantit les droits des minorités ; les promesses formelles des Pères de la Confédération renforcent cette garantie ; le maintien des écoles séparées est une condition du maintien de la Confédération. Tarte paraît courageux, documenté, pénétrant. Entièrement libre dans sa pensée et dans son expression. Il émaille son discours d'avances insinuantes, de moqueries agiles, de saillies surprenantes, de traits aigus. Il pleure d'un œil et rit de l'autre. Ceux qui ne comprennent pas ses paroles suivent sa mimique et s'y laissent prendre. Quel acteur ! Un démon l'habitait. Puis il répéta son discours en anglais.
Larivière, député de Provencher, contredit Tarte et mit en doute son désintéressement politique. Pourquoi transférer au gouvernement fédéral (conservateur) la responsabilité qui pèse sur le gouvernement manitobain (libéral) ? On se demanda si Larivière n'était pas, comme son prédécesseur Royal, inspiré par Mgr Taché.
Le lendemain, Dalton McCartby — fanatique, mais grand avocat — dénia au gouvernement fédéral le droit d'intervenir, d'usurper des fonctions
judiciaires. Le jugement du Conseil Privé a réglé le litige, dit-il ; l'affaire est terminée. L'indécision de sir John Thompson prolonge le malaise ! Pour exprimer son mécontentement et son blâme. Dalton McCarthy se rallie à la motion de Tarte !
Depuis quelque temps déjà. Dalton McCarthy, entré en relations avec Willison, multipliait les déclarations libre-échangistes et cherchait à se séparer du gouvernement. La motion de Tarte lui en fournit l'occasion, ce qui parut singulier ! La motion était rédigée de manière à pouvoir réunir dans un même vote les adversaires catholiques et orangistes du gouvernement. Hector Langevin, simple député par la grâce de Tarte, le fit ressortir. C'est à se demander, dit-il, si la motion de M. Tarte n'a pas été rédigée par M. McCarthy.
Le débat se prolongea. Beausoleil, l'ami de Mercier, fut catégorique : "Si M. Laurier arrivait au pouvoir demain, je ne l'appuierais qu'à la condition que les droits de la minorité soient protégés et rétablis."
Mais Laurier lui-même prit la parole. Il était en pleine forme, et chacun de ses discours lui assurait un triomphe ; celui-ci ne fit pas exception. Laurier reprocha au gouvernement son indécision, sa lâcheté :
"Entre les protestants d'Ontario qui ne veulent pas d'intervention, et les catholiques de Québec qui veulent une protection pour la minorité manitobaine, le gouvernement n'a pas le courage d'intervenir."
La constitution autorise toute minorité à faire appel d'une loi provinciale empiétant sur ses droits scolaires :
"Quelle a été l'intention du législateur ? Protéger la minorité, en lui donnant le droit d'appel au gouverneur
général en conseil, et en imposant au Parlement le devoir de surveiller la législation provinciale en matière scolaire. Il en découle le droit W intervention, qui ne doit être exercé que dans les cas les plus graves. Supposons que la législature de Québec abolisse les écoles séparées des protestants, est-il un homme dans cette Chambre qui nierait le droit et le devoir du gouvernement d'intervenir ?"
Laurier insista surtout sur cet argument : Mgr Taché affirme que les prétendues écoles neutres sont ,en fait, des écoles protestantes. S'il en est ainsi, la base du jugement du Conseil Privé s'effondre ; l'injustice et l'erreur judiciaire doivent être réparées.
Aldéric Ouimet se chargea de répondre à Laurier. Sans égaler son adversaire en prestige, il avait assez de valeur, d'expérience et de caractère pour lui tenir tête. Il dit que le gouvernement agirait de manière constitutionnelle et prudente. Et après tout, l'auteur de la loi manitobaine n'est pas le gouvernement fédéral ; c'est un gouvernement libéral, du même parti que l'opposition. Les libéraux font bien du tapage : ils ont agi de même, en 1872 et 73, dans l'affaire des écoles du Nouvcau-Brunswick ; puis, arrivés au pouvoir, ils ont oublié les catholiques et leurs écoles. Si M. Laurier venait au pouvoir demain, cette histoire se répéterait.
