La Presse, 1er mars
Ce changement de ton surprit plus d'un lecteur de la Presse. Les jeunes, surtout, ne l'entendaient pas de cette oreille-là ; et le grand journal reçut des lettres de protestation. La Presse fournit, les jours suivants, des explications embarrassées. Certes, comme un grand nombre de ses lecteurs, elle ne manque pas d'admiration et de sympathie pour les Boers. Mais ce sont là des opinions individuelles, que M. Bourassa veut, à tort, convertir en opinions officielles. Le député de Labelle risque de froisser la majorité anglaise du Canada et les autorités impériales :
"La motion Bourassa est un acte d'agression contre la politique anglaise du jour, adoptée par les Communes. Nous affichons notre désir contre celui du gouvernement impérial . . . Mais alors, où en sommesnous ? Si nous avons le droit de froisser si vivement l'opinion anglaise parce que Uindépendance des Boers nous fait plaisir, ne donnons-nous pas aux autres le droit de demander, en vertu du même principe, l'abolition des privilèges accordés aux Cayiadiens français de Québec parce que la chose, aussi, leur ferait plaisir ? De grâce, ne jouons pas avec ces armes à deux tranchants. Nous sommes minorité dans la Confédération ; nous savons que l'immense majorité est non seulement prononcée, mais excessivement montée sur cette question délicate et brûlante, et nous allons de sang-froid, sans le moindre prétexte d'intérêt personnel, déchaîner contre nous une colère qui peut être cause d'un bouleversement universel . . ."
Des journaux ontariens justifièrent les craintes de la Presse. Averti de la popularité croissante de Bourassa parmi la jeunesse canadienne-française, le News de Toronto écrivit (6 mars) :
". . . Chose assez curieuse, rien ne rend un homme ^ plus populaire, dans la province de Québec, qu'une politique d'hostilité envers l'Angleterre. Mercier conserva l'affection et la confiance de ses compatriotes après que son gouvernement eût été reconnu pourri
jusqu'à la moelle, uniquement à cause de ses antipathies anglaises. M. Tarte a remporté la province par une écrasante majorité aux dernières élections en flattant ce faible de ses compatriotes ; et M. Bourassa devient influent en suivant la même tactique. La question à éclaircir est de savoir si la majorité des Canadiens français reconnaissent la vieille France comme "l'éternelle mère de leur pensée". Si oui, il est évident qu'il ne peut y avoir d'unité ni de paix dans le Dominion avant que nous les forgions à adopter une attitude différente ou qu'eux-mêmes nous soumettent à la domination française."
Le grand et long conflit politico-religieux à peu près terminé depuis la mission de Mgr Merry del Val, l'encyclique Affari vos, et surtout depuis la mort de Mgr Laflècbe, c'est le conflit latent des races qui devenait le trait permanent et majeur de la politique canadienne.
Les Communes discutèrent les résolutions Bourassa le 12 mars. Le public, prévenu, vint en foule. Bourassa, décidément, faisait recette. Le Soleil dut reconnaître :
"Personne n'a été désappointé. Nous avons eu une intéressante discussion.
"Le député de Labelle est un excentrique, mais il n'y a pas à nier qu'il parle bien. Il est agréable à entendre à cause de sa voix, de son geste, de sa diction correcte . . ."
Bourassa fut extrêmement clair, extrêmement net :
"Nous, Canadiens, avons payé l'impôt, les uns volontiers, les autres forcément, pour couvrir les frais de cette expédition. Nous avons donc le droit de nous prononcer sur le résultat et le règlement du conflit auquel on nous a rendus partie, et nous ne devons pas permettre au gouvernement britannique de présumer de notre opinion et d'en décider arbitrairement sans même la pressentir. Je l'ai déclaré en proposant ma
résolution anti-impérialiste, l'an dernier ; je l'ai répété naguère à l'appui de la proposition de l'honorable M. Costigan, demandant l'abolition de cette déclaration anti-catholique que l'on impose au roi le jour de son couronnement. Je crois que c'est notre droit et notre devoir, à nous députés d'un peuple britannique autonome, d'exprimer une opinion et d'offrir des suggestions sur tout ce qui petit atteindre les parties vitales de la puissance britannique pourvu que cette intervention n'affaiblisse en rien notre liberté d'action et notre autonomie absolue ...
