Chapitre 66 des Statuts de
groupe anticlérical, peu nombreux par rapport à la population de la province, mais détenant des postes d'influence, dans la presse, dans la politique, dans les syndicats ouvriers, dans les conseils municipaux. A Montréal se réunissaient les membres de l'Emancipation. A Saint-Hyacinthe subsistait le groupe d'esprits forts dont la tradition remonte aux Dessaulles et à Papineau. La jolie cité maskoutaine, riche en couvents et en institutions florissantes, restait curieusement partagée entre l'influence religieuse et l'influence radicale. Mgr Moreau, vieux, simple et charitable, tenait le rôle de vénérable doyen de l'épiscopat, naguère tenu par Mgr Laflèche. "Une vertu sort de lui", disait le peuple ;.et Ion touchait sa soutane ou son manteau. Mais des frondeurs, dont plusieurs occupaient des postes en vue dans la ville, se réunissaient chez Raphaël Fontaine. L'ancien rédacteur de L'Union, qui avait fait sensation, jadis, en approuvant l'expulsion des Jésuites de France, l se vantait maintenant d'exiger son incinération, par clause testamentaire. Nommé juge à Sorel, en janvier 1901, il y groupa d'autres esprits forts. Cependant Montréal abritait le principal foyer radical. L'idée de l'obligation scolaire venait de la loge L'Emancipation, et aussi de quelques milieux avancés, suspects à l'Archevêché. C'était encore un moyen, pour l'Etat, de renforcer son contrôle sur l'instruction publique. Une instruction obligatoire deviendrait presque fatalement gratuite — et neutre. Mgr Bruchési veillait trop bien pour qu'un député de Montréal osât se charger du bill. Tancrède de Grosbois, député de ShefFord, comptait une bonne proportion d'électeurs anglais auprès des-
quels son allure "émancipée" et, le cas échéant, la mauvaise humeur de son curé, lui seraient plutôt un atout.
Mais Robidoux avait quitté la politique. Jette, et non plus Chapleau, occupait Spencer-Wood. Parent s'intéressait aux affaires plus qu'aux idées, et son gouvernement ne recommencerait pas l'expérience du gouvernement Marchand. Turgeon repoussa le principe libéral de l'enseignement obligatoire au nom du principe encore plus libéral de la liberté individuelle. Flynn prit la même position, mais en vertu d'un autre principe : les droits des parents en matière d'instruction. "Le gouvernement doit aider l'Education, mais non pas usurper la place des parents". Les ministres firent repousser, sans peine, le bill de Grosbois. On n'entendrait plus parler d'instruction obligatoire, au Parlement de Québec, avant onze ans. En compensation, une loi autorisa la Compagnie du cimetière Mont-Royal à installer un four crématoire. La loi passa vite à la Chambre, presque aussi vite au Conseil législatif. Les conseillers ultramontains esquissèrent une vive résistance, mais le vote anglais et le vote libéral emportèrent la décision, avant toute intervention de l'épiscopat.
Enfin la législature modifia les lois de chasse, pour la préservation de certaines espèces. Rien de tout cela ne passionna la Chambre. Le député de Lotbinière, Napoléon Lemay, élu comme conservateur mais en promettant "fair play" au gouvernement, se refusait à la critique systématique. Pour peu que deux ou trois de ses membres fussent absents, l'opposition tombait à presque rien. Quelques libéraux, de tempérament chevaleresque, regrettaient les fastes de jadis, les grands tournois oratoires. Parent ne partageait certes pas ce regret.
Desservi par son mauvais organe et par son défaut d'instruction, le premier ministre prenait la parole le plus rarement possible. Secondé par Gouin comme lui-même avait secondé Marchand, il menait rondement les affaires, sans viser à l'éloquence ni au sentiment. Au besoin, on assommait l'opposition par un vote brutal. La session — la plus courte depuis 1867 — fut prorogée le 28 mars. La vente annuelle des "limites à bois", effectuée un peu plus tard, produisit $400,000, chiffre sans précédent. La Presse apprécia ce sobre travail avec bienveillance :
"La session qui vient de se terminer à Québec porte le cachet d'un grand esprit pratique. Le rêve de ceux qui veulent introduire dans nos institutions provinciales le principe pur et simple des affaires est réalisé. Le gouvernement n'a pas visé à l'éclat ni aux innovations séduisantes : il s'est contenté d'administrer sobrement, sûrement, le patrimoine. Le premier ministre a répondu à l'attente, en ce sens qu'il a introduit dans la gouverne des affaires publiques cet esprit méthodique qui a transformé Québec depuis qu'il en est le maire..."
Cependant des lois d'intérêt local soulevèrent de petites tempêtes, après la session. L'affaire du four crématoire fut la plus grave, parce qu'elle comportait un aspect religieux, et parce qu'elle doublait une "affaire Delpit", alors retentissante.
Deux Canadiens français catholiques, Edouard Delpit et Marie-Berthe-Aurore-Jeanne Côté, ont contracté mariage à Montréal, en 1893, devant le Révérend William-S. Barnes, pasteur protestant. Au bout de six ou sept ans, Delpit, excédé de sa femme, conçoit des scrupules. Il s'avise qu'un mariage entre catholiques n'est pas valide s'il n'est célébré dans leur paroisse, par le curé. Les autorités ecclésiastiques partagent cet avis : en droit canoni-
que, le mariage de deux catholiques célébré par un pasteur protestant est un mariage clandestin. Le 12 juillet 1900, Mgr Marois, grand vicaire du diocèse de Québec et juge délégué aux causes matrimoniales, s' appuyant sur une décision du Concile de Trente, déclare nul le mariage Delpit. L'évêque intéressé, Mgr Bruchési, l'approuve hautement. Les parties, libres de tout lien matrimonial, peuvent contracter de nouveaux mariages.
Mais Mme Delpit veut rester mariée. Elle repousse les prétentions de son mari, engage deux bons avocats, Eugène Lafleur et Ephrem Taillefer, et s'adresse aux tribunaux. Taillefer est un tribun, qu'une mort prématurée empêchera de donner sa mesure. Lafleur a quarante-six ans et passe déjà pour un maître. C'est un petit homme à la tête rentrée dans les épaules, dont la manière calme, objective, donne une impression de science, delogique et d'honnêteté intellectuelle — plus persuasive que des éclats de voix. Ses arguments, anneaux d'une chaîne imbrisable, s'ordonnent d'après leur force, en suivant une gradation ascendante. Dans cette affaire, ses convictions soutiennent encore son talent, car Lafleur est huguenot, fils d'un pasteur d'origine suisse romande. Bien secondé par Taillefer, il conteste la juridiction ecclésiastique sur les causes matrimoniales dans la province de Québec. Le clergé catholique s'en émeut. Mais le clergé protestant s'en émeut aussi, considérant comme une usurpation de pouvoirs la prétention de l'Eglise Catholique d'invalider le mariage célébré par un pasteur. Bref, l'opinion tout entière se passionne. Lafleur et Taillefer se heurtent à deux autres maîtres du Barreau montréalais, F.-J. Bisaillon, l'un des sages du parti conservateur, et Gustave Lamothe, l'un des avocats qui ont le plus approfondi
l'étude du droit. Devant le juge Archibald, l'affaire est discutée à fond.
D'après Mgr Marois, Mgr Bégin, Mgr Brucbési — d'après l'Eglise — le mariage est une institution divine, un sacrement avec lequel le contrat naturel se confond. L'Eglise a seule le droit de réglementer le mariage des catholiques. Les causes matrimoniales ne relèvent aue des tribunaux ecclésiastiques. L'Etat ne peut, ni établir des cas d'invalidation, ni fournir des dispenses dans les cas d'invalidation établis par l'Eglise. D'après Lamothe et Bisaillon, la loi de la province de Québec se borne à sanctionner les mariages célébrés selon les règles de la confession à laquelle appartiennent les époux. Ainsi ont jugé, en 1880 et 1881, dans une cause Laramée-Evans, le juge Papineau et le juge Jette.