On entendit de nombreux discours, car, sur une affaire de cette importance, tous les chefs de file veulent parler. L'un des orateurs libéraux fut Louis-Philippe Brodeur, jeune député de Rouville et l'un des bons lieutenants de Laurier. Du côté conservateur, Amyot, définitivement rentré au bercail, soutint le gouvernement, et reprocha aux libéraux, stylés par Tarte, de chercher du "capital politique". — "Comme ils ont fait avec l'affaire Riel ", ajouta un député anglais, insouciant de gêner Amyot par cette évocation de son récent passé.
Plusieurs ministres défendirent leur attitude. Costigan — l'ancien champion des écoles catholiques du Nouveau-Brunswick — affirma sa sympathie pour les catholiques du Manitoba, mais ajouta qu'il la manifesterait, le moment venu, "d'une manière autrement pratique que certains de leurs soidisant défenseurs". Adolphe Caron. très homme du monde, fit appel à l'union et à la paix. Attendons l'avis de la Cour Suprême ; s'il reconnaît au gouvernement le droit d'intervention, nous examinerons les doléances des catholiques. Le débat se termina le 9. après trois jours et trois nuits.
Certains attendaient des directives de l'épiscopat. Mais les évêques étaient pris entre- le désir d'obtenir justice et la crainte de provoquer des représailles, des troubles. Deux ou trois, comme Mgr Taché et Mgr Laflèche, étaient pris entre le désir de réclamer hautement et la crainte de nuire à un gouvernement conservateur. Enfin la bizarre alliance avec Mc- Carthy engageait à la prudence. Les évêques ne fournirent aucune directive. La motion de Tarte fut repoussée par 120 voix contre 71. Avec Tarte avaient voté : la masse des libéraux, les orangistes McCarthy et O'Bricn. et trois conservateurs de la province de Québec : Pelletier (Laprairie), Dugas (Montcalm) et Jcannotte (L'Assomption).
Plusieurs évêques reçurent la nouvelle de ce vote à Saint-Hyacinthe, où ils s'étaient réunis pour la consécration de Mgr Maxime Dccelles, curé de Sorel, nommé coadjuteur de Mgr Moreau, septuagénaire.
L'Electeur du 1 1 mars publia deux articles sur le vote de l'avant-veille. L'un d'eux disait :
"... Nous savons quelle est l'excuse des capitulards: ils prétendent marcher à la suite de Mgr Taché, qui a lâché pied pour ne pas causer d'embarras au gouvernement Thompson.
"Tout cela est bien triste à constater. Aussi ne nous sentons-noîis pas le coeur d'insister sur une affaire dans laquelle notre nationalité joue un si déplorable rôle.'*
L'autre était la correspondance parlementaire de Tarte, le héros de la bataille. Elle se terminait ainsi :
"Rappelez-vous bien ce que je vous dis : Wilfrid Laurier sera avant deujc ans le premier ministre de la Puissance."
A un an près. Tarte était prophète. Le manteau de John-A. MacDonald pesait aux épaules de John Thompson comme à celles d' Abbott. Deux ministres, le catholique Costigan et l'orangiste Clarke Wallace, se livraient en public à des déclarations contradictoires. Angers, comme naguère Chapleau, recevait avec peine les reproches des catholiques et se sentait gêné. Dans la province de Québec, les discours de Laurier soulevaient une fierté croissante; son nom apparaissait aux manchettes des journaux de plus en plus souvent, en caractères de plus en plus gros.
