‹ Histoire de la province de Québec (volume 5)Chapitre 11 sur 17 · Archives privées de M. J.-Lucien Dansereau · texte numérisé non relu

Archives privées de M. J.-Lucien Dansereau

tanniques déplurent aux nationalistes de Québec. Les journaux conservateurs de Toronto reprochèrent à Laurier les honneurs reçus en France. L'Evénement de Québec et le Journal de Montréal lui reprochèrent les honneurs reçus en Angleterre. Laurier est trop français ! dirent les uns. Laurier est trop anglais ! dirent les autres. Entre ces opinions extrêmes, la moyenne, la masse restait au "juste milieu", favorable à Laurier. La Presse, d'ailleurs en fort mauvais termes avec le Journal, défendit le premier ministre (28 août 1902):

"...M. Chamberlain s'y était pris de longue date pour nous subjuguer. Il avait envoyé un gouverneur hardi, avec des instructions fermes ; il n'avait pas, depuis quatre ans, négligé de tirer une seule ficelle ; les journaux tories d'Ontario et de Montréal avaient chauffé l'opinion à blanc sur la nécessité de contribuer à la défense de l'Empire en dehors du Canada. Il serait difficile de nier que sir Wilfrid a renversé tout cet échafaudage d'un seul coup ; et c'est précisément cet instant que les journaux conservateurs choisissent pour le dénoncer comme un traître et un vendu !..."

Et Tardivel qui, vaille que vaille, publiait toujours la Vérité, fit entendre ce qui lui paraissait la voix du patriotisme et du bon sens :

"Son attitude réservée a sans doute fortement contribué à faire échouer les projets impérialistes de M. Chamberlain. En France, où il s'est rendu ensuite, son attitude nous paraît avoir été également correcte. Il a bien fait comprendre à nos cousins de France que si nous sommes disposés à établir des relations commerciales avec notre ancienne mère-patrie, il ne saurait être question, en aucune façon, de modifier nos relations politiques avec l'Angleterre, surtout en vue d'un rapprochement avec la France. Il a fait clairement comprendre là-bas que personne ici ne désire voir le Canada redevenir colonie française ;

et en cela, nous ne craignons pas de l'affirmer, il a exprimé fidèlement les sentiments de tous les Canadiens français, sans exception. Les allures de John Bull ne nous plaisent pas toujours, certes ; mais pour rien au monde nous ne voudrions rompre avec lui pour unir nos destinées politiques à celles de la France révolutionnaire. Si jamais le Canada français rompt avec l'Angleterre, ce sera en vue d'acquérir l'indépendance... Le premier ministre a parlé correctement en France."

Il faut dire que le gouvernement sectaire de Combes, expulsant les congrégations religieuses, inspirait de l'horreur à Tardivel.

Avant le retour de Laurier, on vit passer au Canada sir Edmund Barton, premier ministre, et sir John Forrest, ministre de la Défense, d'Australie. Le Board of Trade de Montréal leur offrit un banquet, le 8 septembre. Le gouverneur général et le lieutenant-gouverneur y assistèrent. Lord Minto traita encore de la défense impériale, et les discours des ministres australiens confirmèrent l'impression que la question n'était pas enterrée. On parlait, décidément, d'une marine de guerre, construite et entretenue par chaque colonie, et susceptible de renforcer la marine anglaise en cas de besoin. La thèse de Dansereau, attribuant à la marine de guerre "que nous demandions depuis des années" le but essentiel de créer des débouchés pour la jeunesse canadienne, laissait Bourassa et ses jeunes amis fort sceptiques.

Or, le dimanche suivant, 14 septembre, une excursion s'organisait à Labelle, au bénéfice de ce bourg, en partie détruit par un incendie. Et Bourassa devait y parler.

Il répondit au discours de lord Minto :

"Le gouverneur général a prononcé à Montréal un discours dans lequel il a dit que le Canada aurait

bientôt à pourvoir à sa propre armée, et peut-être à coopérer à la défense de l'Empire. Nous devons darder nos enfants, et avant de dépenser des millions pour faire des soldats, il faut faire des colons."

Ce qui conduisait à l'autre question du jour, la colonisation. Les gouvernants attirent des étrangers de toutes races pour peupler l'Ouest canadien, mais ils laissent la vieille province de Québec se dépeupler ! A l'intérieur de la province, une politique inerte, aveugle, favorise les progrès d'un grave antagonisme entre colons et marchands de bois. Et Bourassa, qui avait passé sa jeunesse parmi les bûcherons de la seigneurie grand-paternelle, qui connaissait leurs besoins et savait leur parler, termina par un vibrant appel en faveur de la colonisation.

Nous venons de le dire : l'anti-impérialisme, le mouvement en faveur de la colonisation, étaient les aspects québécois et canadiens-français d'un patriotisme canadien qui se développait avec le pays lui-même. Dans les milieux industriels, ce patriotisme se tournait naturellement contre la concurrence américaine ; il aboutit à une campagne protectionniste.

