Toronto Globe;' 27 avril
et se résigner en fait. C'est ce que Tarte leur reprocha.
En attendant l'oracle de la Cour Suprême, l'affaire se serait peut-être assoupie sans la campagne d'Israël Tarte. Il publia dans L'Electeur des articles remarquables, cités par les journaux de tout le pays. Ses phrases courtes, nerveuses, véritables reflets de sa personnalité, se pressaient sur le papier comme sur ses lèvres. Il revenait à la charge le lendemain, le surlendemain, ajoutant chaque jour un trait piquant, une révélation, une accusation.
Il soutenait ce thème : la discipline de parti et le "patronage" — le favoritisme — sont en train de luiner les intérêts catholiques et français. Lorsque des députés, des chefs, se rebifl^ent contre une atteinte aux droits des Canadiens français, on les fait rentrer dans le rang, soit en invoquant la discipline de parti, soit en leur jetant des bribes de patronage: situation pour un de leurs parents ou de leurs électeurs, subvention pour une ligne de chemin de fer traversant leur comté, construction ou réfection d'un quai, etc.
Dans son discours du 5 avril à Vaudreuil, Tassé avait dit : 'Ce sont des conservateurs qui ont nommé ces Canadiens français de l'Ouest : Royal, Rouleau, Dubuc, Girard, Bernier, à des postes influents de lieutenant-gouverneur, de juges, de sénateurs." Justement, reprit Tarte, c'est ainsi qu'ils se sont vendus, qu'ils ont vendu leurs frères. Le plus ardent adversaire des ministres, en ce moment-ci, devrait être M. Larivière, député du Manitoba ; mais il vient d'obtenir une place pour son fils. "Ainsi, d'étape en étape, de reculade en reculade, de faiblesse en faiblesse, nous voici privés de notre langue, au mépris des garanties qui nous avaient été données . . ."
C'est pourquoi, concluait Tarte, Mgr Taché
étant vieux et malade, les Canadiens français du Manitoba sont privés de défenseurs. Il faut que la province de Québec aille à leur secours.
Tarte publiait ces articles — ces articles sensationnels — au moment oii Laurier, mis en confiance par la mort de John-A. MacDonald qu'il considérait comme invincible, encouragé par les derniers résultats partiels — et comptant beaucoup sur l'appoint d'Israël Tarte — donnait son plus gros effort. On pensait que Thompson ne tiendrait guère plus qu' Abbott. On prévoyait des élections générales avant longtemps. Tarte prédisait la victoire à Laurier, qui le croyait. Laurier convoqua un congrès libéral à Ottawa pour le 20 juin. De grandes assises, réunissant les délégués de chaque coin du pays.
Dans la province de Québec, les préparatifs du congrès fournirent l'occasion d'un immense travail d'organisation. Dans tous les districts, dans tous les comtés, on s'assembla pour choisir les délégués. On fonda des associations libérales dans les comtés dépourvus. A la réunion de Sorcl, le jeune député Bruneau souleva l'enthousiasme en déclarant : "M. Laurier n'a pas besoin des orangistes. S'il arrive au pouvoir, aucun orangiste ne figurera dans son cabinet."
Israël Tarte poursuivait sa campagne. Le journal de langue française d'Ottawa, le Canada, organe conservateur, passa au camp de Laurier avec armes et bagages, en prenant l'affaire des écoles pour prétexte. Il attaqua violemment le cabinet : "Les chefs anglais nous persécutent et les chefs français nous trahissent."
La Minerve essaya d'une tactique. Elle somma Laurier d'annoncer carrément, à la convention d'Ottawa, les mesures qu'il comptait prendre, au sujet des écoles du Manitoba, s'il arrivait au pou-
voir. Laurier avait dit aux Communes, pendant le débat sur la motion Tarte, et répété à Vaudrcuil» que si les écoles publiques du Manitoba, soi-disant neutres, étaient en réalité protestantes, comme l'affirmait Mgr Taché, la décision du Conseil Privé perdait sa base, et le gouvernement fédéral devait intervenir. Mgr Taché publia un mémoire établissant le caractère confessionnel — protestant — des écoles publiques du Manitoba. A la veille du congrès d'Ottawa, la Minerve mit Laurier au pied du mur ; elle exigea, non une vague profession de principes abstraits, mais une déclaration écrite et claire, engageant le parti libéral.
La Minerve embarrassait Laurier, puisque, en s'abstenant, il froisserait le sentiment canadienfrançais, et en s'engageant il froisserait nombre de libéraux ontariens. Le Globe interdisait à Laurier de toucher à la législation Greenway-Martin. A Winnipeg, Clifford Sifton entretenait sa popularité en reprenant à son compte la devise : "No surrender !"
Les libéraux de marque de tout le pays se rencontrèrent à Ottawa. On y vit Joly de Lotbinière, le vieux gentilhomme protestant. Il y eut toutefois une abstention notable : celle de Mercier. L'Electeur en avoua le motif ' : la présence de "l'homme des Jésuites", du patriote français par excellence, eût compromis Laurier aux yeux des fanatiques ontariens.
Un des vice-présidents du congres fut Robert Watson, ministre du cabinet Greenway. On écarta du programme, le plus possible, la question des écoles du Manitoba. On adopta pour "plate-forme" la guerre au tarif. Le mot d'ordre jusqu'aux prochaines élections serait : la protection ruine le