Au contraire. Mercier ne retrouvait pas son influence. Lors de sa rentrée en Chambre, on avait pu s'attendre à une rivalité avec Marchand, chef de l'opposition. De Mercier à Marchand, le parti libéral enregistrait une baisse, au double point de vue de l'éloquence et de l'organisation. Et Mercier gardait ses fidèles — les Turgeon, Dechène et Tessier — parmi la dépuration provinciale. Mais le parti opérait, à d'autres points de vue, un rétablissement nécessaire. Et Laurier, sentant venir son heure, ne voulait pas être compromis par un chef provincial prestigieux, sans doute, mais sujet à critique. Mercier devina ces sentiments. Il dit et répéta qu'il ne convoitait pas le poste de Marchand,
mais se tenait, selon sa promesse, soldat discipline dans les rangs du parti libéral — il n'était plus du tout question de parti national. Et puis Mercier, atteint du diabète, avait décidément perdu sa vigueur d'antan. Son visage s'émaciait, des taies se formaient sur ses yeux, et sa vue s'affaiblissait. Il restait — hélas ! fidèle à ses amis, qui, pour distraire sa peine, l'entraînaient à vivre, à revivre. Ses interventions publiques se produisaient en coups de collier. Depuis le débat du 28 novembre au parc Sohmer, et le succès de son jeune ami Lemieux, il songeait à donner, de façon retentissante, son avis sur les grandes questions d'avenir débattues ce jourlà — et d'une actualité aiguisée par l'aflFaire des écoles manitobaines. Lui aussi rêvait d'indépendance. Il en avait parlé dans ses articles de débutant, au Courrier de Saint-Hyacinthe, en 1862 ; il en avait parlé, étant premier ministre, à la Chambre de Québec, à l'ouverture de la session de mai 1888. Le scrutin du parc Sohmer n'indiquait-il pas une orientation des esprits propice à cette idée .'* Lancée, non plus seulement par des jeunes, mais par Honoré Mercier, qui sait si elle ne pourrait aboutir? Depuis quatre mois. Mercier y songeait, et préparait un grand travail. Il le livrerait au public, sans profit personnel, mais au bénéfice du Monument National — que la Société Saint-Jean-Baptiste faisait alors construire, sur l'initiative de David. Mercier prêt, on annonça pour le 4 avril, au parc Sohmer, sa conférence sur "L'avenir du Canada."
Le parc Sohmer, aujourd'hui disparu, était un très beau parc d'amusements, au carrefour des rues Panct et Notre-Dame. Il comprenait un gymnase, une galerie de miroirs déformants, une vaste salle de spectacle, oià se jouaient opéras et vaudevilles, et une terrasse en bordure du fl!euve, où l'on sirotait des limonades en regardant passer les cargos. Le populaire s'y portait en foule, les soirs
d'été. Quelques messieurs huppés, dit la chronique, y fréquentaient aussi, en irrégulière compagnie. Le soir du 4 avril, le parc Sohmer fut envahi par une cohue de six mille personnes, où dominaient les "patriotes", car on pressentait la conclusion de Mercier — après un large tour d'horizon — en faveur de l'indépendance.
Mercier avait longuement préparé cette conférence, résumée sur des feuilles en gros caractères, à cause de sa vue affaiblie. Sur l'estrade se tenaient David. Robidoux. Tarte, Fréchette, Préfontaine, Charles Langelier. Ernest Tremblay, Philippe Demers, J.-A. Mercier, le Dr F.-X. de Martigny, et bien d'autres. Il y avait aussi les correspondants des journaux canadiens, et ceux du New York Herald, du New York Times, du New York World et du New York Sun. Les Américains étaient curieux de savoir si les campagnes annexionnistes de Wiman trouveraient ce soir-là quelque écho ; la New York Tribune publiait au même moment un article de Goldvvin Smith en faveur de l'annexion du Canada aux Etats-Unis. Toute la salle se mit debout à l'entrée de Mercier. Il en eut chaud au cœur. Il dit en souriant :
— J'ai encore des amis !