"...Je ferai observer aux députés de cette Chambre que si le Canada ne veut pas être considéré par le gouvernement britannique comme un simple champ d'exploitation profitable, il est grand temps que nous sachions notes faire respecter non seulement sur les champs de bataille, mais aussi dans les conseils de Sa Majesté. Le moment est venu où nous devons dire à M. Chamberlain qu'ayant eu à loisir et sans réserve le sang de notre sang et la chair de notre chair, les larmes des mères canadiennes et la sueur des paysans et des ouvriers canadiens, pour s'enrichir, lui et son frère et. toute sa tribu, dans le commerce d'armes et de munitions — il devrait au moins respecter la voix du peuple canadien...
"Je ne me crois pas tenu d'atténuer mes déclarations passées à ce sujet. Ma conduite a été ratifiée à. double reprise et hautement approtivée par mes électeurs... La réaction est assez marquée pour raviver l'espérance de ceux qui redoutent pour votre jeune pays l'éducation brutale d'un régime militaire, le développement de l'esprit de conquête et de pillage et le lourd fardeau du militarisme impérial. En Angleterre même, la réaction est marquée..."
La province de Québec, en plébiscitant Laurier, n'a pas approuvé l'envoi des contingents : elle avait toute raison de penser que Tuoper et le parti conservateur, dans la même situation, eussent fait pire. Elle a cru les tories plus dangereux que les libéraux :
"Il est un fait remarquable, d'une grande portée
nationale, dont nos voisins d'origine anglaise ne se rendent pas un compte exact, peut-être, mais sur lequel ils devraient ouvrir les yeux. Tandis qu'ils allaient errant des limites étroites du provincialisme, où nous étions tous confinés, jusqu'à l'impérialisme sans bornes, nous nous sommes étendus peu à peu sur le terrain solide de l'attachement au sol canadien. Nous pouvons être, à leurs yeux, moins britanniques qu'eux — mais nous sommes plus décidément, plus exclusivement canadiens, et qu'on me permette de le dire en toute bonne amitié, meilleurs canadiens qu'eux...
"...J'ai parlé de l'impérialisme militaire plus longuement que je ne désirais le faire. Mais je me sentais tenu de dire toute ma pensée, dès le début de ce parlement, sur cette question vitale des relations qui doivent exister entre la Grande-Bretagne et ses colonies. En dépit des efforts des politiciens effrayés qui cherchent à éluder cette question et à se convaincre qu'elle n'est pas en jeu, c'est le grand problème politique et national qui va se poser dès demain devant tout l'empire... J'ai cru devoir dire la vérité — non pas la vérité politique ni la vérité de parti, mais la vérité toute nue — sur l'opinion réelle des Canadiens français à ce sujet... Je ne l'ai pas fait dans le but de soulever des animosités de race.
"La haine du drapeau britannique ni l'indifférence à l'endroit du lien qui nous unit à la Grande-Bretagne ne m'ont pas davantage inspiré. Au contraire. J'apprécie hautement les avantages des institutions britanniques que nous avons faites nôtres — en dépit des autorités britanniques — et je crois que c'est un devoir impérieux pour tous de prévenir les dangers qui peuvent nous menacer à l'avenir. Si nous laissons le gouvernement et le peuple britanniques se former une idée fausse de ce qu'ils peuvent attendre du Canada — non seulement sous le coup d'une explosion d'enthousiasme mais lorsque l'esprit du peuple aura retrouvé son assiette ordinaire — le moment peut venir où l'Angleterre escomptera notre appui avec une marge plus grande que nous ne serions disposés à lui donner. Une erreur de ce genre serait la cause d'embarras sérieux, que je désire éviter.