Or, ses fonctions de ministre des Travaux publics mettaient Israël Tarte en contact fréquent avec les industriels. Ceux-ci admiraient l'énergie du ministre, vigoureux champion de Montréal dans sa rivalité avec Portland, et de la "route du Saint- Laurent" dans sa rivalité avec les réseaux américains. Tarte compte à son actif des réalisations telles que la métamorphose du chantier de Sorel. Thomas Shaughnessy, président du Pacifique-Canadien, lui témoigne une amitié traduite en contrats d'impres-

sion et de publicité pour la Patrie. De son côté, Tarte écoute les doléances, adopte le point de vue des industriels. Ceux-ci disent : "Le pays est inondé de camelote américaine et allemande ; notre jeune industrie n'est pas en mesure de lutter ; mais à l'abri d'une protection douanière, nous pourrions agrandir nos usines, développer nos affaires". Les filatures et les fabriques de chaussures demandent une protection contre leurs concurrentes de la Nouvelle- Angleterre. Ces industries n'ignorent pas ce qu'elles doivent, déjà, au ministre des Travaux publics, discrètement mais fermement intervenu en leur faveur à chaque remaniement tarifaire. Les grandes filatures de coton sont fortement organisées, avec le groupe ontarien de la Canadian Coloured Cotton Mills, le groupe montréalais de la Dominion Cotton Mills, contrôlé par le sénateur Forget, et l'indépendante, mais puissante, Montréal Cotton, de Valleyfield. Leurs ventes et leurs dividendes montent en flèche. Les ventes de la Montréal Cotton sont passées de un million de dollars en 1892 à dix-sept millions en 1899. ' La Montréal Cotton vient d'agrandir son usine de Valleyfield, et la Dominion Cotton Mills son usine de Magog. Eh bien, ce n'est pas assez. Les administrateurs promettent de doubler, de tripler leur personnel à l'abri d'une sérieuse protection. Quel splendide avenir entrevu ! Tarte, qui parlait de construire des chemins de fer, des canaux, des bateaux, des élévateurs, des ports, supérieurs à ceux des Etats-Unis, rêva encore d'une grande industrie canadienne. La Patrie publia des articles protectionnistes, avec cette devise, de tournure très "nationaliste" : "Le Canada pour

1. Rapport de la Commission royale d'enquête sur l'industrie du textile (Ottawa, 1938).

les Canadiens". Les industriels, enchantés, renouvelèrent, augmentèrent leurs contrats de publicité. Et Tarte, un brin vaniteux, confiait à ses intimes : "Laurier est plus aimé dans le peuple, mais j'ai les gros intérêts derrière moi".

Plus encore. Tarte assista au banquet annuel de l'Association des Manufacturiers Canadiens, foyer protectionniste. Et la profession de foi du ministre dépassa les espérances de ses hôtes. Tarte ne proposait pas une retouche, une adaptation, mais bien un bouleversement du tarif. Le libre-échangisme, ou tout au moins la modération du tarif, constituant l'évangile du parti libéral, on se demanda où le ministre voulait en venir. Tarte suffoquait une fois de plus ses collègues anglais, en particulier Cartwright, premier ministre par intérim en l'absence de Laurier, et qui avait appuyé sa carrière, en grande partie, sur la propagande libre-échangiste. Les libéraux de stricte obédience n'y comprenaient rien. "Que veut M. Tarte?" demanda le Soleil. Tarte se fit interviouver par le journal de ses fils, la Patrie :

"Ma pensée est que le tarif de notre pays doit être rajusté sur certains points, de manière à développer davantage nos industries nationales, de manière à créer un marché profitable et permanent pour là classe agricole, à donner plus de travail aux classes laborieuses...

"...Je n'ai pas un mot à retrancher de ce que j'ai dit ; je ne crois pas avoir dépassé la limite constitutionnelle, et je suis sûr d'être en harmonie avec la pensée et les aspirations de la grande majorité du peuple du Canada. Convoquez une convention du parti libéral, et vous verrez..."

Et Tarte se mit à visiter les filatures, les fabriques de chaussures, etc., en répétant ses déclarations protectionnistes.

Les grands journaux libéraux — le Manitoba Free Press de Winnipeg, le Globe de Toronto, le Herald de Montréal — protestèrent véhémentement. Ces journaux étaient les organes ou reflétaient la pensée des ministres anglais du cabinet fédéral — Sifton, Cartwright et Fisher — qui détestaient Tarte et se fussent volontiers débarrassés de lui. L'influence du Canadien français Tarte dans un cabinet présidé par le Canadien français Laurier fournissait un argument aux adversaires du parti libéral en Ontario. Ce parti, disaient-ils, est dominé par Québec. Et l'argument pesait. A tous ces motifs de haine, Tarte ajoute, en prêchant la réforme douanière, une sorte de défi personnel à Fielding, ministre des Finances et principal auteur du tarif existant, à Cartwright, doctrinaire du libre-échange et de la Réciprocité, à Sifton, représentant de l'Ouest agricole et libre-échangiste, à Fisher, gentlemanfarmer et ministre de l'Agriculture ! Le Globe compara Tarte à un bouffon, capable de jouer la comédie 365 jours par année, en changeant de rôle tous les jours : "Il est à la fois imprésario, agent d'annonces, acteur, afficheur, metteur en scène, faiseur de tours. Il peut jouer à la fois la vedette et les figurants". Le Herald, porte-parole du ministre Sydney Fisher (député de Brome et grand chef libéral des cantons de l'Est) , voulut, séance tenante, expulser Tarte du parti libéral. Quant aux "vieux rouges" canadiens-français, du juge Choquette à l'ex-maire Préfontaine, ils enregistrèrent sans surprise ni regret cette justification de leurs avertissements à Laurier : "Qui a trahi, trahira !"