Il parla pendant deux heures. Il prévoyait l'accusation de "déloyauté", à la suite de cette conférence, comme au temps de l'affaire Riel : mais, comme alors, il se proposa de secouer l'épouvantail du loyalisme :
"... Je ne suis pas anglophobe. J'admire les Anglais et j'aime les Anglaises ; mais l'Angleterre me laisse indifférent, presque froid. J'admets qti'elle nous a fait du bien : mais je crois qu'elle nous a fait plus de mal que de bien et que, si nous avons prospéré, nous surtout, les Canadiens français, ce n'est pas de sa faute .. .
"... Tous comptes tirés, nous ne devons rien à l'Angleterre ; et nov3 pourrons nous séparer d'elle, quand la majorité, régulièrement consultée, le voudra, sans remords de conscience, saTis déchirement de coeur, et même sans verser de larmes . . ."
Il énumère les constitutions possibles pour le Canada, en train de se dégager des langes de l'enfance : le système actuel ; la fédération impériale ; l'union avec les Etats-Unis ; l'indépendance. "La Confédération a fait son temps, dit-il, et si nous n'avons pas progressé comme les Etats-Unis c'est parce que notre système politique est faussé." N'existe-t-il pas des pays indépendants et prospères avec une population, des ressources, un budget, inférieurs à la population, aux ressources, au budget du Canada ?
Mercier examine toutes les incidences de sa thèse, à fond. Il prédit un grand mouvement en faveur de l'indépendance, et s'adresse en particulier aux femmes, les vraies éducatrices du peuple. Après deux heures de discours, il rassemble toutes ses forces pour un appel solennel à ses auditeurs et à tout le peuple canadien. Campé sur le bord de l'estrade, il martèle :
"Debout comme un homme libre sur la terre d'Amérique, je défends la cause sacrée de mes compatriotes, quelles que soient leur race ou leur croyance religieuse, et je demande pour tous l'émancipation coloniale et la liberté . . ."
Toute sa conviction sourde a soutenu le rythme de cette phrase superbe, qui tient de la prière, de l'hymne, de la prophétie. Les six mille assistants se lèvent.
"Vous n'êtes qu'une colonie ignorée du monde entier ; je vous offre de devenir un grand peuple, reconnu et respecté parmi les nations libres.
"Hommes, femmes et enfants, à vous de choisir : vous pouvez rester esclaves dans l'état de colonie, ou devenir indépendants et libres, au m/ilieu des autres peuples qui vous convient au banquet des nations."
La foule s'est retenue à grand peine d'applaudir, jusqu'au dernier mot. Les acclamations jaillissent sans fin : "Vive Mercier ! Vive le Canada ! Vive l'indépendance !" Des bras se tendent vers Mercier. Les plus enthousiastes veulent fonder séance tenante un parti de l'indépendance.
Mercier y songe. Il imagine une campagne de l'indépendance, analogue à celle de l'aflFaire Riel, avec des assemblées dans toutes les paroisses, une concentration des patriotes de tous les partis, un élan irrésistible. L'affaire des écoles manitobaines fournirait une base de départ.
Projet chimérique ! On ne recommence pas un pareil mouvement, à sept ans d'intervalle. Les six mille enthousiastes réunis au parc Sohmer ne doivent pas faire illusion. Le goût même des foules a changé. De mois en mois, il semble que soit davantage révolue l'époque des assemblées contradictoires tumultueuses, des grands duels qui mettaient aux prises ces deux athlètes : Chapleau et Mercier, avec les crinières rejetées, les torses bombés, des éclats de voix et des défis dramatiques. On goûte un autre genre d'éloquence, plus académique, où la passion est contenue et la poésie à fleur de verbe : celle de Laurier.