"J'irai plus loin ; cette guerre et ses conséquences pour l'Angleterre et ses colonies m'ont fait faire une nouvelle et profonde étude de l'histoire, des institutions et du caractère de la Grande-Bretagne. Et plus j'ai fait l'analyse des parties vitales et des membres robustes de cet admirable corps politique, de ses nerfs d'acier et de son sang si riche, plus mon admiration pour l'Angleterre a grandi... Mais l'Angleterre que j'aime et que j'admire, c'est cette nation noble et industrieuse, aimant le progrès et la paix ; cette nation qui a tant fait pour le développement et le bien-être de l'humanité ; cette mère du vrai libéralisme... L' Angleterre que j'aime prêchait et pratiquait pour son compte le culte de la liberté, mais respectait en même temps les droits d'autrui..."
Pourquoi cette Angleterre ne ferait-elle pas, comme le souhaitent mes résolutions, une paix humaine, généreuse, chrétienne, avec les Boers ?... Parce que Chamberlain et Rhodes et Kitchener, et d'autres forcenés, veulent encore verser du sang, compléter leur victoire, écraser le petit peuple vaincu :
"Oui, Chamberlain est au pouvoir, et la guerre n'est pas encore terminée — mais la Reine Victoria est morte. Et la rumeur publique et la conscience publique et le sentiment public nous disent que ses jours ont été abrégés par cette guerre décevante et sans gloire. Jusqu'à l'heure de sa mort, deux pensées me tenaient joyeux au milieu des insultes et des calomnies. Je savais que mon seul mobile était l'amour du Canada ; je sentais aussi que je n'étais nullement responsable du sang versé sur les veldts de l'Afrique, ni des larmes répandues sous tant de toits canadiens. Maintenant une autre pensée remplit mon cœur de quiétude ; je ne suis pas complice des meurtriers de la Reine.
"Je crois sincèrement qu'en demandant à la Chambre d'appuyer cette proposition je donne au Parlement du Canada l'occasion de répondre à l'un des derniers et des plus sincères désirs de Sa Majesté. Je l'offre comme un tribut d'hommage, d'admiration et d'amour à sa mémoire. Ce tribut est modeste, si je le
compare aux éloges magnifiques ou pompeux qui sont tombés des lèvres des rois et des hommes d'Etat ; mais il est libre et sincère ; il n'a pas été payé et il n'attend aucun prix ni honneur ; il est pur de toute exploitation du nom de cette femme si noble et si vénérable.
"C'est le vœu d'un vrai Canadien et d'un fidèle sujet britannique."
La péroraison hardie, étonnante même, avait atteint une grandeur tragique. D'après la correspondance parlementaire de Sauvalle à la Presse, le discours de Bourassa était peut-être trop travaillé ; mais le feu de l'orateur — avec Bourassa, ce n'est pas image, hyperbole ou lieu commun — le feu du regard, de la voix, des gestes, donnaient l'illusion du spontané, de l'improvisation.
Laurier se leva tout de suite, et donna le pendant de sa réplique de l'année précédente à Bourassa. Il s'efforça de mettre Bourassa en contradiction avec lui-même : Pendant environ deux ans, mon jeune ami a combattu ce qu'il appelait l'impérialisme ; et voilà qu'il nous demande d'envoyer des avis à l'Angleterre sur la façon dont elle doit faire la paix ; voilà qu'il nous demande, en somme, de participer aux conseils de l'Angleterre, et, par suite, de resserrer nos liens avec elle ; je ne m'attendais pas à cette inconséquence de la part d'un homme aussi logique, aussi acharné que mon jeune ami.
Quant aux calamités que la guerre inflige aujourd'hui aux Boers, c'est de leur faute. Ce sont eux qui ont commencé, ce sont eux qui n'ont pas respecté les lois de la guerre. Cependant l'avenir qui les attend sous le drapeau britannique est loin d'être sombre. S'ils perdent l'indépendance, ils gagneront la liberté :
"Lorsque le drapeau britannique flottera sur le Sud-Africain, ces contrées posséderont ce que l'on possède ailleurs depuis les soixante dernières années à l'ombre de ce drapeau : liberté pour tous, égalité pour tous, justice pour tous et droits civils pour les Anglais et les Hollandais.