Le juge anglais de la Cour Supérieure adopterat-il, à son tour, cette thèse ? Ce protestant sans étroitesse a débouté Canada-Revue poursuivant Mgr Fabre, ce qui ne présage pas un jugement de parti pris dans l'affaire Delpit-Côté. Devant l'intérêt éveillé par la cause, il s'estime tenu d'exposer, aussi clairement que possible, les opinions opposées. Il cite Mgr Bruchési. Il cite le juge Papineau et surtout le juqe Jette, si réputé, et qui a longuement motivé sa décision de 1881 :
"1. Que le seul fonctionnaire compétent à célébrer le mariage de deux catholiques est le propre curé des parties ; que la licence accordée par le représentant du gouvernement civil n'est d'aucune valeur pour dispenser des publications de bans requises pour les catholiques, et qu'en conséquence le mariage célébré, dans l'espèce, par un ministre protestant, et en vertu d'une simple licence, est un mariage nul et abusivement contracté.
"2. Qu'avant de prononcer sur la validité de tel mariage, la Cour Supérieure doit référer la cause à
Histoire de la Province de Québec — X. 2
l'ordinaire du Diocèse, pour qu'il prononce préalablement la nullité du mariage et sa dissolution, s'il y a lieu, sauf à adjuger ensuite par la Cour Supérieure quant aux effets civils du mariage."
Qu'en pense le juge Archibald ?
Le juge Archibald pense que, pour ratifier les prétentions ecclésiastiques, il faudrait "mettre de côté la jurisprudence française unanime, ignorer les lois de l'Angleterre, oublier l'Acte de l'Amérique britannique du Nord, abolir le Code de notre province, qui édicté des dispositions couvrant tout le sujet et en confie l'administration aux tribunaux".1 Il avoue que. sans l'autorité du juge Jette, il n'aurait pas hésité une minute "à considérer la prétention de l'autorité ecclésiastique comme une grave attaque contre notre système de gouvernement libre et responsable, en vertu duquel chaque électeur a voix à la confection et à l'exécution des lois".
En conséquence, le 30 mars 1901, le juge Archibald donne gain de cause à l'épouse obstinée. Il rappelle qu'il n'existe pas d' "Eglise établie" au Canada, et dit :
"Le mxLriage est un lien civil, dont l'obligation est rendue phis forte par les sentiments religieux, qui ne sont qu'accessoires au contrat. Si le lien civil n'est pas valide, l'obligation religieuse tombe nécessairement."
Le juge prenait le contre-pied de la thèse catholique. Et cette décision suivit de quelques jours l'autorisation d'installer un four crématoire au cimetière Mont-Royal ! A l'exemple du juge Fontaine, les esprits forts de l'Emancipation se vantaient d'exiger leur incinération, par clause testa-
1. Rapports judiciaires de Québec, 20 Cour Supérieure, p. 338.
mentaire. Mgr Bruchési protesta vigoureusement, par lettre pastorale du 2 avril, consacrée aux deux affaires. Il rappela ces principes :
1° En vertu des décisions du Concile de Trente, l'Eglise ne reconnaît pas les mariages clandestins.
2° L'Eglise se réserve la réglementation du mariage entre catholiques. La validation par un tribunal n'empêche pas l'Eglise de considérer comme nul un mariage célébré en dépit des règles canoniques. D'une manière générale, les sentences des tribunaux civils contraires au dogme et à la discipline de l'Eglise sont nulles pour les catholiques.
L'ouverture d'un four crématoire, autorisée presque par surprise, sans consultation de l'autorité religieuse, n'est pas moins inadmissible. On invoque la tolérance, la liberté des cultes ? Le four, dit-on, ne servira qu'aux protestants et aux libres penseurs ? Mauvaises raisons pour justifier un mauvais coup :
"C'est un triomphe pour les très rares partisans que l'incinération peut compter en notre pays. Pour nous, le vote donné par la majorité de nos législateurs a été une réelle surprise, et nous en éprouvons un vif regret...
"Nous ne craignons pas de l'affirmer : l'introduction de la pratique de la crémation dans notre ville chrétienne de Montréal est regrettable. Etait-elle justifiée par la tolérance de croyances opposées aux nôtres ou par le respect de la liberté des cultes ? Assurément non, puisqu'elle ne fait partie du rituel d'aucune Eglise, et puisqu'elle n'a été sollicitée par aucune dénomination religieuse, mais par une simple compagnie civile. S'imposait-elle par le prétendu respect de la liberté individuelle ? Mais qui ne voit où nous mènerait un tel principe ? La liberté individuelle, ainsi comprise, est mère du communisme, du socialisme et de l'anarchie.~"
La Presse publia, le 8 avril, un long article approuvant l'archevêque de Montréal. La plupart des
journaux français l'imitèrent. Ils se joignirent aux chefs religieux demandant la reconnaissance légale — ou plutôt la confirmation de leur autorité en matière matrimoniale et en matière scolaire.
En se plaignant de l'ouverture d'un four crématoire, décidée sans consultation de l'épiscopat, Mgr Bruchési semblait bien invoquer un principe ultramontain : obligation, pour l'Etat provincial, de prendre et de suivre les directives épiscopales. dans les questions présentant un aspect religieux. Au temps de Mgr Laflèche et des castors, les deux affaires eussent été loin. De fait, le dossier de la cause Delpit-Côté, transmis à Rome, attire l'attention du Saint-Siège, et ne sera pas étranger à la préparation du décret Ne temere, qui reprendra et renforcera, en 1907, la décision du Concile de Trente. Déjà plus retentissante que la cause Laramée-Evans, la cause Delpit-Côté prépare une série de procès analogues, qui retentiront dans tout le pays. (C'est en partie pourquoi nous l'avons relatée un peu en détail.) Pour l'heure, nous sommes au printemps de 1901. Mgr Bruchési n'adopte pas les méthodes de Mgr Laflèche ; et le Parlement provincial est en vacances. Le gouvernement de Québec se sent solidaire des archevêques dans l'affaire Delpit-Côté, qui menace la juridiction provinciale presque autant que la juridiction ecclésiastique. Et Lomer Gouin se charge d'affirmer à Mgr Bruchési que l'influence des francs-maçons de Montréal et des esprits forts de Saint-Hyacinthe n'est pour rien dans l'ouverture du four crématoire. Mais les protestants y tiennent, au point qu'on risque, en leur résistant, une petite guerre religieuse. Ne vaut-il pas mieux concéder le four crématoire et repousser la menace, autrement grave, de l'instruction obligatoire ? Loin de parler à tort et à travers. Lomer Gouin se faisait
du silence une arme. Il désespérait les journalistes. Mais il pouvait, d'homme à homme aussi bien qu'en public, exprimer ses idées avec une conviction contagieuse — comme son beau-père Mercier. D'ailleurs il s'entendra toujours bien avec Mgr Bruchési. L'archevêaue accepte les raisons du jeune ministre. Le cabinet Parent n'essuiera point une grosse tempête.
La Presse restait favorable aux deux gouvernements libéraux ; elle fit un chaleureux éloge de Lomer Gouin, à l'occasion d'un banquet organisé par Honoré Gervais en l'honneur du ministre. L'Evénement maintenait aussi sa ligne de conduite, ce qui rendait assez délicats les raoports des frères Demers avec Thomas Chapais. Par contrat signé en 1896, le Courrier du Canada s'imprimait à L'Evénement. dont il partageait les bureaux. Il lui empruntait même de ses nouvelles et de ses articles, de sorte qu'on avait pris l'habitude de considérer L'Evénement et le Courrier du Canada comme des frères jumeaux, s'adressant, le premier à la clientèle populaire, le second à la clientèle bourgeoise. Les frères Demers évoluant vers la neutralité bienveillante à l'égard des gouvernements libéraux — dispensateurs de contrats d'impression — Chapais restait rigoureusement fidèle à ses idées, à son parti. L'inévitable se produit le 1 1 avril 1 901 : Chapais publie le dernier numéro du Courrier du Canada.