L'affaire des écoles manitobaines indigne l'opinion canadienne-française, il est vrai. Tarte veille à canaliser cette indignation, non pas en faveur de M. Mercier, l'homme d'hier, mais en faveur de M. Laurier, l'homme de demain. Laissez Tarte manœuvrer ! Quand les journaux anglais protestent contre la conférence du parc Sohmer, on leur fait entendre que M. Mercier exprime des idées person-
nclles, n'engageant pas le parti libéral. Celui-ci a des chefs responsables : M. Marchand à Québec, M. Laurier à Ottawa.
Une élection fédérale partielle devait se tenir dans le comté de Vaudreuil. C'était un comté bleu. Depuis la Confédération, il avait voté huit fois au fédéral, élisant sept conservateurs et un seul libéral, Henry-Stanislas Harwood, le 5 mars 1891. L'élection refaite, Harwood à son tour avait été battu en février 1892 par le conservateur Hugh McMillan. C'est ce conservateur qu'il s'agissait de remplacer en avril 1893.
Les bleus choisirent pour candidat un commerçant de Rigaud, peu habitué aux luttes oratoires. Napoléon Chevrier. Les rouges s'en tinrent à Harwood. Le 5 avril, la présentation des candidats donna lieu à une grande assemblée contradictoire. Les conservateurs mirent en ligne ce jour-là deux ministres, Ouimet et Angers, le tribun Cornellier et Joseph Tassé : quatre hommes forts. Les libéraux leur opposèrent Laurier, Tarte. Cloran et L.- P. Brodeur. C'est une région-frontière que celle de Rigaud. Le collège y a été fondé et développé pour fournir des chefs à la population canadienne-française, afin de mieux résister à l'envahissement ontarien. Or, ce sont les Canadiens français du comté de Vaudreuil — eux-mêmes venus de Chateauguay, de Beauharnois, de Laprairie, de Verchères — qui ont, peu à peu, mordu sur les comtés limitrophes de l'Ontario et modifié leur physionomie anglaise ou écossaise. La poussée se continue. Les électeurs de Rigaud comptent des frères et des cousins dans Prescott, dans Russell, dans Carleton. et plus loin encore. Ils s'intéressent aux problèmes des minorités. Ils exigèrent la discussion des lois scolaires manitobaines.
Laurier répéta la déclaration faite en Chambre : *'Si, comme le soutient Mgr Taché, les écoles publiques du Manitoba sont, en fait, des écoles protestantes, il y a tromperie dans l'exécution de la loi, tromperie dans la présentation de la cause au Conseil Privé, et le gouvernement fédéral doit intervenir." Laurier attaqua aussi la protection, responsable de la misère et de l'émigration.
Ouimet répondit, comme il avait fait à la Chambre : les auteurs de la loi manitobaine sont des libéraux, des amis politiques de M. Laurier. Celui-ci a maintenant pour allié le fanatique Dalton McCarthy ; tant mieux, nous en sommes bien débarrassés. Vous demandez l'intervention fédérale. D'autres s'y opposent, en vertu de la constitution. La Cour Suprême, saisie de la question, va nous éclairer sur nos droits et nos devoirs ; ces droits délimités, "le gouvernement les exercera, sans peur et sans faiblesse".
Brodeur parla de la misère du peuple. C'est une invention pure, répondit Angers ; les exportations de produits agricoles sont plus fortes que sous le régime libéral MacKenzie. Et sur la question des écoles :
"J'irai plus loin que M. Laurier. Si les droits des catholiques sont établis d'après l'enquête, nous, les conservateurs, appuyés sur notre majorité dans le Parlement, rendrons aux catholiques du Manitoba leurs écoles séparées. Et j'ai la conviction, j'ai la certitude que pas un conservateur protestant des provinces anglaises ne refusera de nous aider à rendre cette jtistice à une minorité persécutée."^
Ces paroles énergiques d'un chef à la forte personnalité, qui venait d'occuper le poste le plus honorifique de la province, firent sensation. Tarte,