"Pour ces raisons, je dois demander à la Chambre de rejeter cette motion."
Sans accomplir un effort comparable à celui de son adversaire, Laurier souleva des applaudissements sur tous les bancs. Partisans et membres de l'opposition le félicitèrent. John Charlton, Samuel Hughes et Robert Borden combattirent à leur tour les propositions Bourassa. Celles-ci furent rejetées par 144 votes, libéraux et conservateurs confondus, contre trois : Angers, Bourassa, Monet.
Le vote acquis, la Chambre debout entonna le God Save the King, tandis que les trois mousquetaires gagnaient les couloirs.
Cependant le discours de Bourassa retentit dans la province de Québec. D'année en année, de discours en discours, Bourassa élaborait, précisait une doctrine passionnément commentée à Laval de Québec, à Laval de Montréal et dans tous les cercles de jeunes gens. Cette doctrine semblait se présenter ainsi : Nous estimons les institutions britanniques et ne demandons pas la rupture du lien d'allégeance. Mais nous voulons affirmer de plus en plus notre autonomie. Nous ne voulons plus être obligés de participer, en hommes ou en argent, aux guerres de l'Angleterre. Notre patrie n'est ni la France ni l'Angleterre, mais le Canada. Nous sommes Canadiens, nous sommes une variété particulière de Canadiens, les Canadiens français, tenant à notre langue, à notre religion, à nos traditions. Nous ne pouvons pas nous fondre avec nos compatriotes anglais, mais nous allier à eux, nous unir
à eux dans l'amour d'une patrie commune, et sur la base d'un absolu respect mutuel.
Appuyées sur une étude constante et solide du droit, de l'histoire, de la politique internationale, proclamées d'un ton fougueux, tranchant, souvent acerbe, ces idées pouvaient manquer d'opportunité dans un pays britannique, où la majorité restait attachée à l'Angleterre. Elles ne manquaient pas de fierté. Elles se répandirent parmi la jeunesse canadienne-française, qui leur ajoutait la pointe d'anglophobie dont Bourassa se défendait. Et à cette époque c'est l'aspect majeur de l'histoire des idées dans la province — de l'histoire des idées qui prépare l'histoire tout court.
3JC î(C Sjc
La politique provinciale était calme. La 10e législature ouvrit sa première session le 14 février 1901. Sir Napoléon Casault, juge en chef, remplaça pour la circonstance le lieutenant-gouverneur Jette, malade. La présidence de la Chambre, qui alternait, à Ottawa, de législature en législature, entre un Anglais et un Français, alternait, à Québec, entre un député du district de Québec et un député du district de Montréal. Cette fois elle revenait à un Montréalais — et d'ailleurs Québec était gavé. Un candidat, H.-B. Rainville, possède des atouts précieux sous un gouvernement libéral doublé d'un gouvernement "d'affaires". Il a participé à la demi-révolte de la "vieille garde" lorsque Laurier, sur le conseil de Tarte, pensait renouveler le mandat de Chapleau à Spencer-Wood. Il a secondé Préfontaine, à l'Hôtel de Ville de Montréal, dans plusieurs combinaisons politico-financières. George- Washington Stephens ayant quitté la vie publique et Herbert-B. Ames ne siégeant pas à la Législative, la candidature de Rainville ne suscite pas d'oppo-
sition dangereuse. Battu par Lebeuf à l'échevinage, Rainville reçoit, en compensation, la présidence de la Chambre. La charte de la Montréal Light, Heat and Power sera bien défendue, le cas échéant.