Comment Tarte bravait-il cette levée de boucliers ? Que s'était-il passé dans son esprit toujours en éveil ? Ceci : A la fin de juillet, après son voyage au Témiscamingue, il s'était embarqué à Montréal

sur une vedette du ministère de la Marine, pour inspecter des travaux sur le fleuve. Le ministre, adoptant des poses à la Bonaparte, scrutait l'horizon, puis les berges, méditait, jetait des ordres à l'homme de barre. Le soir, la vedette stoppe aux Trois-Rivières. Un télégraphiste y remet à Thon. Tarte un câblogramme de Paris. C'est le Dr François de Martigny qui avertit M. Tarte, père de sa fiancée, de l'état grave de Laurier, plus grave qu'on ne le croyait, car le chef du gouvernement canadien, sans doute condamné, est à coup sûr incapable de garder son poste. Tout le monde sait Laurier très déprimé, mais voilà Tarte seul averti que la succession du premier ministre s'ouvrira bientôt. Pourquoi ne le remplacerait-il pas ? La barbiche au vent, l'œil concupiscent, Tarte enchaîne ses idées : Avec une "plate-forme" aussi sérieuse que la protection, il s'assurera l'appui — moral et financier — des industriels de tout le pays, et provoquera un mouvement irrésistible. Les conservateurs seront bien obligés de l'approuver. Le Pacifique-Canadien l'appuiera. "J'ai les gros intérêts derrière moi !" Le ministre boucle sa valise, quitte le bateau, saute dans le train de nuit du Pacifique pour Montréal. Il avait pris une de ces décisions brusquées que l'histoire qualifie d'initiative géniale ou de précipitation étourdie — selon la réussite ou l'échec. Quelques jours après, il commençait sa campagne. ' Le plan était audacieux, digne de Tarte, et de

1. L'épisode est reconstitué très sûrement à Vaide de sources concordantes : a) O. D. Skelton : Life and Letters of Sir Wilfrid Laurier, II, p. 177 ; b) Le "Soleil" du 23 juillet 1903 ; c) Les renseignements verbaux que nous tenons du Dr. F. de Martigny et de plusieurs hommes politiques les mieux placés pour savoir, entre autres le sénateur Dandurand.

nature aussi à intensifier les haines dirigées contre lui. Comme il l'avait prévu, des conservateurs l'approuvèrent — en particulier la Gazette et le Journal ; mais tous les rouges jurèrent sa perte. Lettres et télégrammes partirent à l'adresse de Laurier.

Le 21 septembre, le Club Morin de Montréal organisait une journée conservatrice à Saint- Eustache, avec Monk, Bergcron, Leblanc, Joseph Girouard, Emile Léonard. Monk leva très haut l'étendard protectionniste, et dit qu'il s'était trouvé dans le cabinet un seul homme capable de comprendre la situation et les besoins de l'heure, l'honorable M. Tarte. Mais M. Tarte "cet Horace moderne, plus intrépide que les anciens Romains luttant contre trois Curiaces, se défend contre une douzaine d'ennemis qui ont juré sa perte".

Au premier rang des ennemis qui juraient d'abattre Israël Tarte figuraient ses collègues Cartwright, Sifton, Fisher et Fielding. Leurs journaux — tous les grands organes du libéralisme anglais — attaquèrent Tarte furieusement. Cartwright engagea John Wilîison, directeur du Globe, à ne pas se contenter de cette campagne de presse, mais à suivre son exemple en avertissant Laurier. * Mais Tarte se défendait. Son journal, la Patrie, rendait coup pour coup. Elle dit (2 septembre 1902) :

"Le HERALD est publié à Montréal. Nous demandons aux ouvriers de cette ville ce qu'il adviendrait d'eux si les institutions industrielles avec lesquelles ils gagnent la vie de leur famille avaient à se débattre contre les résultats d'un tarif abaissé.

"Qu'adviendrait-il des centaines de millions de dollars qui, dans les dernières années, se sont engagés dans le développement de nos manufactures ?

1. A. H. U. Colquhoun : The Life and letters of Sir John Wilîison, p. 76.

"Le Herald est pratiquement dirigé par l'honorable M. Fisher.

"Excellent ministre de l'Agriculture, M. Fisher est un sectaire...

"...A part peut-être dans sa propre division électorale, aucun candidat ne pourrait être élu dans les cantons de l'Est s'il adoptait les théories du Herald et du ministre de l'Agriculture.

"A Magog, à Granby, à Coaticook, à Sherbrooke, des établissements industriels de première importance grandissent tous les jours. Les cultivateurs, les fermiers, trouvent dans ces centres des marchés et des placements excellents, les classes laborieuses y reçoivent des salaires rémunérateurs, les banques y font des affaires brillantes...

"Un certain nombre de nos amis viennent de faire perdre à notre parti, en un mois, le fruit des efforts des années dernières. Ils ont follement, et sans motif, dit à l'industrie, à la manufacture, à la haute finance, aux classes laborieuses : "Nous ne sommes pas avec vous."