Le gendre d'Hector Langevin dirigeait ce journal depuis 1884 — » depuis dix-sept ans. Il avait traversé huit élections générales, l'affaire Riel, le régime Mercier, l'affaire des Biens des Jésuites et l'agitation cqualrightiste, le "Coup d'Etat" d'Angers, l'affaire des écoles manitobaines. Il avait exercé une influence sérieuse. Peut-être était-il resté trop intellectuel, trop
doctrinaire et trop fidèle à ses principes pour toucher un vaste public. Le Courrier du Canada disparut après le Journal de Québec, le Canadien et la Minerve. "Avec lui disparaît le dernier lien entre le vieux et le nouveau journalisme", dit la Presse — en laissant entendre que Chapais ne s'est pas adapté à l'ambiance moderne. Cette adaptation consiste, pour la Presse, la Patrie et le Soleil, à multiplier photos et faits divers, à friser la démagogie, à exploiter le goût public pour les récits de drames, de crimes et de scandales. Toujours sur le qui-vive, un bon reporter de la Presse paie de toutes les audaces, franchit tous les barrages, et rapporte la nouvelle d'un "beau meurtre" vingt minutes avant son confrère du Star — juste à temps pour l'édition du soir. Et c'est encore un des gros soucis de Mgr Bruchési. La Presse n'a pas tort : les organes et les manières du journalisme d'information sont désormais fixés, dans la province, pour une longue période. On annonça une collaboration régulière de Chapais à L'Evénement, mais portant sur des questions sociales, historiques et littéraires plutôt que politiques. Les conservateurs ne tenaient plus en main qu'un seul quotidien de langue française — le Journal, peu redoutable — et quelques hebdomadaires, dont le Trifluvien et le Courrier de Saint- Hyacinthe. De plus en plus, les "bleus" s'enfonçaient dans "les froides régions de l'opposition".
La session provinciale terminée, celle d'Ottawa se poursuivit encore pendant deux mois. On y discuta la question des transports, intéressant si vivement la ville de Montréal et la province de Québec.
Israël Tarte, ministre des Travaux publics, avait
mis au point son projet, son plan d'ensemble. Et son projet vaut d'être reconstitué. *
Les récoltes de FOuest deviennent considérables. L'Ouest canadien expédie déjà quarante millions de boisseaux de grain, dont cinq millions seulement passent par la voie canadienne — par Montréal — et le reste par les Etats-Unis. C'est illogique, puisque le trajet de Fort-William à Liverpool compte 4,286 milles par la voie américaine, et 3,834 milles seulement par la voie canadienne. Montréal, port fluvial et port maritime, est admirablement placé pour recevoir, au coût minimum, les matières premières du pays et celles de l'étranger. Mais les Américains possèdent un outillage et une direction qui nous manquent. Il nous faut un réseau de canaux, dont la pièce maîtresse sera le canal de la Baie Géorgienne, reliant les Grands Lacs au Saint- Laurent par la rivière Ottawa. Un comité du Sénat l'a recommandé. Des ingénieurs compétents procèdent aux études préliminaires. Un syndicat privé, formé dès 1894, et partiellement absorbé par des intérêts anglais, détient une charte. Il n'inspire pas confiance à Tarte, qui veut une entreprise canadienne, et si possible nationale. Le syndicat fait renouveler sa charte, tous les trois ans, sans obtenir les concessions désirées. Il faut aussi engager les compagnies de chemins de fer et les compagnies de navigation à prendre la voie canadienne, de préférence à la voie américaine. Non point pour des
1. Nous avons reconstitué le projet de Tarte — en utilisant ses chiffres, ses données — à l'aide de documents tels que les rapports du ministère des Travaux publics, et la correspondance du ministre avec la Commission du port, et avec le concours d'un Iiaut fonctionnaire gui fut Vun des secrétaires d'Israël Tarte pendant son passage au ministère.
raisons sentimentales — Tarte croit et répète que le commerce n'a pas de patrie — , mais dans leur intérêt même. Il faut leur offrir un outillage, des facilités, des taux, plus avantageux. Une cale sèche, des quais, des voies de garage, de vastes entrepôts, et surtout des élévateurs à Montréal. Un chantier ultra-moderne à Sorel, où l'on fabrique déjà les dragues les plus puissantes du continent. Un autre port bien outillé aux Trois-Rivières. Et un autre à Québec, doublé par le bassin de radoub récemment inauguré à Lévis. Un chenal de 30 pieds de profondeur, de 400 à 450 pieds de largeur, bien balisé partout. De meilleurs taux d'assurance. De meilleurs taux de quayage. Tarte n'ose pas encore le dire trop haut, car il y a des routines à ménager ; mais il rêve de Montréal port national et port franc. Port national, c'est-à-dire entretenu, non plus par la Commission du port, plus ou moins aidée, garantie, subventionnée par l'Etat fédéral, mais par l'Etat lui-même. Port franc, c'est-à-dire où tous les navires de toutes les nations pourront entrer, sortir, accoster sans payer un sou. C'est ce qui a fait la fortune de Hambourg — Tarte s'est documenté, pendant son voyage en Europe. Si Montréal devenait le premier, le seul port franc d'Amérique, quel avantage sur Portland, sur Boston, sur New- York ! Tarte, ce Protée, si combatif et si combattu, mais si intelligent et si patriote, s'est forgé, au début de ce siècle, une vision grandiose. Il la précise, en visitant le port de Montréal dans la vedette du ministère : De l'Océan Atlantique aux pieds des Rocheuses — car les canaux ne s'arrêteront pas aux Grands Lacs, mais, par la Rivière Rouge, pénétreront dans l'Ouest — de l'Océan Atlantique aux
pieds des Rocheuses, sur une voie toute canadienne, un incessant va-et-vient, une double file ininterrompue de navires, chargés jusqu'à la ligne de flottaison. Sur ce parcours, un grand port franc : Montréal. Une interminable succession de bassins, de jetées, de quais peuplés d'élévateurs. Tous les pavillons du monde s'y donnent rendez-vous. Toutes les richesses du monde y débordent des cales. Les navires s'y ravitaillent en charbon, apporté des Etats-Unis par les chemins de fer, et en denrées de toute sorte. Excités, fécondés par la simple proximité de la ville, les rails s'engendrent les uns les autres ; à chaque aiguille, une nouvelle portée. Gloire de Montréal ! Le train de Chicago entre en gare, un porteur nègre à casquette rouge sur chaque marchepied. Le train de Vancouver dévore les voies du Pacifique. Le train de New-York aborde le pont Victoria. Tandis qu'un paquebot de Liverpool croise un cargo norvégien. Un second pont enjambe le Saint-Laurent, de Montréal à Longueuil ; les maraîchers l'empruntent pour venir vendre leurs légumes aux commissaires des transatlantiques. Nous l'appellerons le pont Jacques-Cartier, ou Maisonneuve, ou Tarte. Orgueil, noble orgueil, de régler ces mouvements. Un touriste, au sommet du Mont Royal, les embrasserait-il à la fois dans le champ de ses jumelles ? Moins bien que Tarte, de sa vedette ; car le port, tout en longueur, est masqué par la série des entrepôts, des tas de charbon, des élévateurs, d'où les courroies, voire les galeries convoyeuses, desservent des mouillages éloignés. Un léger crêpe de fumée, qui n'est pas sans poésie, voile le tout. Les Montréalais oublient un peu trop ce port qu'ils ne voient pas. Ils ne sont plus assez
"barbour-conscious", diraient les Anglais. Ils oublient que leur ville doit son développement au port, et certains s'imaginent que le port doit son développement à la ville. Quelle erreur ! Sans le port — sans les rapides de Lachine et le transbordement forcé — l'emplacement, dépourvu de charbon, de minerai, ne vaudrait pas grand'cbose. Le port offre d'immenses avantages aux industries qui importent une matière première pondéreuse : métallurgie, minoterie, raffineries de pétrole, raffineries de sucre. Des usines s'établissent et s'établiront ici pour recevoir plus commodément leur matière première. Les cheminées d'usines, les structures métalliques, les citernes, prolongent en profondeur la ligne des entrepôts, des tas de charbon, des élévateurs. Des treuils grincent, des palans cliquettent, des ponts roulants s'ébranlent lourdement. Gloire de Montréal ! L'Angélus tinte à Notre- Dame de Bonsecours. Tarte se découvre, et poursuit. A proximité — à Sorel — le grand chantier maritime de l'Est canadien, où l'on construit, radoube, remet à neuf, tous les modèles. Des milliers d'ouvriers s'y affairent, militairement conduits par Georges Desbarats. Quatre, cinq, six grandes coques s'alignent, sur des échafaudages parallèles, prêtes à reprendre le flot. Combien de gallons de peinture, pour badigeonner une carène? Un régiment de dragues racle sans arrêt. Des sémaphores lèvent et abaissent leurs bras. Des feux s'allument. Des phares fauchent la nuit commençante. Et le va-et-vient continue : paquebots, cargos, chalutiers, charbonniers, pétroliers, remorqueurs, brise-glace. Parfaitement, des brise-glace, puisqu'on trouvera bien le moyen de rendre le fleuve navigable l'hiver. L'idée, lancée par Tarte,
adoptée par Laurier,1 court dans le domaine public. Chacun y va de son invention, de ses conseils, de ses objections. La Presse nolise un bateau spécial pour faire des expériences. La Compagnie du chemin de fer du Lac- Saint-Jean, encouragée et subventionnée par le ministre, envoie René Dupont en Finlande, où la navigation d'hiver est réalisée, paraît-il, avec un régime fluvial comparable à celui de la province de Québec.