Le discours du Trône exprima les regrets de la province pour la mort toute récente de la reine Victoria. Il annonça peu de nouveautés, à part la suppression de l'un de ces deux ministères : Terres, Forêts et Pêcheries, ou Colonisation et Mines. Puis le premier ministre, appuyé par le chef de l'opposition, proposa une adresse de respect et de dévouement au roi Edouard VIL
Un bill rapidement expédié modifia les délais pour les contestations d'élections — avec effet rétroactif. On voulait empêcher l'invalidation de Jean Prévost, vainqueur d'Alphonse Nantel par une très faible majorité dans le comté de Terrebonne. Nantel demanda vainement le désaveu fédéral de cette décision autocratique. Il adressait sa requête à Laurier, protecteur de Parent ! 1
Le cabinet provincial tenait particulièrement à écarter Nantel, qui se posait en spécialiste et en défenseur de la colonisation. En effet, la mesure la plus discutée fut la suppression d'un ministère. Et le portefeuille sacrifié serait — on l'avait compris tout de suite — celui de la Colonisation. L'œuvre ingrate de la colonisation concerne, par définition, des régions encore inhabitées et, partant, sans influence électorale. Les gouvernants sont presque toujours des citadins. Enfin, les trésoriers provinciaux, étant presque toujours des Anglo- Canadiens, comprennent mal l'importance de la vie rurale pour l'avenir du Canada français, s'y
1. Correspondance de sir Wilfrid Laurier, aux Archives publiques du Canada, dossier 352.
intéressent peu, et lésinent sur les budgets de l'agriculture et de la colonisation. Donc, suppression du ministère de la colonisation, parent pauvre. L'abbé Dugas protesta, envoya des lettres ouvertes^ aux journaux. Lomer Gouin, actif, replet, n'en présenta pas moins la mesure à la Chambre — avec rondeur et fermeté à la fois.
Il donna ses arguments : Le ministre de la Colonisation n'a guère à contrôler que les dépenses pour ponts et chemins de colonisation, qui relèvent normalement des Travaux publics. Ce dernier ministère est lui-même moins occupé qu'à l'époque où l'on votait chaque année des subsides aux chemins de fer. Le service des arpentages et des mines relève plutôt du ministère des Terres, dont on l'a détaché pour épaissir le portefeuille de la Colonisation. Le gouvernement croit donc servir l'intérêt public en supprimant !e commissariat de la Colonisation et des Mines, et en partageant ses attributions entre les ministères dont elles relèvent normalement. Cela ne changera rien au personnel du gouvernement, puisque le portefeuille de M. Robidoux n'a pas été attribué ; M. Turgeon. qui l'a pris par intérim, le gardera.
Flynn défendit sa création. Pour reconnaître l'importance de la colonisation, et pour la stimuler, j'ai créé ce département, et l'ai confié à l'un des ministres les plus en vue et les plus doués. M. Cbapais. A son tour, M. Marchand l'a confié à l'un de ses meilleurs collaborateurs, M. Turgeon. Mais le gouvernement Parent ne cherche qu'à détruire notre œuvre
Louis-Philippe Pelletier appuya Flynn, son chef. Quelques prêtres-colonisateurs, à la suite de l'abbé Dugas, combattirent aussi la mesure du gouvernement, dans laquelle ils voyaient un aveu d'impuis-
sance, une menace d'abandon pour l'œuvre de la colonisation. Les prêtres sont les chefs naturels, et les seuls chefs, des paroisses de colonisation, qui ne comptent pas d'avocats, de notaires, ni de médecins. Mais ils ne siègent pas à la Chambre. Nantel, sans mandat, se trouvait hors de jeu. Une opposition de sept membres ne pouvait guère : les mines rejoignirent les terres et les pêcheries dans le portefeuille de Parent ; la colonisation rejoignit les travaux publics dans le portefeuille de Lomer Gouin. Le résultat politique était un surcroît d'importance et d'influence pour Lomer Gouin, l'étoile montante. C'est encore lui qui présenta la loi la plus importante de la session : la "Loi de conciliation" pour le règlement des conflits du travail. Nous avons vu le crédit attaché, dans des milieux étendus, à l'arbitrage de Mgr Bégin. Pour la première fois au Canada, un archevêque réglait un conflit du travail. Mgr Bégin faisait modifier les statuts de trois "fraternités" ouvrières, et leur donnait un aumônier. Les syndicats "internationaux", prévoyant dès lors la formation — la concurrence — de syndicats confessionnels, sollicitèrent vainement l'intervention fédérale. Plusieurs chefs de ces syndicats côtoyaient l'anticléricalisme. Deux ou trois d'entre eux, à Montréal, fréquentaient la loge L'Emancipation ou sympathisaient avec elle. La loge et se* amis, qui cherchaient désespérément à réduire les influences religieuses dans le domaine de l'instruction publique, voulurent empêcher ce nouvel "empiétement". Le meilleur moyen serait une initiative de l'Etat provincial, assumant lui-même le rôle d'arbitre et dessaisissant, ipso facto. Sa Grandeur l'Archevêque. Parent, pris de court pendant la période électorale, avait accueilli avec joie, et même souhaité, l'intervention épiscopale qui le dispensait de dépar-
tagcr les ouvriers électeurs et les patrons souscripteurs. Les élections faites — et comment î — le cabinet provincial pouvait créer un organisme ou établir un système permanent. Lomer Gouin, député de Montréal et ministre, s'en chargea.