"...La campagne dont M. Sifton a donné le signal n'empêchera point la revision du tarif, n'empêchera point l'élévation des droits, quand il est nécessaire qu'ils soient élevés dans l'intérêt de notre pays..."

Le Witness s'indigna :

"Depuis que la responsabilité et la solidarité ministérielles sont des principes de la constitution britannique, il n'y a probablement jamais eu un cas de trahison ouverte de la part d'un ministre comme celui dont M. Tarte est actuellement coupable."

Le Soleil fit ces observations :

"Il nous semble que la plus élémentaire convenance obligeait les amis de M. Laurier d'éviter ou de retarder à tout prix aucun conflit de ce genre, jusqu'à son retour...

"La Patrie attaque l'honorable M. Fisher et le représente au public comme un sectaire. M. Fisher est le chef libéral dans les cantons de l'Est. Convient-il

de tenir ce langage juste au moment où le parti doit entrer dans une lutte sérieuse à Stanstead ?"

C'est qu'en effet, trois décès de députés à la Législative nécessitaient trois élections complémentaires, fixées au 3 octobre. C'étaient des élections provinciales ; mais la politique fédérale exerçait de nouveau une influence considérable sur la politique provinciale ; et dans la province de Québec, le parti libéral, dominé par la personnalité de Laurier, exploitant la popularité de Laurier, unissait dans une étroite solidarité les libéraux fédéraux et provinciaux. N'est-ce pas à Ottawa que s'étaient décidées la nomination du premier ministre Parent et, plus récemment, celle du secrétaire provincial Robitaille ?

Les circonstances favorisèrent le candidat libéral, privé de l'influence des frères Dechène, dans le comté de l'islet. Il en alla autrement dans les comtés de Soulanges et de Stanstead, enlevés de justesse aux conservateurs en 1900.

Dans l'islet, la candidature dissidente de Joseph- Edouard Caron avait, aux deux élections précédentes, mis en péril le candidat officiel. Le père de Joseph-Edouard Caron, cultivateur à Louiseville, avait envoyé son fils au collège de Sainte-Anne, pour en faire un "petit monsieur". Mais l'enfant subit, pour commencer, les brocards de ses camarades, qui se moquaient du "petit habitant" en "souliers de bœuf". Caron releva fièrement la raillerie, et se jura de réhabiliter le nom trop méprisé d'habitant. Condisciple de Carroll, et mordu, lui aussi, par la politique, il n'en resta pas moins un cultivateur authentique, secrétaire-trésorier de la Société agricole du comté de l'islet, et dévoué à toutes les causes agricoles. A défaut des

colons, le gouvernement jugeait bon de se concilier les cultivateurs. Enfin, Caron était un nerveux, capable de se lancer tout entier au service ou à l'attaque d'un parti. Et l'influence des Dechène ne serait plus là pour enrayer ses attaques. Toutes raisons pour donner à Caron l'investiture libérale. Mais que diraient les bleus, soutiens des précédentes candidatures de Caron ?

L'espoir du parti bleu, dans l'Islet, était un médecin de campagne, le Dr Eugène Paquet, voisin et ami du candidat libéral. Caron promit de ne pas combattre, et même de favoriser en sous-main, la candidature de Paquet aux prochaines élections fédérales ; et lui-même fut élu par acclamation.

Au contraire, dans le comté de Soulanges. les libéraux ne se mirent pas aisément d'accord sur le choix d'un candidat ; des militants évincés boudèrent le parti ; Louis-Philippe Pelletier et Leblanc en profitèrent pour mener une vive campagne en faveur de leur candidat A.-M. Bissonnette.

Enfin, dans Stanstead, les Canadiens français, devenus la majorité dans le comté, souhaitaient un député de leur race. Les libéraux n'accédèrent pas à ce vœu. Au contraire, l'ancien ministre conservateur Hackett, battu en 1900, eut l'abnégation de s'effacer devant un Canadien français, l'avocat Georges-Henri Saint-Pierre, de Coaticook. Le candidat conservateur marquait ainsi un avantage.

De sorte que le Soleil pouvait dire le parti engagé dans une lutte sérieuse à Stanstead et à Soulanges. Les conservateurs, présentant à Stanstead un Canadien français contre un Canadien anglais, surent tourner le sentiment national — le sentiment presque nationaliste qui se développait depuis la guerre du Transvaal et les campagnes de Bourassa —

contre le gouvernement provincial. Et voici que Tarte leur apportait du renfort !

Le ministre des Travaux publics représentait le chef libéral des cantons de l'Est comme un sectaire, et attribuait à son parti cette déclaration de guerre aux industriels et aux classes laborieuses : "Nous ne sommes pas avec vous !" Le ministre offrait aux bleus des arguments de choix, sur un plateau d'argent ; Evariste Leblanc et Louis-Philippe Pelletier s'en servirent. Le 3 octobre, les conservateurs provinciaux reprirent Soulanges et Stanstead, ce qui portait à huit députés (sur 74) l'opposition à la Législative.

