‹ Histoire de la province de Québec (volume 5)Chapitre 12 sur 17 · Archives privées de M. J.-Liicien Dansereau · texte numérisé non relu

Archives privées de M. J.-Liicien Dansereau

Pêcheries. Préfontaine, à la fois député de Terrebonne et de Maisonneuve, abandonna le premier de ces mandats pour se faire élire à Montréal.

Mais le ministère des Travaux publics, jugé plus important que celui de la Marine, englobait la plupart des services dont relève l'outillage des ports. Le port de Québec, le port des Trois-Rivières, le chantier de Sorel, le port de Montréal passeraient sous un contrôle ontarien ? Toute la province craignit de perdre au change. Les partisans les plus endurcis reconnurent alors la valeur de Tarte. Les commissaires du port de Québec ne cessaient de réclamer. Leur président — le marchand de fourrures J.-B. Laliberté — manquait rarement de signaler à Laurier les incidences politiques de ces réclamations. 'Tout Sorel assiège le député Bruneau, pour qu'il sauve le chantier, considérablement développé par Tarte. Montréal craint plus encore un arrêt de l'élan imprimé par Tarte aux travaux du port, au creusage du chenal. Une consultation organisée par la Presse fait ressortir cette crainte — et l'entretient. La Presse a déjà signalé les inconvénients du manque d'unité dans la direction des travaux — partagée entre le ministère des Travaux publics, celui de la Marine, et la Commission du port. Elle demande la centralisation de tout le contrôle de la navigation fluviale entre les mains d'un Montréalais, ministre des Travaux publics. Préfontaine voit sa réélection compromise.

Le portefeuille des Travaux publics était attribué. Il fallut transférer des Travaux publics à la Marine le contrôle des grands services concernant la

1. La correspondance personnelle de Laurier, aux Archives publiques du Canada, contient un fort dossier de lettres de J.-B. Laliberté.

navigation. Préfontaine rassura l'opinion, dans un discours-programme prononcé le 12 novembre, au Club libéral de la partie Est de Montréal. L'avocat Honoré Gervais, président du Club, présenta le nouveau ministre : "L'honorable M. Tarte a certes bien écrit et bien travaillé pour le développement des ressources de notre pays ; mais j'ai confiance que le nouveau ministre le remplacera avantageusement".

^rpfontaine assura qu'en lui confiant la Marin*» et les Pêcheries au lieu des Travaux publics, Laurier n'avait sacrifié ni les intérêts de la province, ni ceux de Montréal. L'importance du ministère de la Marine s'accroît de services essentiels enlevés aux Travaux publics. Le port de Montréal, le chenal du Saint-Laurent, le chantier de Sorel, passent sous son contrôle et ne perdent rien.

Les conservateurs négligèrent ces promesses et répétèrent que la province était humiliée, sacrifiée. Monk, Casgrain, Chapais, Pelletier et Leblanc développèrent ce thème à la manifestation conservatrice des Trois-Rivières, le 14 novembre. Puis ils décidèrent d'opposer à Préfontaine, à Maisonneuve, un candidat de leur parti, le jeune avocat J.-Alfred Labelle. Alphonse Desjardins, ancien député d'Hochelaga — comté démembré pour former la circonscription de Maisonneuve — l'aiderait de son prestige et de son influence locale.

Labelle et ses protecteurs firent une campagne presque nationaliste. La province, répétaient-ils, est spoliée du portefeuille le plus important. Et au profit de qui ? De James Sutherland, l'un des "nobles treize" qui, en 1889, avec O'Brien, Clarke Wallace et Dalton McCarthy, ont réclamé le désaveu de la loi indemnisant ies Jésuites !

Laurier trouva une réplique admirable. Il attri-

bua au juge Taschercau le poste vacant de juge en chef de la Cour Suprême -r- le plus haut poste de la hiérarchie judiciaire au Canada. Cet honneur revenait pour la première fois à un Canadien français. Sir Henri-Elzéar Taschereau, magistrat intègre, créé chevalier à l'occasion de l'avènement d'Edouard VII, avait l'apparence d'un grand vieillard maigre, d'allure dégagée, d'esprit net et vif. Il commentait en français comme en anglais, avec une égale facilité et pureté de langue, l'arrêt d'un tribunal français ou la décision d'une Cour britannique.

Comment dire que Laurier négligeait ses compatriotes canadiens-français ? La Presse vit dans cette nomination la preuve, jusqu'alors mal assurée, "de la complète accessibilité pour nous (les Canadiens français) à tous les honneurs et à toutes les situations."

Et tandis que Berthiaume signait le bulletin de présentation d'Alfred Labelle, son journal se montra nettement favorable à Préfontaine. La Presse avait ses lecteurs bien en mains. Helbronner et J.-A. Rodier continuaient d'y défendre les "petits", les "ouvriers" et les "classes laborieuses". L'hiver commençait très rigoureux, et le charbon coûtait trop cher. Après les marchands de bois, la Presse attaqua les marchands de charbon. Elle demandait à la ville d'acheter du charbon en gros pour le céder à bas prix — à perte — à la population pauvre. Cette campagne prit fort bien dans le public. La Presse en profita pour expliquer aux électeurs de Maisonneuve qu'il ne subsistait guère de différence entre le libre-échangisme très atténué du gouvernement Laurier et le protectionnisme modéré de l'opposition conservatrice.

De son côté, Préfontaine se déclara partisan d'une "protection légitime pour nos industries nationa-

les". Et il témoigna de son dévouement au progrès de Montréal, dans une lettre au secrétaire de la Commission du port, soigneusement communiquée au public :

"Monsieur,

"Ayant eu l'honneur de recevoir le portefeuille de la Marine et des Pêcheries dans le gouvernement du Canada, j'ai pris la direction de ce département dès le 12 novembre.

"Parmi les questions les plus importantes auxquelles je devrai accorder mon attention immédiate et sur lesquelles je devrai attirer celle du gouvernement est l'achèvement aussi rapide que possible des travaux commencés dans le port de Montréal...

"Il est inutile de faire remarquer qu'après ma visite à Québec, la semaine dernière, j'ai été plus que jamais convaincu de la nécessité de donner au plus tôt au port de Montréal un outillage de première classe."

Les conservateurs se voyaient arracher un à un leurs atouts. Alphonse Desjardins, Monk, Casgrain, Louis Beaubien, Chapais, Leblanc, Bisaillon, Arthur Plante, développèrent le thème : "Le Canada pour les Canadiens." Dandurand, Rodolphe Lemieux, Lomer Gouin, Victor Geoffrion, firent campagne de l'autre côté. Le 9 décembre — par un froid polaire — Préfontaine l'emporta haut la main.

Le nouveau ministre est un homme actif, aimant la vie, à la manière de Chapleau et de Mercier, qu'il a beaucoup fréquentés. Il ne prétend pas, comme Tarte, réorganiser son ministère et veiller à tout, personnellement. Il laisse agir son sous-ministre, Frédéric Gourdeau (un Québécois) . Préfontaine sera plus souvent à Montréal qu'à Ottawa, trop puritaine à son goût. Il hante les cafés, les lieux de plaisir, avec des fêtards qui vous descendent une

bouteille de scotch en dix minutes, mais en sauvant les apparences, car il porte volontiers le haut de forme — et l'œillet à la boutonnière. Comme Parent, Gouin et d'autres, il entretient un peu trop d'attaches avec les courtiers, les gros hommes d'affaires, les conseils d'administration, les banques.

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