Ami des amis de l'Emancipation, et discrètement surveillé par Mgr Bruchési, le ministre se sent tenu à des précautions du côté épiscopal. Elu d'une population plutôt ouvrière, mais bien vu, aidé même par les industriels, le député se sent tenu à des précautions du côté patronal. Le gouvernement libéral recule devant l'arbitrage obligatoire, réforme jugée, à cette époque, hardie, voire radicale. Sa loi s'inspire de la législation ontarienne, et plus encore de la décision récente de Mgr Bégin. Les ouvriers nommeront un conseil de conciliation de quatre membres, les patrons en feront autant. Si les conseils de conciliation ne rétablissent pas la paix, les parties s'adresseront à un conseil d'arbitrage de trois membres, nommés par le gouvernement, le premier sur la recommandation des ouvriers, le second sur la recommandation des patrons, et le troisième sur la recommandation des deux premiers ou, faute d'accord, choisi par le gouvernement parmi les personnes impartiales. Le conseil d'arbitrage tiendra des séances publiques et prononcera ses arrêts à la majorité des voix. Mais ces arrêts ne seront obligatoires que si les parties s'engagent à l'avance à les respecter ; en ce cas, elles seront liées par la loi sur l'arbitrage.
Le projet de Lomer Gouin rendait hommage à l'archevêque de Québec, en calquant sa décision ; mais il écartait son intervention, dans l'avenir. Le bill trahit l'hésitation que l'on ressentait encore, en 1901, devant les questions sociales. Une loi sans obligation ni sanction est une loi mort-née. Louis-
Philippe Pelletier prédit la stérilité d'un arbitrage auquel une des parties, tantôt les patrons, tantôt les ouvriers, refusera toujours l'obéissance. Il n'avait pas tort ; des grèves se produisirent après ce vote comme avant, et dans l'industrie même de la chaussure, malgré la décision de Mgr Bégin. Dans le port de Québec, des débardeurs en grève exercèrent des brimades contre les non-grévistes. Au double titre de premier ministre et de maire, Parent intervint lui-même, et ramena le calme.
Les autres lois de la session concernaient des intérêts restreints. Deux ou trois n'en soulevèrent pas moins des débats animés, à la Chambre et surtout au dehors.
A commencer par la loi constituant en corporation la Montréal Light, Heat and Power Company. La charte accordait à cette compagnie la permission d'utiliser les rues pour la pose de ses fils et conduits. La législature provinciale livrait Montréal au trust réalisé par les Forget et par Herbert Holt. Le conseil municipal de la grande ville protesta. Il lui appartenait d'accorder ou de refuser le droit d'éventrer les rues. Montréal tenait à son autonomie par rapport au gouvernement provincial comme celui-ci tenait à la sienne par rapport à l'Etat fédéral. Elle y tenait davantage à mesure qu'elle croissait en population et en richesse — plus vite que le reste de la province. L'Etat provincial a violé nos franchises municipales ! crièrent les échevins les plus résolus — ceux du parti de la réforme. Ces échevins combattaient à la fois un principe — l'ingérence provinciale — et des personnes — entre autres, leur ancien collègue Rainville.