La Presse attribua ces défaites aux économies du ministère Parent, trop hésitant devant les grandes dépenses nécessaires :

"Nous ne discutons pas les excellentes intentions de l'hon. M. Parent, qui s'applique à maintenir l'équilibre dans les finances de la Province ; c'est une idée nomme une autre. Mais il est évident que le peuple canadien veut voir marcher les affaires. Il nous faut des entreprises, des chemins de fer, de la colonisation, des routes. Si l'argent manque, notre crédit est bon. Quand le gouvernement jugera à propos de dépenser, il aura plus de prestige qu'aujourd'hui."

Mais la Patrie et le Soleil rattachèrent ces résultats aux polémiques en cours. "Les défaites d'hier, dit la Patrie, ne sont que les préludes de revers plus considérables, si l'on n'en finit bientôt avec les intrigues, la malveillance organisée, la jalousie impuissante . . ."

Et le Soleil, commentant la tournure nationaliste de l'élection de Stanstead :

"La guerre faite au fantôme de l'impérialisme, cette frayeur inspirée à la population à propos des contingents militaires, n'ont-ils pas été de nature à faire

croire à cette population qu'elle était appelée à se protéger alors que ses droits et ses privilèges n'étaient nullement menacés et que, l'eussent-ils été, il y avait à la direction du pays un homme assez fort et assez dévoué pour conjurer tout danger s'il s'en fût présenté..."

Et aussi, dans le même article, le Soleil ne pouvait s'empêcher de comparer la victoire de l'Islet — district de Québec — aux défaillances de Soulanges et de Stanstead — district de Montréal. Les gens de Montréal se sont laissé monter la tête par la campagne anti-impérialiste :

"Quand à Montréal on criait : "Pas de contingents !", à Québec on disait : "Faisons notre devoir envers la mère-patrie, comme les autres colonies. Nous savons bien que Laurier ne fera que ce qu'il doit faire, rien de moins et rien de plus."

"Aussi, au lieu de se battre, au lieu de briser les carreaux, d'inonder des manifestants avec des boyaux, on a vu, à Québec, au départ du premier contingent, une manifestation populaire que jamais Montréal, Toronto ou Halifax n'ont pu éclipser encore..."

Le Soleil oubliait Armand Lavergne et les étudiants de Laval.

Le 7 octobre, sir Wilfrid et lady Laurier s'embarquèrent à Liverpool sur le Lake Ecie, pour rentrer au Canada. Tarte continuait sa campagne en Ontario. Un ministre a le droit d'éclairer l'opinion publique, disait-il ; autrement, je ne tiens pas à rester ministre. Et le 9, à Chatham, il répéta : "Je demande un tarif pour les Canadiens de toutes les provinces. Je ne changerai pas d'opinion là-dessus. Le pays est avec moi".

"Le pays est avec moi" : Tarte parlait en chef, en successeur éventuel du premier ministre épuisé. Par contre, les libéraux se promettaient bien, si le premier ministre n'était pas épuisé, s'il gardait le

pouvoir, de faire chasser Tarte comme un traître. Pour que la vengeance fût complète, il faudrait lui substituer son ennemi Préfontaine.

Pacaud prépara de main de maître la réception de Laurier. Le Soleil déversa des colonnes d'éloges dithyrambiques aux pieds de l'idole. Tout sens de la mesure était oublié ou méprisé. L'Evénement et le Journal le firent bien remarquer. Mais la Presse louangea Laurier avec moins d'emphase et plus d'arguments que le Soleil :

"Le premier ministre du Canada ne revient pas d'une campagne militaire, mais il peut être traité comme un général qui a remporté une grande et retentissante victoire. Depuis des années, l'impérialisme était devenu la terreur du pays. Le sagace et redoutable M. Chamberlain avait ourdi, autour du Canada, un réseau finement maillé et difficile à briser... Tout le monde savait que la campagne violente inaugurée en 1899 par les journaux de Montréal, de Toronto et du Manitoba, était le résultat d'un mot d'ordre parti de haut lieu, tandis que les archives officielles contiennent la preuve de la plus forte pression exercée par le gouverneur général sur son cabinet, relativement à l'envoi des contingents en Afrique.

"On sait le reste... Il existe assez de déclarations et d'admissions semi-officielles pour qu'il nous soit permis d'affirmer fortement le fait principal, positif, indéniable, d'une victoire complète pour les antiimpérialistes, c'est-à-dire pour la majorité de ce pays...

"Le représentant du Canada, dès la première séance, a repoussé l'idée de participer aux dépenses militaires de l'Empire et d'épouser les querelles internationales auxquelles nous serions étrangers...

"Cette politique, maintenant proclamée au monde entier et ouvertement inscrite dans le livre de nos libertés, marque une ère nouvelle de notre vie coloniale. Elle doit avoir la même importance que celle de Lafontaine qui lutta pour l'établissement du gouvernement responsable au Canada. De même que ce grand homme d'Etat chassa de nos affaires intérieu-

res l'intrusion de l'oligarchie anglaise et de la bureaucratie tyrarmique, de même sir Wilfrid passera pour avoir arraché son pays aux serres du Bureau colonial, qui voulait diriger de Downing street nos affaires extérieures. Rien ne nous fait prévoir que la carrière politique de sir Wilfrid touche à son terme ; mais quels que soient ses succès dans l'avenir, il apporte avec lui l'œuvre de sa vie..."

Et le grand journal populaire préparait l'apothéose de Laurier en s'appuyant sur la force du sentiment anti-impérialiste développé par Bourassa.