A son bureau, Tarte trace des plans, annote des épures, d'un crayon impératif. A cette heure, il se sent né pour créer, plus que pour ourdir, combattre ou démolir. Mais il n'ignore pas qu'entre son projet et l'application s'interposent rivalités et routines. Québec, où commencent les travaux du pont, veut encore devenir, plutôt que Montréal, le port national. Les électeurs, les commerçants, les commissaires du port, harcèlent leurs députés — et surtout leurs ministres, Laurier, Fitzpatrick et Dobell. Les ennemis du gouvernement réclament plus qu'on ne peut obtenir, afin d'engranger des motifs de plainte. Les "rouges" de Québec grognent de nouveau contre Tarte, champion du port de Montréal. Le député fédéral de Bellechasse, Onésiphore Talbot — le major Talbot, athlétique et mauvais coucheur — insiste sur la nécessité d'amé-
1. Lettre de Laurier au principal Grant, du 27 février 1899 : "La chose à laquelle j'ai maintenant attaché mon cœur est la navigation d'hiver sur le Saint-Laurent jusqu'à Québec. C'est un sujet que j'ai dans l'esprit depuis des années, et je l'étudié constamment. Je suis maintenant très près d'être absolument convaincu que c'est parfaitement possible..." (O. D. Skelton : Life and letters of Sir Wilfrid Laurier. II. p. 133).
liorer le bas du fleuve, entre Québec et le Golfe. Plus sensationnelle, l'intervention du solliciteur général Fitzpatrick, député du comté de Québec. Associés au barreau, Fitzpatrick et Parent se soutiennent, et leur influence auprès de Laurier se compare à celle de Tarte. Or le solliciteur général se sépare ouvertement, sur cette question, de son collègue le ministre des Travaux publics, député de Montréal. Dans son discours du 18 avril, aux Communes, il décrit en pessimiste l'avenir du port de Montréal, ouvert à la navigation pendant cinq mois de Tannée seulement. Il se prononce plutôt pour le développement du port de Québec "qui pourrait être rendu accessible en toutes saisons". Il énumère les avantages de Québec, et demande : "Peut-on comparer à ces avantages ceux qu'offre le port de Montréal, fermé à la navigation durant cinq mois de l'année, et où l'on ne trouve jamais plus de 27 pieds d'eau ?" Tarte conteste les chiffres de Fitzpatrick. Le solliciteur général et le ministre des Travaux publics échangent des mots aigresdoux. Auprès de Laurier, Parent plaide pour Québec et Préfontaine pour Montréal.
La querelle se transporta dans la presse. Les journaux de Québec attaquèrent. L'Evénement :
"Est-ce que le commerce du pays perdrait à se servir de Québec comme port national sur la route du Saint-Laurent, de préférence à Montréal ? Non, assurément, car par là même, il éviterait bien des retards et des dépenses inutiles... Le port de Québec, à cause des incomparables avantages naturels qu'il possède, ne coûterait en frais d'équipement et d'entretien qu'une bagatelle."
Et le Soleil :
"A quoi sert de dépenser des millions pour améliorer un port qui sera toujours bien inférieur à ceux
des Etats-Unis, quand Québec est incontestablement supérieur à tous les ports de l'Amérique, et capable de contenir les plus gros vaisseaux que le geme humain pourra lancer sur les mers..."
La Presse et la Patrie répliquèrent au Soleil et à L'Evénement. La Presse attribua l'attitudede Quebec au travail sournois d'un groupe de Toronto, excitant les deux villes de la province l'une contre l'autre pour profiter de leur brouille. De fait, les journaux ontariens manifestaient à la ville de Quebec un intérêt surprenant. Dans son journal, le World, le député MacLean — Billy MacLean, élève de George Brown et l'un des esprits les plus curieux de Toronto — , plaignait Québec d être "étouffée" par Montréal — d'une manière d'autant plus stupide. affirmait-il, qu'il est impossible de transformer Montréal en port de mer. Un autre député ontarien, William-H. Bcnnett, discutait les crédits demandés pour le chantier de Sorel. Tarte défendit le chantier de Sorel et ses "ouvriers d'élite , avec une pointe d'accent cocardier : "Les dragues construites à Sorel par des ouvriers canadiensexpérimentés sont les meilleures d'Amérique". Et d'ajouter : "Elles sont supérieures aux dragues importées d'Angleterre."
Tarte s'appuyait sur le sentiment national. Il appuyait son plan d'ensemble sur l'opinion, très montée contre le consortium des chemins de fer américains qui cherchait à détourner le trafic de la Colombie-Britannique et du Nord-Ouest. On attribuait à ce consortium le projet d'acquérir les grands réseaux canadiens, et l'opinion canadienne s'insurgeait contre cette domination économique. Bourassa dit, aux Communes, qu'il serait criminel de laisser les Américains s'emparer de nos chemins de fer ; et ce fut sans doute la seule fois de sa
carrière où Clarke Wallace l'applaudit. Montréal, siège des puissances financières qui contrôlaient la croissance économique de l'Ouest canadien, s'enthousiasmait pour le plan de Tarte. Il fallait bien que Québec se résignât à la suprématie maritime et commerciale de sa rivale. Le Parlement vota un prêt d'un million à la Commission du port de Montréal, pour le perfectionnement de l'outillage et la construction d'élévateurs, et un crédit de cent mille dollars pour la construction d'un quai en eau profonde à Sorel. A la demande de Tarte, le prêt à la Commission du port de Montréal était subordonné à l'approbation des plans par le ministre des Travaux publics.
Car Israël Tarte tient à contrôler et coordonner les travaux. Il est fort heureusement d'accord avec son collègue Louis Davies, ministre de la Marine. Il est résolu, non plus à un effort graduel, mais à un effort considérable, décisif. Il convoque en conférence les représentants du Pacifique-Canadien, du Grand-Tronc, des compagnies de navigation et d'exportation de Montréal, précise avec eux son plan, assigne à chacun son rôle. Nous défendrons les réseaux contre les convoitises américaines, mais nous attendons de vous, Messieurs du Pacifique, et de vous surtout, Messieurs du Grand-Tronc, un effort et au besoin des sacrifices.
Après la transaction du Drummond, le Grand- Tronc avait élargi et même complètement transformé le pont Victoria. L'ancien pont tubulaire, sorte de long tunnel de seize pieds de largeur, est devenu un pont ouvert, beaucoup plus haut, et de 65 pieds de largeur, avec deux voies pour les voitures et deux pour les piétons. Le Grand-Tronc vient aussi de construire un vaste édifice pour loger ses bureaux, rue McGill. Cependant le Grand-
Tronc dépense des sommes encore plus fortes pour outiller le port américain de Portland, dont il fait son port principal. Il prétexte que Montréal, port intérieur, restera longtemps inaccessible aux océaniques, d'un tonnage toujours accru.
