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Renseignement fourni directement par M. Henri Bourassa

Histoire de la Province de Québec — X.

Tarte. Puis il reproche à Laurier sa docilité aux directives du gouverneur général, envoyé de Londres. C'est ce que la foule était venue entendre. Dans le discours de Bourassa, les étudiants négligèrent l'éloge des institutions anglaises, du caractère anglais. Ils ne retinrent que la thèse anti-impérialiste. Ils l'applaudirent à tout rompre. Entraîné par ces applaudissements et par sa propre fougue, l'orateur alla plus loin qu'il n'avait prémédité, prit un tour anglophobe qui n'était pas dans son esprit — et que son ton sarcastique aggravait. Il se dit prêt à conduire un mouvement de résistance opiniâtre à l'impérialisme.

/ Cette conférence eut un grand retentissement,

alimenta toutes les conversations. Les étudiants envisagèrent la rupture avec les Anglo-Canadiens, la fondation d'un parti canadien-français. Bourassa n'inscrivait pas cette rupture, cette fondation, dans sa doctrine. Il n'envisageait toujours pas la question impérialiste à un point de vue de race ou de religion. Ses idées s'accordaient à celles d'un libéral anglais tel que Goldwin Smith. Et il avait encore expressément parlé, dans sa conférence, de la patrie commune aux Canadiens d'origine anglaise et française. Mais l'adhésion de la jeunesse flattait ce député de trente-trois ans ; et il ne désavouait pas ses enthousiastes partisans. A l'Université Laval, de Québec, le recteur Mathieu s'efforçait de freiner. L'abbé Mathieu, de commerce agréable, imprimait à son rectorat un cachet de sociabilité. Porté vers les relations personnelles plutôt que vers l'étude, il exerçait une grande influence, faite d'autorité et de charité. Nombre de ses anciens élèves, restés ses pénitents, venaient de Montréal, d'Ottawa, de plus loin encore, à sa chambre ou à son confessionnal. Admirateur et ami de M. Laurier, le recteur Ma-

thieu partageait son goût de la conciliation. Mais il constatait la vogue irrésistible des idées bourassistes parmi les jeunes emballés, au premier rang desquels se distinguait Armand Lavergne, président des étudiants en droit. Le recteur Mathieu avertit Laurier.

Or, Laurier affectionnait les jeunes. Il fondait des espoirs sur les fils de ses amis — entre tous, sur le fils de ses amis Lavergne. Laurier n'oubliait pas, n'oublierait jamais, les années d'Arthabaska, les plus belles de sa vie, au temps de son association avec Joseph Lavergne. Il n'oubliait surtout pas la jolie, brillante et dépensière Mme Lavergne, âme de leur petite société, et restée, après lady Laurier, sa plus sûre conseillère et sa meilleure amie. Il lui écrivait très souvent, sans omettre un incident de famille, un souvenir, un anniversaire. Sans enfants, Laurier reportait son affection sur Armand Lavergne. Et certes, Armand Lavergne, à vingt ans, justifiait cette affection, ces espoirs. C'était un beau jeune homme souple, ardent, à la tête expressive et bouclée. Il visait haut, mais il faut viser haut, dans sa jeunesse, pour ne pas atteindre trop bas, à l'âge mûr. Et c'est Bourassa, non pas Laurier, qui recueillait ses applaudissements frénétiques. Laurier voulut profiter d'un passage à Québec pour inviter Armand, lui parler, l'influencer. Mais il recula prudemment, devant l'exaltation du jeune homme. Laurier écrivit à sa vieille amie :

"...Je suis allé à Québec, il y a une semaine ou deux. J'ai fait dire à votre garçon de venir me voir, ce qu'il a fait, et j'ai eu une agréable entrevue avec lui. C'est un garçon brillant, bien informé sur pres-^ que tous les sujets, et remarquablement doué. J'ai été surpris du développement intellectuel qu'il a déjà atteint. Sur certaines choses, ses idées sont très arrêtées. Il est prêt, si une occasion s'en présente,

à jeter toute la population anglaise dans le Saint- Laurent. Je ne m'alarme pas trop de ces desseins féroces. Le temps les adoucira, mais cette anglophobie devient plus fâcheuse quand il refuse systématiquement de parler ou d'étudier l'anglais. L'occasion d'étudier ne se représentera pas, et il sera un jour le premier à déplorer ses vues étroites, si vous ne modifiez pas ses idées, et ne lui faites pas entreprendre l'étude de la littérature anglaise. Je n'ai pas jugé sage de discuter ce sujet avec lui. Il était dans un esprit agressif, et tous mes arguments auraient soulevé une fureur croissante, tant son âme est oppressée des maux infligés à son pays par cette race, qui, dit-il, n'avait et n'a rien à y faire. J'ai pensé aussi bien, sur le m,oment, de laisser éclater cette grande indignation. J'ai pensé préférable d'attirer votre attention sur ce point, afin que vous puissiez user de persuasion pour lui montrer l'erreur où il s'engage. Il peut facilement atteindre le sommet de sa profesèion. Mais il ne peut le faire pleinement que s'il arrive à passer indifféremment d'une langue à l'autre, et à les parler avec autant de facilité et de précision..." l