Le Lake Etie fit escale à Rimouski le 1 7 octobre. Un convoi spécial y attendait Laurier pour le mener à Québec. Des chefs libéraux l'y attendaient aussi, pour demander la tête d'Israël Tarte.

Les derniers jours, les louanges du Soleil, dépassant les records établis jadis pour Mercier, avaient atteint l'idolâtrie, le délire. Pacaud n'avait pas perdu la tête ; il savait qu'aucune louange n'était excessive, à Québec, pour le député de Québec. Les fêtes furent splendides : les applaudissements et les cris, frénétiques. Laurier aussi savait prendre ses compatriotes. Il répéta que la plus grande joie de son voyage avait été le moment du retour où, arrivant sur la côte de Lévis, il avait aperçu la citadelle de Québec. La propagande effrénée, le chauvinisme local, la fierté de race, et jusqu'au sentiment nationaliste qui se trouvait ce jour-là incarné par Laurier, et même la très belle soirée d'automne, tout se combinait pour une explosion de gloire. Il en fut de même à Montréal, où une multitude emplit la place Viger. Des rangs de la foule, on ne distinguait pas la lassitude du visage émacié. On s'extasiait sur la tenue, la dignité du grand chef — plus sensibles, au sortir d'une époque dont les vedettes, qui avaient brûlé l'étape, manquaient de réserve, quand elles ne côtoyaient pas le débraillé. Qui in-

Histoire de la Province de Québec — X. 6

carnerait plus de noblesse ? Tl suffisait toujours à Laurier, pêcheur d'hommes, de quelques mots pour ferrer les cœurs. 11 lui suffisait de paraître pour empoigner la province de Québec, pour la faire crier d'amour. Ce n'était pas de bon augure pour l'honorable Joseph-Israël Tarte, arrivé à la dernière minute, et complètement isolé, s'il faut en croire le Soleil.

Laurier porte, écrivit Dansereau, "la trace des angoisses par lesquelles il a dû passer pour la défense de son pays". Et d'insister, dans la Presse :

"Il est très vrai que la mission de sir Wilfrid Laurier à Londres fut un combat de tous les jours ; car, malgré leur grand sens pratique et leur manière large de traiter la vie, les Anglais d' Angleterre ne comprenaient pas, depuis le premier jusqu'au dernier, qu'une colonie pût ignorer les bienfaits de la protection britannique jusqu'à refuser de prendre part à ses responsabilités militaires...

"L'hommage que la population a rendu vendredi et samedi à sir Wilfrid Laurier, c'est comme une poussée de gratitude pour V extrême force de volonté qu'il a su déployer à l'heure voulue. Il a souffert dans sa lutte, tous l'ont compris en l'apercevant, il en a gémi, il s'est refusé à bien des adulations et des fascinations ; il a préféré rester honnête homme et bon patriote. Son pays reconnaissant l'en remercie."

Les comptes rendus de la Patrie furent presque aussi élogieux, aussi enthousiastes.

A Ottawa, Tarte et Laurier s'enfermèrent. Laurier admirait les qualités de Tarte, auquel il attribuait, dans une bonne mesure, le mérite de cent victoires. Il disait parfois : "Tant que j'aurai Tarte et Sifton avec moi. je serai le maître du Canada". Aussi avait-il repoussé, à mainte et mainte reprise, les rouges qui demandaient la tête du ministre. Il semblait même à Laurier, venu au pouvoir avec

Tarte, en partie grâce à l'habileté de Tarte, qu'il romprait un charme et ouvrirait une période nouvelle, pleine d'aléas, en se séparant de ce collègue. Mais cette fois, les choses étaient allées trop loin. Laurier refusa de discuter la doctrine protectionniste. Mais il tenait au-x principes du régime parlementaire : responsabilité et solidarité ministérielles. Il fallait s'y soumettre ou se démettre. Tarte partait pour Toronto, où il devait parler dans un banquet. "Télégraphiez-moi de bonne heure un résumé de ce qu'il dira", écrivit Laurier à Willison. Le premier ministre écrivit aussi : "J'ai l'intention de lui demander sa démission immédiate à son retour, mercredi". * Au banquet, Tarte fut acclamé en se levant pour prendre la parole. Mais il dit : "Je ne suis pas ici comme membre du gouvernement fédéral. Suis-je même un ministre du cabinet fédéral ? Etre ministre est une occupation toute temporaire . . ." Les applaudissements diminuèrent, s'éteignirent ; un ancien ministre n'a plus d'influence, et son amitié peut compromettre.

Tarte avait envoyé sa démission sans attendre la demande officielle de Laurier. Dès le 21, tous les journaux du pays, publiant la lettre de démission de Tarte et la réponse de Laurier, attribuèrent une importance considérable à cet événement. L'intelligence et le dynamisme de Tarte s'étaient imposés à tous. On ne l'aimait pas beaucoup, mais on reconnaissait sa valeur et on le craignait. Les bleus, tout comme Laurier, préféraient l'avoir pour allié que pour adversaire. Chacun se demandait : "Que fera-t-il ? Rejoindra-t-il les rangs des conservateurs ?" Laurier recommanda aux journalistes de

1. A. H. U. Colquhoun : Life and Letters of Sir John Willison, p. 77.

ne pas se montrer trop durs pour Tarte, de faire le moins d'éclat possible. 1 Dansereau suivit cette consigne. Il salua, dans la Presse, l'extraordinaire activité de l'ex-ministre des Travaux publics :

"L'outillage qu'il a formé pour le creusage du Saint- Laurent est tout simplement immense ; les travaux du chenal entre Montréal et Québec sont si avancés qu'il nous est permis de compter sur une navigation de trente pieds avant deux années ; et s'il n'a rien pu faire encore pour la création de la voie par la baie Géorgienne et l'Ottawa, au moins il a mis la question au programme et il lui a donné la vie officielle. Ce serait de l'ingratitude que de ne pas reconnaître les mérites acquis."