Les Forget, initiateurs du merger, ne comptaient pas seulement sur Rainville, président de la Chambre et administrateur du merger. Comme agents de
change, ils avaient pris tant d'importance, à Montréal, que leurs spéculations, à la hausse ou à la baisse, influençaient la Bourse. L.-J. Forget passait pour une sorte de génie financier. Il présidait le Bureau des gouverneurs de l'Université Laval de Montréal, et s'occupait, depuis la requête de Mgr Fabre, des intérêts matériels de cette institution. Il comptait parmi ses clients Thomas Shaughnessy, Wilfrid Laurier, Lomer Gouin, Horace Archambault, Honoré Gervais, vingt autres personnages influents. Réfléchi, presque taciturne, il préparait ses coups sans mettre personne dans ses confidences. Mais une petite cour entourait son neveu Rodolphe, beaucoup plus expansif — une petite cour de flatteurs qui lui soutiraient des tuyaux de Bourse, épiaient ses spéculations pour les imiter. Les Forget contrôlaient le Journal conservateur, dont le comptable présentait au sénateur, chaque semaine, une évaluation de déficit — couverte par chèque, sans sourciller. Nos financiers suscitaient naturellement jalousies et inimitiés. F.-L. Béique ressentait pour ces spéculateurs une méfiance, pour ne pas dire une antipathie, renforcée depuis le merger de la Montréal Light, Heat and Power. La Presse n'aimait pas les commanditaires du Journal, fondé pour lui reprendre la clientèle conservatrice ; mais elle n'aimait pas non plus le 'parti de la réforme" ; elle attendit encore pour déclarer une guerre sans merci au Journal et aux intérêts Forget. La législature constitua la Montréal Light, Heat and Power Company, avec onze administrateurs : James Ross, Herbert-S. Holt, Montague Allan, Hector Mackenzie, Louis-Joseph Forget, Rodolphe Forget, F.-C. Henshaw, J.-R. Wilson, George Caverhill, James Wilson, Henri-Benjamin Rainville, tous montréa-
lais.1 James Ross, premier nommé dans cette liste, était intime de L.-J. Forget, et son associé dans la plupart de ses entreprises. Il avait beaucoup contribué à l'alliance Holt-Forget. La Montréal Light, Heat and Power était donc l'œuvre et l'instrument du trio L.-J. Forget-James Ross-Herbert Holt. La Compagnie, présidée par Herbert Holt, absorba presque aussitôt la Saint-Lawrence Light and Power Company, et prit forme de trust.
Tancrède de Grosbois, député de Shefford, provoqua une autre alerte, sur un terrain mouvant. C'était un "libéral du temps de Mercier", tombé dans la débâcle de 1892 et revenu sur la vague de 1897. Et ceci vaut une parenthèse. Mercier avait formé et maintenu un gouvernement "national", en écartant les radicaux encombrants. Le bloc ne s'était ressoudé qu'aux heures tragiques de la chute. Mais les partis, comme les peuples, n'ont pas de mémoire. En 1901, les merciéristes étaient les libéraux avancés, les anciens collaborateurs de la Patrie et de L'Union libérale. Par un quasi-paradoxe, "un libéral du temps de Mercier" signifiait, non pas seulement un ancien des temps héroïques, un vieux de la vieille, mais aussi un rouge écarlate, un radical. Donc, Tancrède de Grosbois, "libéral du temps de Mercier", proposait l'instruction obligatoire. Son bill, d'apparence anodine, obligeait les parents, sous peine d'amende, à envoyer leurs enfants à l'école de leur confession religieuse, pendant au moins seize semaines par an.
Derrière Tancrède de Grosbois agissaient évidemment les radicaux, inconsolés de l'échec des projets Robidoux. L'apaisement des grands conflits politico-religieux n'avait pas supprimé l'existence du