Or Tarte a décidé : 1 ° Que les océaniques remonteront jusqu'à Montréal ; 2° Que Montréal supplantera Portland. Il insiste sur les obligations du Grand-Tronc envers la ville et envers l'Etat. Le terrain de la rue McGill, sur lequel la Compagnie vient d'édifier ses bureaux, a été donné par la ville, en considération de la somme dépensée, du travail fourni à l'industrie locale, et de la plus-value procurée aux terrains voisins. Pour la reconstruction du pont Victoria, l'Etat fédéral a donné $500,000. Enfin l'Etat, propriétaire de l'Intercolonial, paie au Grand-Tronc $40,000 par an pour l'usage de la gare Bonaventure et $37,000 pour l'usage de la ligne de Sainte-Rosalie à Saint-Lambert. * Le Grand-Tronc doit tenir compte de tout cela. Tarte est cependant le premier à reconnaître que l'Etat et la ville ne doivent pas lésiner sur leur part. Il récrit dans une longue lettre à Henry Miles, président du Board of Trade de Montréal. '
Et en avant les travaux ! Des quais et jetées de pierre remplacent les quais et jetées de bois, menacés chaque année par la débâcle. Il faut prélever des emplacements sur le fleuve, surmonter des difficultés spéciales, dues au climat et au caractère fluvial du port. Ce développement s'opère vers l'Est, par nécessité géographique, parce que les rapides for-
1. Réponse à une question de Monk aux Communes ; 18 février 1901.
2. Lettre du SO janvier 1901, lue à la séance du Board of Trade du 13 février ; publiée par la Presse du 1U.
ment cran d'arrêt à l'Ouest. Des élévateurs vont se construire. Mais il faut passer par la Commission du port de Montréal, où siègent, avec des membres nommés par le gouvernement fédéral, un représentant du Board of Trade, un représentant des compagnies de navigation et un représentant de la ville. Le président de la Commission du port, Robert Mackay, également président et commanditaire du Herald, et deux fois candidat sans espoir dans la division Saint-Antoine de Montréal, vient d'être nommé sénateur. C'est un homme d'affaires heureux, sans grande instruction, mais riche, et mêlé à vingt entreprises importantes. Laurier a confiance en lui. Mackay s'entend bien avec Tarte, et ne nuira pas au gouvernement. Mais il n'est pas seul à la Commission. Son collègue le représentant de la ville n'est autre que le maire Préfontaine, ennemi juré de Tarte. Et les représentants des grands corps commerciaux, tout en admirant Tarte, restent jaloux de leurs prérogatives. La condition du prêt fédéral — contrôle du ministère des Travaux publics — déplaît à la Commission. Et aussi le projet de Montréal port franc, susceptible de tarir les revenus de la Commission. Et plus encore le projet de Montréal port national, c'est-à-dire administré par l'Etat, susceptible de rejeter la Commission dans le néant. Après le voyage d'étude aux Etats-Unis, la Commission a commandé les élévateurs au syndicat W.-J. Conners. Mais celui-ci n'entame pas les travaux. On le soupçonne d'endormir Montréal, de retarder la construction des élévateurs pour servir les intérêts américains. On annule son contrat. Un autre capitaliste américain, A.-B. Wolvin, le "roi du grain", de Duluth, garantit le transport du blé de l'Ouest en Europe par la voie des Grands Lacs et du Saint-Laurent, avec une flotte à son pavillon,
pourvu que les commissaires du port fassent construire deux élévateurs, loués à son syndicat. Mais Conners et Wolvin sont compères. Tarte s'en aperçoit et démasque cette nouvelle tentative américaine pour berner et retarder Montréal. Il refuse son autorisation, engage les commissaires à négocier de préférence avec des entrepreneurs canadiens, et continue de les stimuler pour les autres travaux. *
Après les Américains Conners et Wolvin, un entrepreneur montréalais, J.-A. Jamieson, offrit de construire un élévateur à Montréal. La Commission du port approuva ses plans, au coût approximatif d'un demi-million — la moitié du prêt fédéral. Mais ce prêt restait subordonné au visa du ministre. Or les experts consultés par Tarte jugèrent les plans de Jamieson bâclés, incomplets, inacceptables. Tarte refusa son approbation. En même temps, il accueillit une rumeur d'après laquelle Jamieson aurait soudoyé des membres de la Commission du port.
Protestations des commissaires ! Préfontaine proteste plus fort que les autres. La Patrie soutient naturellement Tarte. Interviouvé par des journalistes, Préfontaine déclare qu'il ne dispose d'aucun organe pour se défendre, "n'ayant pas eu le talent d'en escamoter avec l'argent des autres". Cependant la Gazette prend parti pour le maire, ou plutôt contre Tarte. La Presse a déjà, dans le passé, combattu la Commission et demandé la nationalisation du port de Montréal. Dansereau, pris entre son amitié personnelle pour Préfontaine et la ligne de conduite adoptée par le journal, incline cette fois du côté de Tarte.
1. Lettre de Tarte au sénateur Mackay, président de la Commission du port, publiée par la Presse du 10 septembre 1901.
Or, le ministre affirme que l'élévateur serait construit depuis longtemps, si les commissaires l'avaient écouté. Des hommes d'affaires le croient. Le greffier de la Législative, Louis-Georges Desjardins — ancien collaborateur de Tarte au Canadien — mis au courant des projets de Tarte par un de ses frères, fonctionnaire fédéral, envoie au ministre des félicitations enthousiastes. Malgré tout son esprit public, Desjardins est un Québécois — hors de cause. Son homonyme l'ancien sénateur Alphonse Desjardins, animé du même esprit public, et montréalais, prononce l'éloge de Tarte et de ses projets, à la Chambre de commerce. Alphonse Desjardins demande, lui aussi, la suppression de la Commission du port. Il reprend les arguments de la Presse : Montréal est un port national ; son entretien et son développement incombent au gouvernement fédéral, seul en mesure d'assumer des frais aussi considérables ; le ministre des Travaux publics n'a nul besoin de l'intermédiaire — ou de l'entrave — d'une commission. Alphonse Desjardins et J.-X. Perrault font voter une motion, transmise au gouvernement fédéral.
L'incident fut très violent. L'ingénieur en chef de la Commission du port, John Kennedy, employé au service technique depuis un quart de siècle, avait ses projets personnels ; il avait même contribué à l'élaboration d'un plan d'ensemble. Par amourpropre ou par conviction, il contesta les conclusions des experts consultés par Tarte. Préfontaine lança un défi à Tarte : Démissionnons tous les deux, pour nous affronter dans une division quelconque de Montréal ! Les rouges qui supportaient Tarte à grand peine repartirent en guerre contre lui. Le 7 octobre, au Club Laurier, ils proposèrent une motion de blâme à l'égard de la Patrie ; d'au-
très membres du club protestèrent, et le club traversa des scènes de tumulte comme, jadis, le Club National, quand Lebeuf attaquait Mercier. La Patrie esquissa une campagne contre Préfontaine, qui s'apprêtait à briguer un troisième mandat a la mairie de Montréal. Les deux tendances du parti libéral parurent encore une fois sur le point de s'entre-déchirer. Le Journal se réjouit à l'idée d un "schisme" parmi ses adversaires.
Alors intervint le génie de la conciliation, ou plutôt la Conciliation même, incarnée sous le nom de Laurier. Le So/et7 fit appel à la concorde, demandant aux libéraux de laisser à cette chicane — née d'une divergence sur les meilleurs moyens d'améliorer le port de Montréal — son caractère local. Mais la question des élévateurs restait à régler. Cette période, dans le nouveau développement du port de Montréal, rappelle les tâtonnements de la construction du "chemin de fer du Nord", en plusieurs tronçons, par à-coups, parmi les contreordres, les disputes, voire les scandales. Sous les hésitations, les détails, les querelles, le but à atteindre se perd de vue, réapparaît. Le port de Montréal s'est développé régulièrement, plutôt que par étapes tranchées. Ses progrès ont suivi l'accroissement des échanges internationaux, et les statistiques de la Commission du port sont parallèles aux statistiques fédérales du commerce extérieur. Les Montréalais se sont appliqués à répondre à chaque besoin nouveau. Encore est-il juste de citer John Young et Israël Tarte, soutenus par l'opinion montréalaise. A demi aveuglée, la volonté collective n'en est pas moins là.
Le Journal se réjouit à l'idée d'un schisme parmi ses adversaires ; mais les deux tendances conservatrices, celle des anciens castors et celle des anciens
amis de Chapleau, n'étaient pas plus unies. Les chefs du parti bleu ne pardonnaient pas à la Presse sa "trahison" de la veille des élections. Le sénateur Forget et ses amis affermèrent le Journal aux éditeurs Poirier et Bessette, avec mission de muer ce quotidien du matin en quotidien du soir, pour concurrencer la Presse. Le Journal alignait une bonne équipe de rédacteurs, avec Joseph Royal, Jean Dumont, Arthur Beauchesne, Orner Héroux, Orner Chaput (et, un moment, Olivar Asselin, qui le quitta pour devenir secrétaire de Lomer Gouin). Mais la Presse pouvait se défendre, avec des gaillards comme le boss Dansereau, Jules Helbronner, Marc Sauvalle, J.-A. Rodier. Les deux journaux se livrèrent des polémiques enragées ; la Presse, forte de sa situation acquise, resta maîtresse du terrain.