. Pacaud et ses amis détestaient trop le ministre démissionnaire — ou démissionné — pour ne pas transgresser un peu la consigne de Laurier. "Tout le monde est content", affirma le Soleil. Mais Dansereau reconnaissait encore, dans la Presse : "S'il le veut, il peut causer un tort considérable au parti libéral". Le départ de Tarte, soulevant autant d'intérêt qu'une crise ministérielle complète, apportait un renfort moral à l'opposition. Et les bleus furent très aimables à l'adresse de celui qu'ils appelaient naguère "l'architraître".

Tarte retournait, presque avec plaisir, à sa vocation de journaliste.

Il publia dans la Patrie du 23 octobre un article intitulé "Un mot au pays" et signé de son nom. Il reprenait sa méthode des paragraphes incisifs. L'article commençait ainsi :

"L'incident est clos — à la satisfaction de beaucoup de gens".

Puis Tarte dressa le bilan des six années passées

1. Lettre à Dansereau. Archives privées de M. J.-Lucien Dansereau.

au ministère des Travaux publics, en complétant l'énumération esquissée par Dansereau : outillage du port de Montréal ; ouverture prochaine d'un grand atelier de la Compagnie du Pacifique dans l'est de Montréal ; consolidation et prolongement des quais : construction — enfin en cours — d'un élévateur ; creusement, élargissement, aménagement du chenal (Tarte avait doté l'Etat canadien d'une flotte de dragues, remorqueurs, arrache-pierres) ; fondation d'un chantier de petites constructions navales à Sorel. Et en dehors de la province : outillage des ports de Saint-Jean, de Fort-William et de Port-Arthur, travaux aux ports des Grands Lacs : Port-Colborne, Collingwood, Parry-Sound, Midland, etc. "Je souhaite à mon successeur de faire plus et mieux que je n'ai fait", écrivit Tarte ; et il termina :

"Je remercie sir Wilfrid Laurier de m'avoir fait l'honneur de me confier, le 13 juillet 1896, le portefeuille important des Travaux publics.

"J'ai appris à connaître mon pays, ses immenses ressources, sa puissance de développement.

"Mon expérience ne sera pas perdue. Je l'utiliserai dans ma carrière de journaliste et de député...

"Mes vues sur la situation fiscale qui convient à ce pays sont, j'en ai la conviction profonde, celles de la très grande majorité du peuple canadien et du parti libéral.

"Un tarif de défense de nos intérêts nationaux, de protection ferme, sans ambiguïté, pour nos industries, notre agriculture, nos classes laborieuses.

"Voilà la politique de demain.

"Voilà la politique que je continuerai à défendre de ma plume, de ma parole, de mon siège au Parlement.

"Voilà la politique qui triomphera."

Les conservateurs firent ressortir l'activité de

Tarte, ses mérites, ses hautes conceptions politiques, son sens de l'opportunité. On lui attribuait un flair nonpareil : il a sans doute deviné, senti, un grand revirement d'opinion à la veille de se produire. Et les bleus de repartir en campagne, avec ardeur. Le 23 octobre, Charles Thibault tient une assemblée nombreuse dans un club montréalais. Charles Thibault, sur la brèche depuis trente-cinq ans, reparaît de temps à autre. Il tient du castor et du nationaliste. Il accuse les gouvernements libéraux — celui d'Ottawa et plus encore celui de Québec — de livrer aux Américains les richesses forestières et minières de la province. Il critique la préférence tarifaire accordée à l'Angleterre, à qui, dit-il, nous ne devons rien. C'est sous le règne du libéralisme que cette grande erreur a été commise, en même temps que ce crime : "l'envoi de nos enfants pour combattre des frères qui défendaient leur liberté contre un envahisseur sans scrupule . . . Avec les deux millions de dollars que la guerre du Transvaal nous a coûtés nous aurions pu établir une vingtaine de paroisses".

Le 29, Monk, Casgrain, Taillon, Leblanc et Cornellier tiennent une assemblée à l'Epiphanie. Ils lancent cette devise, empruntée à Tarte : "Le Canada pour les Canadiens". La formule implique un ralentissement de l'immigration (et aussi le triage des races) , la protection douanière, enfin l'embargo sur l'exportation du bois aux Etats-Unis, où il fournit la matière première des usines. Transformons notre bois en pulpe ou en papier au Canada même, dans la province de Québec.