Situation et querelles analogues à Québec. On y construisait enfin le pont — la gigantesque entreprise si longtemps réclamée ; le premier caisson pneumatique fut lancé le 20 juin. Pour le reste, la vieille capitale devrait se contenter de satisfactions plus modestes. L'opinion de Québec se fixa sur l'une d'elles : la création d'un parc national sur le site historique des plaines d'Abraham. On pria le gouvernement fédéral d'acheter le terrain aux dames Ursulines (qui le tenaient elles-mêmes du premier concessionnaire, Abraham Martin), d'y dessiner un parc et de le confier à la ville. En sa qualité de maire de Québec, Parent prit l'affaire en mains. Il prépara un projet, adopté sans hésitation par ses concitoyens : une communauté québécoise recevrait une somme rondelette, et le terrain resterait à la ville !
Mais Dobell. homme d'affaires réputé, député de Québec-Ouest et ministre sans portefeuille dans le cabinet fédéral, censura la transaction conduite
en dehors de lui. Il trouva le prix d'achat trop élevé, et mit des bâtons dans les roues. Les citoyens de Québec, excités par le So/e*7 (pas fâché d'attaquer en la personne de Dobell un rallié, un de ces anciens bleus toujours suspects aux vrais rouges) , protestèrent, tinrent des assemblées, envoyèrent des délégations à Laurier. L'affaire des plaines d'Abraham prit à leurs yeux une importance énorme. Parent conduisit lui-même à Ottawa une impressionnante délégation québécoise. Fitzpatrick l'appuya. Laurier reçut avec son affabilité coutumière "ses bons amis de Québec". Le 19 mai, le ministre des Finances inscrivit dans le budget supplémentaire un crédit de $80,000 pour l'achat des plaines d'Abraham. La création de ce parc rejoignit, dans la série des grandes réussites de Parent à Québec, l'achat du terrain destiné à l'Ecole Normale et la construction de l'Hôtel de Ville sans frais supplémentaires.
Les Communes autorisèrent aussi le gouvernement à subventionner de $50,000 à $100,000 une compagnie franco-canadienne de navigation qui, en remplissant certaines conditions, assurerait au moins dix-huit voyages aller et retour par an entre la France et le Canada. Depuis longtemps on souhaitait une liaison maritime directe entre les deux pays ; et le projet souriait à Tarte. En 1900, un homme d'affaires entreprenant, Anatole Poindron, avait fondé une compagnie. Un bateau, le "Mont- Blanc", inaugura le service. Au banquet donné à bord, à Montréal, de grands espoirs s'exprimèrent. Mais si Montréal était la tête de ligne, l'initiative n'intéressait plus Québec. D'autres difficultés surgirent. Retenu en quarantaine à la Grosse-Uc, à son départ, le "Mont-Blanc" ne revint pas. La subvention fédérale ne suffit pas à aplanir les obsta-
des. Tous les rêves des Montréalais ne peuvent se
réaliser !
Ces efforts d'expansion économique, entraînant des rivalités, rencontrant des obstacles, comme tous les efforts des hommes, ne constituaient pas le seul aspect de la vie de la province. Dans l'ensemble. ie Canada cherchait à échapper, par l'outillage et le développement de son système de voies d'eau et de fer, à la tutelle économique américaine. A l'intérieur de cette rivalité canado-américaine jouait la rivalité des provinces de Québec et d'Ontario. Et à l'intérieur de celle-ci jouait la rivalité de Québec et de Montréal. On pourrait même aller plus loin, car à Montréal une vive rivalité entre l'est et l'ouest suscitait force querelles au conseil municipal et à la Chambre de commerce.
La sourde hostilité des provinces de Québec et d'Ontario était peut-être la plus grave, parce que fondée sur l'opposition des races. Les efforts de Laurier et l'optimisme de Charles Mardi appuyant l'adresse ne supprimaient pas les incidents. Ceux-ci surgissaient sous les prétextes les plus divers : l'île d'Anticosti, le recensement de 1901, l'Université d'Ottawa.
En 1897, un millionnaire français, le chocolatier Henri Menier, avait acheté à une compagnie anglaise la propriété de l'île d'Anticosti. Le "whip" conservateur George Taylor prit la tête d'un mouvement de protestation contre cette mainmise d'un citoyen français sur une île "stratégique" commandant l'entrée du Saint-Laurent. Tarte envoya promener George Taylor. Puis le gouverneur Commettant, régisseur de l'île pour le compte d'Henri Menier, entra en conflit avec des colons de race anglaise, qui méconnaissaient les droits du propriétaire. Ces
colons résistèrent aux sommations, se firent expulser, en appelèrent aux tribunaux. Le tribunal de la Malbaie les débouta. George Taylor et le Witness demandèrent l'expropriation de Menier.
Le recensement de 1901 fournit aussi l'occasion d'incidents renouvelés. Des journaux canadiensfrançais dirent à leurs lecteurs, des curés répétèrent à leurs ouailles, de bien s'inscrire sur les listes de recensement, pour donner une juste idée de la force de la province. Des Ontariens s'avisèrent que la province de Québec, en cherchant à ne rien perdre de son importance numérique, voulait réduire la représentation ontarienne au Parlement — basée sur le rapport des populations. Le News et le Mail and Empire, contrôlés par le gros fabricant de papier Charles Riordon, qui possédait cependant des intérêts dans la province de Québec, partirent en campagne. Le Hamilton Spectator fut trop heureux de les appuyer. Là encore, l'hostilité se déchaîna.
Dans la ville même d'Ottawa, un sérieux conflit divisait les catholiques de langue anglaise et de langue française. Un Oblat d'origine irlandaise, le P. Michael Fallon, curé de la paroisse Saint-Patrice, manifestait ouvertement sa francophobie. Ancien élève et ancien professeur de l'Université d'Ottawa, le P. Fallon rêvait d'un contrôle irlandais sur cette institution. Forte et assez brillante personnalité, il se multipliait à l'extérieur, donnait des conférences, publiait même un petit journal, The Union — sans la permission de l'Ordinaire. Mgr Duhamel obtint le déplacement du P. Fallon, envoyé aux Etats- Unis (juin 1901). Mais les Irlandais d'Ottawa reprirent la campagne du héros exilé. Sur l'initiative de l'avocat Charles Murphy, ils adressèrent au Supérieur général des Oblats et au délégué apostolique un mémoire énumérant les raisons de réorganiser
l'Université d'Ottawa sous le contrôle des Oblats irlandais. La province d'Ontario, disaient-ils, ne compte qu'une seule université catholique, celle d'Ottawa. Les Canadiens français sont amplement pourvus, par les deux maisons de l'Université Laval, celle de Québec et celle de Montréal. Les catholiques de langue anglaise sont placés "dans le pénible dilemme d'envoyer des élèves à une université qui ne leur inspire pas de confiance ou d'encourir la censure ecclésiastique en envoyant leurs enfants dans des institutions protestantes". Le mémoire portait un petit nombre de signatures, mais l'une d'elles comptait : celle du sénateur R.-W. Scott, secrétaire d'Etat dans le cabinet Laurier. Les Canadiens français d'Ottawa furent très mécontents. Mgr Duhamel les calme en prenant lui-même l'affaire en mains. Il prépare un mémoire à l'adresse du Saint-Siège. * Mgr Duhamel écrit : "Le grand malheur des Irlandais est d'être trop souvent exploités par certains de leurs nationaux qui, pour arriver à leurs fins, pour obtenir des positions honorables et lucratives, soulèvent souvent jusqu'au fanatisme leur patriotisme bien naturel, et les portent à des excès qui tournent au désavantage de la société civile et de la société chrétienne." Cette affaire aura des suites, et nous retrouverons le P. Fallon, changé de titre, mais non pas de dispositions.
L'île d'Anticosti, le recensement, voire l'Université d'Ottawa, suscitaient des conflits passagers. La question de l'impérialisme entretenait une divergence permanente. Reçu à l'Université d'Aberdeen, lord Strathcona, haut commissaire du Canada, y prononça un discours d'un impérialisme à tous crins.
1. Le mémoire de Mgr Duhamel a été adressé au cardinal Ledochowski, préfet de la Sacrée Congrégation de la Propagande, le 20 avril 1902.
Et le vieux Goldwin Smith, très informe des choses d'Angleterre, prévit, dans le Toronto Sun, la conscription militaire au Canada :
"Si le Canada doit prendre part aux guerres et aux aventures impériales, il devra payer sa contribution.
"La Ligue de l'Empire-Uni et la Ligue Navale insistent déjà auprès de l'Angleterre... Leurs prières seront bientôt secondées par les demandes du peuple anglais. Si la conscription est adoptée en Angleterre, le Canada sera appelé à l'adopter aussi. On exigera, au moins de lui qu'il se charge de défendre sa frontière de quatre mille milles, et, dans le cas d'une guerre avec la Russie, de défendre la Colombie- Britannique contre les attaques de ce côté..."
Le Soleil tenta de dissiper les craintes en représentant l'impérialisme comme une théorie encore vague, professée, en Angleterre même, par un très petit nombre de personnes, et qu'il ne fallait pas dresser en épouvantail. L'essence même du régime constitutionnel anglais n'est-elle pas d'avancer avec une sage lenteur ? "La destinée des peuples", conclut Pacaud, "est un mystère comme celle des individus" ; et encore : "Nous sommes entraînés par une main cachée, plus puissante que toutes nos volontés réunies."
C'était bien nébuleux et bien fataliste sous la plume de Pacaud, habituellement si précis et si volontaire. Bourassa ne s'en contenterait pas. Le 23 mai, au cours d'une discussion sur le budget, le député de Labelle protesta une fois de plus contre le recrutement de membres de la gendarmerie sudafricaine (Baden-Powell) au Canada. Il reprocha au cabinet Laurier de ramener le pays à des temps révolus, en subissant l'influence du gouverneur général. Papineau, fondateur du libéralisme québécois, n'eût pas désavoué son petit-fils. George Brown, fondateur du libéralisme ontarien, l'eût
peut-être approuvé. En 1901, Goldwin Smith, à peu près seul, soutenait la doctrine libérale, exempte de tout opportunisme. Sa propriété, "la Grange", formait un îlot de pur libéralisme à Toronto. Mais de toute la province de Québec arrivaient à Bourassa des lettres d'approbation, dictées moins par des raisons doctrinales que par un instinct national. L'immense popularité de Laurier, le calme de la session provinciale, n'empêchaient pas les frémissements du patriotisme, toujours latent parmi les Canadiens français. Les jeunes réclamaient Bourassa comme orateur principal, à la prochaine célébration de la Saint-Jean-Baptiste. Ce n'était pas possible, car Bourassa, les poches bourrées de lettres d'introduction fournies par Goldwin Smith, s'embarquait pour son premier voyage en Europe. Mais, le 24 juin, Montréal et Québec se pavoisèrent de drapeaux tricolores. Et Tarte se fit applaudir, pour de beaux mouvements oratoires :
"Mânes de Wolfe et de Montcalm, tombés tous deux le même jour au champ d'honneur, mânes de Lévis, dont le dernier combat sur les bords du Saint- Laurent fut une suprême victoire ; mânes de Montmorency-Laval, qui fut le fondateur de ce vigoureux système d'éducation dont nous récoltons aujourd'hui les résultats ; mânes des martyrs de 1837-38, victimes patriotiques dont le sang a fait germer nos libertés politiques ; mânes de Lafontaine et de Baldwin, champions de nos droits constitutionnels ; mânes de Cartier ; mânes de Chapleau ; mânes de Mercier, vous planez en ce moment sur nos têtes ; vous êtes les témoins du spectacle de tout un peuple réuni ici pour se souvenir.
"Quand vous repartirez, ce soir, pour retourner vers ces régions de l'au delà qu'on appelle le ciel, emportez avec vous l'hymne de reconnaissance, la prière de ce peuple qui est venu s'agenouiller ce matin devant l'autel du Tout-Puissant, pour le remercier et lui demander sa protection pour l'avenir."
Tarte parlait au parc Lafontaine, en présence de Laurier. Le soir, le parc fut merveilleusement illuminé aux frais de la Presse.
Ainsi cette époque de 1901, heureuse pour les libéraux au pouvoir, est caractérisée par l'essor économique — symbolisé par la construction du pont à Québec, le projet de l'élévateur à Montréal — et, dans le domaine intellectuel, parmi la jeunesse surtout, par le frémissement anti-impérialiste, précurseur du mouvement nationaliste.
Le 1er juillet, anniversaire de la Confédération, lord Strathcona et plusieurs ministres canadiens donnèrent un banquet, à Londres. Ils invitèrent Chamberlain, qui leur proposa la fédération impériale. Ce passage de son discours, transmis par câble au Canada, réveilla les craintes de la province de Québec. L'Angleterre venait justement de refuser une préférence tarifaire aux colonies. L'Angleterre veut tout avoir et ne rien donner, écrivit la Presse. Et le grand journal canadien-français repoussa l'appel de Chamberlain. Le Canada, dit-il, remplit une mission de progrès, non de destruction. Nous avons besoin d'hommes, puisque nous attirons des immigrants : ce n'est pas pour envoyer nos fils en Afrique, au service des entreprises aventureuses de Chamberlain ; gardons toutes nos énergies pour notre développement économique.
A ce moment, Guillaume-Alphonse Nantel, gardant l'espoir de reconquérir un jour son comté de Terrebonne, lança un nouveau journal à Saint- Jérôme. Son frère Bruno Nantel. gros avocat et propriétaire foncier de Saint-Jérôme, fournit l'argent. Le journal fut la Nation, hebdomadaire, avec ce programme en trois points :
1° — Lutte constitutionnelle pour l'indépendance.
2° — Lutte active contre l'impérialisme.
3° — Lutte contre les gouvernements Laurier et Parent.
C'était déjà le programme de la future Ligue nationaliste. Nantel combattait le gouvernement Laurier parce qu'il avait participé à la guerre du Transvaal, et le gouvernement Parent parce qu'il négligeait l'œuvre essentielle de la colonisation. L'archevêché de Québec achetait la Semaine religieuse au combatif abbé Gosselin, et la confiait à l'abbé Huard, ancien supérieur du Séminaire de .Chicoutimi. Mais le Ttifluvien accusait encore Laurier d'impérialisme. Le Soleil du 7 août réfuta cette "fausse accusation", et termina ainsi son article :
"Tout ce que j'ai à dire maintenant, amis lecteurs, c'est que le soleil luira encore longtemps sur le Canada avant qu'il ne soit portion intégrale de l'Empire britannique. Nous sommes libres et nous resterons libres"
Ces discussions parurent malencontreuses, car on attendait au Canada, pour septembre, la visite du duc d'York (le futur George V) . Ce n'était pas le moment de s'aigrir contre l'Angleterre ! Laurier, qui voyagea cet été dans le bas du fleuve et en Gaspésie, en compagnie de Rodolphe Lemieux, de Laurent-Olivier David et d'Arthur Dansereau, pria le rédacteur en chef de la Presse de disposer l'opinion à la venue du prince. Pendant un mois ou deux, on évita le sujet de l'impérialisme. Parent à Québec, Préfontaine à Montréal, entamèrent de grands préparatifs. Fréchette, de plus en plus loyaliste avec l'âge, écrivit un poème de bienvenue.
Magistralement organisées, les fêtes attirèrent à Québec un grand nombre d'étrangers. Quatre frégates anglaises précédèrent le yacht princier. Lord
Strathcona rentra exprès d'Angleterre. Le gouverneur et lady Minto, sir Wilfrid et lady Laurier, vinrent à Québec. Le duc et la duchesse d'York et leur suite débarquèrent le 16 septembre dans la vieille capitale, où lord Minto, Laurier et Parent les reçurent. Leur première visite fut pour l'Université Laval, où Mgr Bégin les attendait avec son clergé. L'archevêque présenta une adresse :
"L'histoire de ce pays montre jusqu'à l'évidence qu'à l'Eglise catholique revient l'honneur d'avoir créé entre le trône d'Angleterre et le peuple canadienfrançais les liens les plus solides, que ni les malheurs ni les séductions n'ont pu rompre...