Le nationalisme s'affirmait sous sa double forme de réaction confre l'impérialisme politique anglais et contre l'impérialisme économique américain. Quelques-uns révoquaient en doute la prétendue

énergie des ministres canadiens à Londres — dont on parlait, après tout, sans documentation sûre. Bourassa restait à l'écart. Rodolphe Lemieux lui communiqua le rapport confidentiel de la conférence. Bourassa lut ce texte, et vint trouver Laurier : — "Monsieur Laurier, maintenant que la procession des lécheurs de bottes a passé, permettez-moi, comme à un de vos partisans qui prétend ne pas être aveugle, de venir vous dire qu'ayant lu le rapport complet de la conférence, je redeviens votre partisan ferme et sincère. Et tant que vous maintiendrez cette attitude, je vous appuierai de toutes mes forces".

La démonstration si efficace auprès de Bourassa ne serait pas superflue auprès du public. Fielding répondit à la publication d'un "livre bleu" anglais en communiquant à la presse divers documents relatifs à l'attitude de la délégation canadienne à Londres. En particulier un mémoire présenté le 1 1 août, et qui contenait ces passages :

"Les ministres canadiens regrettent de ne pouvoir approuver les suggestions faites par lord Selboume au sujet de la flotte impériale, et par M. S t- John Broderick au sujet de V armée.

"Les ministres désirent bien faire comprendre que leurs objections ne sont pas dues au fait que cela entraînerait de grosses dépenses, mais bien à ce que leur acceptation serait considérée comme un abandon du principe du gouvernement responsable colonial. Le Canada apprécie liautement la mesure d'indépendance locale qui lui a été accordée graduellement parles autorités impériales, et qui a produit des résultats si satisfaisants, tant sous le rapport des progrès matériels que pour l'affermissement des liens qui l'unissent à la mère-patrie...

"Le Canada, par le perfectionnement de son système de milice, sera en mesure de satisfaire ce désir en prenant lui-même, dans les limites de son terri-

toire, quelques-uns des services que, jusqu'à présent, le gouvernement impérial a dû remplir seul..."

La Presse conclut catégoriquement : "L'impérialisme est mort". Et le Soleil : "Le fantôme de l'impérialisme est disparu pour toujours". Car le Soleil n'avait jamais admis que l'existence d'un fantôme de l'impérialisme, plus ou moins inventé par les bleus.

C'est encore le Soleil qui se chargea de combattre les projets tendant à prohiber l'exportation du bois de la province aux Etats-Unis. Il décrivit les progrès accomplis sous le régime existant : achat de "limites" et création d'usines par les capitaux américains. Et il ne s'agissait plus seulement de ces "métamorphoses enchantées" de la vallée du Saint- Maurice, qui s'appelaient Grand'Mère et Shawinigan. Des Américains à demi canadianisés, les frères Clarke, de Toronto et New-York, forment la North Shore Power, Railway and Navigation Company. Pour exploiter le bois de pulpe, ils créent de toutes pièces la ville de Clarke-City, sur la côte nord, en un endroit inhabité et quasi désolé — en pleine forêt vierge. Les propriétaires, bénéficiant de privilèges exceptionnels, régnent, il est vrai, en maîtres absolus dans cette "ville fermée" ; ils n'en fourniront pas moins du travail à nos hommes, des recettes à notre Trésor — du travail et des recettes que l'on n'eût pas connus sans eux.

Tout cela est dû, d'après le Soleil, à Laurier et à Parent. Qu'il serait injuste de combattre leur politique ! Et si M. Tarte, au ministère, a rendu des services, n'ayez crainte, Laurier lui donnera un successeur de premier ordre.

Quel serait ce successeur ? On parlait de F.-L. Béique, dernièrement nommé sénateur. On parlait de Louis-Philippe Brodeur, député de Rouville,

Orateur des Communes, associé au barreau de Raoul Dandurand — et lui aussi, avocat distingué et libéral sûr. Mais la vieille garde demanda le poste pour Préfontaine, le "vieux lutteur", le "vétéran de notre cause" — et aussi, et peut-être surtout, l'ennemi de Tarte. L'ancien maire de Montréal était l'homme des camaraderies faciles, membre de la "clique" municipale constituée avec Beausoleil et Rainville, et figurant, en nom ou;en coulisse, dans vingt entreprises "payantes" ou qui devraient l'être. Dandurand, qui poussait naturellement son associé, télégraphia au premier ministre : "Ne nommez pas Préfontaine, c'est l'homme des Forget". Laurier sourit : il venait d'envoyer aux Forget l'ordre d'achat de quelques "Street", ainsi qu'on appelait les actions de la Montréal Street Railway, ou Compagnie des Tramways de Montréal. Laurier offrit à Préfontaine la succession de Brodeur à la présidence des Communes. Les intérêts montréalais protestèrent encore. Ils admirent l'œuvre de Tarte, qui assure la suprématie de Montréal sur Portland. Ils veulent garder aux Travaux publics un député de Montréal, apte à compléter cette œuvre. Des pétitions circulent dans la grande ville. En définitive, que fera Laurier ? Cette suite de la démission de Tarte suscite, dans les milieux d'affaires, de politique et de presse, une curiosité fébrile. Dansereau demande des confidences à Laurier, qui lui répond, en substance : Ma décision est prise, mais je ne la communiquerai, à toi ni à personne, qu'au dernier moment. l

Au dernier moment, l'Ontarien James Sutherland devint ministre des Travaux publics, et Raymond Préfontaine ministre de la Marine et des

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