"L'Eglise catholique revendique à bon droit l'honneur d'avoir fait naître et d'entretenir ces sentiments de loyauté."
Tout Québec fut sur pied pour admirer et acclamer le prince. L'enthousiasme régna dans la ville ; on s'écrasait dans les rues, sur la terrasse ; les pickpockets firent des affaires d'or. Le soir, toutes les maisons particulières, même les plus humbles, illuminèrent, comme les édifices publics et les vaisseaux dans le port. Une bombe éclata prématurément, sur un bateau où se trouvaient plusieurs ministres du cabinet fédéral. Tarte, légèrement blessé, ne posa point au héros. Parent remercia la population québécoise d'avoir si bien répondu à son appel, et si bien accueilli le prince.
La réception ne fut pas moins chaude et grandiose à Montréal, le 18 septembre. Mgr Brucbési reçut leurs altesses à l'Université. Puis le duc d'York visita le couvent de Villa-Maria, où la Congrégation de Notre-Dame occupe une ancienne résidence des gouverneurs généraux. Laurier confia son embarras à Mgr Bruchési : "Le prince m'a prié de préparer sa réponse à l'adresse des religieuses. Vous
trouverez mieux que moi les paroles qu'il faut mettre sur les lèvres de Son Altesse, dans un couvent. Voulez-vous rédiger un projet de réponse, que je soumettrai au prince ?" Avec sa facilité habituelle, Mgr Bruchési rédigea un texte, en français et en anglais. Laurier le transmit. Le duc d'York jugea superflu de le recopier. Au couvent de la Congrégation, il sortit de sa poche les petites feuilles de papier à lettres à en-tête de l'archevêché, et lut sa réponse, dont tous admirèrent là-propos, la délicatesse. L'hospitalité de Montréal valut celle de Québec. Une multitude joyeuse obstrua les rues. Montréal rutila, le soir, sous les illuminations et les feux d'artifice. Les hôtes royaux descendirent chez lord Strathcona, qui possédait, rue Dorchester, une des maisons les plus belles et les plus richement meublées de la ville. Le 20, ils partirent pour Ottawa, Toronto et l'Ouest.
A l'occasion de cette visite, Jette, lieutenantgouverneur, et Thomas Shaughnessy, président du Pacifique-Canadien, furent "sirés", c'est-à-dire qu'ils reçurent une décoration comportant le titre de sir. L'honneur conféré au président du Pacifique-Canadien, sur la proposition du gouvernement fédéral, scellait la réconciliation du parti libéral et de la puissante compagnie. Laurier voulut aussi faire "sirer" Israël Tarte, tant il appréciait ses services, sa fertilité d'invention. Mais Tarte, avec une juste notion du raisonnable et de l'excessif, objecta qu'il n'avait pas la fortune nécessaire pour faire honneur à ce titre '. Une décoration moindre, celle de Compagnon de Saint-Michel et Saint-Georges, ne donnant pas droit au titre de sir,
1. Révêlé par Tarte et reconnu par Laurier à la séance des Communes du 16 juillet 1903.
fut offerte aux maires de Québec, de Montréal et de Toronto, ainsi qu'à l'abbé Olivier Mathieu, recteur de Laval, et à quelques personnalités ontariennes. Parent et Préfontaine s'étaient multipliés pour assurer la réussite des fêtes. Parent était premier ministre de la province. Préfontaine, l'un des députés les plus en vue, probablement un futur ministre. Tous deux refusèrent la décoration jugée insuffisante. D'autres maladresses avaient marqué diverses cérémonies, en particulier le dîner d'Etat, à la citadelle de Québec. Un aide de camp entiché de noblesse omit d'inviter Rainville, Orateur de la Législative, et Archambault, Orateur du Conseil législatif — qui représentaient, à ses yeux, le tiers-état. Enfin les Canadiens français se jugèrent mal partagés dans l'ordre des préséances, la répartition des honneurs, les marques d'attention du prince.
De tels froissements sont presque inévitables, en pareille occurrence. On attribua les gaffes, non au prince — ■ assez terne et, sans doute, bien intentionné — mais à son aide de camp. Et les deux villes canadiennes-françaises, Québec et Montréal, n'en avaient pas moins reçu chaleureusement le futur George V. Dans cet enthousiasme, comment faire la part de l'attachement à la couronne britannique et celle de l'ambiance créée par les fêtes, les uniformes, les défilés, le bruit, les illuminations, les feux d'artifice, en un mot par la contagion du plaisir ? En même temps que les frégates anglaises, un aviso français, le "D'Estrées" était venu à Québec pour prendre part aux fêtes. Son équipage était composé de Bretons. Quand leurs cols bleus et leurs bérets à pompon rouge apparurent dans les rues de Québec, on n'entendit plus qu'un cri : "Voilà les Français !" Et tout le monde de quitter la pompe officielle pour accourir. On salua, on acclama les marins anglais
et les aides de camp à bicorne. Mais on entraîna les marins bretons dans les maisons, pour boire le cidre
en famille.
Sur les fêtes comme sur les querelles planait toujours la confuse inquiétude née de la guerre du Transvaal. L'Angleterre eût agréé un troisième contingent canadien.
Bourassa poursuivait son premier voyage en Europe. Son titre de député canadien et les lettres d'introduction de Goldwin Smith lui ouvrirent toutes les portes. Bourassa visita l'Irlande, privée de richesse et de liberté. A Londres, il vit des chefs réformistes, entre autres Henry Labouchère, l'ennemi des lords, qui lui avait écrit pour le féliciter de sa résistance à l'impérialisme, et même des chefs ouvriers, tel John Burns, apôtre et ascète, fondateur de syndicats et organisateur de grèves, mais ennemi des violences inutiles. Bourassa se renseigna, se documenta, travailla d'arrache-pied. Il admira certains aspects du parlementarisme anglais, l'existence d'une véritable et puissante opinion publique, la latitude accordée aux députés, plus libres de voter contre leur parti que les députés canadiens. Mais il observa aussi l'habileté avec laquelle les grands chefs anglais manœuvraient les "parvenus" des colonies. Les appels au Conseil Privé attirent à Londres une foule de politiciens, d'avocats, de financiers et d'industriels des colonies. Les aristocrates et les grands bourgeois qui dirigent l'Angleterre les reçoivent à leur table, dans leurs clubs, les flattent et les influencent à peu de frais. Bourassa observe, d'un esprit aigu ; et les observations d'un Bourassa orientent des chapitres d'histoire. Bourassa devait passer en France. Un comité pro-boer installé à Paris lui demanda une conférence. Il s'agissait évi-
demmcnt d'attaquer l'Angleterre. Bourassa répondit qu'il réservait pour l'Angleterre et pour le Canada, terre d'Empire, ses attaques contre la politique britannique. Il n'irait pas en France critiquer les Anglais. * En France et en Belgique, il visita les bureaux canadiens d'immigration. Il y trouva force brochures vantant les attraits de l'Ouest, et nulle propagande pour la province de Québec. Le 22 août 1901, après deux mois bien remplis, Henri Bourassa prit à Liverpool le bateau du retour. Le 20 octobre, il donna une conférence à Montréal sur les relations de la Grande-Bretagne et du Canada.
Le Théâtre National fut bondé. Les étudiants vinrent nombreux, avec leur drapeau. Bourassa parla près de deux heures. Il se défend de toute hostilité envers l'Angleterre, où il a rencontré des esprits larges, et dont il admire les institutions. Il se défend même de tout séparatisme, le Canada n'étant pas mûr pour l'indépendance. Mais il veut encore moins de l'impérialisme, dont il analyse la naissance, les buts, les moyens d'action, les dangers. Il reproche aux chefs naturels des Canadiens français d'abandonner leur fierté, les revendications légitimes de leur peuple, pour une invitation, une décoration, un titre de sir. L'impérialisme de lord Strathcona. haut commissaire canadien à Londres, s'explique de la même manière : "Aux yeux de l'ancien président du chemin de fer du Pacifique, le gouvernement qui lui a ouvert les portes de la Chambre des pairs est évidemment le plus désirable qui soit au. monde." Les libertés du peuple soldent ces honneurs. Sur ce point, comme sur plusieurs autres, Bourassa reprend un grief souvent exprimé par