Laurier entretenait des raisons particulières de surveiller l'opinion d'Armand Lavergne, animateur de l'effervescence nationaliste parmi les étudiants québécois. Mais le premier ministre prenait le même soin à connaître — et à corriger, s'il le pouvait, l'opinion d'autres personnes, et de toute la province. Il inspirait tous les articles importants de Dansereau.2 Et la Presse, c'est-à-dire Dansereau, critiqua vivement Bourassa :

1. Lettre du 29 novembre 1901. Cette lettre figure avec d'autres, dans des archives privées. Comme beaucoup de lettres de Laurier à Mme Lavergne, elle est rédigée en anglais, et nous l'avons traduite.

2. Un certain nombre de lettres adressées par Laurier à Dansereau sont conservées dans les archives privées de M. J.-Lucien Dansereau.

"Nous ne pensions pas que la passion de la notoriété le ferait tomber dans la vulgarité. Son talent et le rôle qu'il entend jouer n'avaient pas besoin de ces dénonciations qu'on laisse aux minorités en peine. Les titres et les décorations sont à la base de toute société bien organisée, puisque celle-ci repose sur la hiérarchie... M. Bourassa regrettera ces excès de langage, qui sont un enseignement néfaste et délétère, parce qu'ils renferment la négation de l'ordre et du bon sens."

La Gazette attaque Bourassa, défendu par le Journal. Une polémique s'ensuit entre les deux feuilles conservatrices, l'anglaise et la française. D'après la Gazette, les conservateurs canadiensfrançais, éblouis par le succès de l'appel aux préjugés de race lancé par Laurier et surtout par Tarte, veulent emboîter le pas "au Méphistopbélès qui remplit les fonctions de chef d'état-major de M. Laurier".

Cependant Bourassa n'avait toujours pas rompu avec Laurier et le parti libéral. Le Soleil commença par ne rien dire. Mais tout le monde parlant de la conférence et des idées de Bourassa — en les déformant parfois, en les outrant — il fallut bien répondre à la curiosité générale. Selon la tactique déjà suivie, le Soleil affecta de voir en Bourassa un casseur de vitres plus bruyant que dangereux (30 octobre) :

"On nous demande ce que nous pensons de la dernière échauffourée de M. Bourassa. Mon Dieu ! à qui pourrions-nous bien le comparer, sinon à ces casseurs de vitres de signaux d'incendie qui s'amusent toutes les nuits à réveiller les gens paisibles pour les voir accourir à la fenêtre en bonnet de coton... M. Bourassa finira par se faire pincer comme tous les sonneurs de fausses alarmes... Le noir péril de l'impérialisme, dont M. Bourassa fait sa marotte favorite, est un épouvantait bon tout au plus pour les étourneaux.

Il n'effraie guère les gens sérieux, mais il est très commode pour mettre en évidence les patriotes à bon marché. Petit-fils de Papineau, M. Henri Bourassa se fait un petit toupet et se croit tenu, par droit d'hérédité, de poser au chef de barricades. Question d'atavisme, rien de plus..."

Le Soleil revint là-dessus le 5 novembre, attribuant l'attitude de Bourassa au goût d'une notoriété tapageuse. Il avait pourtant une voie toute tracée, dit le collaborateur du Soleil : suivre les pas de Laurier, peut-être lui succéder plus tard. Mais, irapatient et présomptueux, il se lance dans la démagogie. Il attaque Laurier, qui l'a aidé et choyé. Il se montre ingrat, sarcastique, paradoxal, violent. Il gaspille en luttes stériles un réel talent. Des jeunes gens l'applaudissent, mais ils en reviendront vite, en mûrissant.

Que l'impérialisme fût ou non un épouvantail, il était sérieusement question de l'envoi d'un troisième contingent canadien au Transvaal. L'Angleterre le souhaitait. Les organes du torysme ontarien, le World, le Mail, le News, le réclamèrent. L'opinion de la province de Québec s'y refuse, dit tout de suite la Presse. Et le 18 novembre, au Club Cartier de Montréal, Monk condamna nettement l'impérialisme et le militarisme. Il s'opposa d'avance à la procédure suivie pour les deux premiers contingents : décision du cabinet fédéral sans consultation du Parlement.

A la même heure, à Toronto, Tupper demandait au contraire l'envoi immédiat de troupes canadiennes.

— "Vous voulez un envoi de troupes canadiennes", dit Laurier aux Ontariens : "vous l'aurez."

— "Vous ne voulez pas d'un troisième contingent canadien ?" dit-il aux Québécois ; "il n'y en aura pas."

Le 20 novembre 1901, le conseil des ministres décida de ne pas envoyer de contingent, mais de faciliter le recrutement de six cents cavaliers pour le gouvernement impérial, si celui-ci le désirait. Toutes les dépenses seraient à la charge du War Office ; le gouvernement canadien agirait comme agent de recrutement. L'offre acceptée, le colonel F.-B. Evans, de Winnipeg, fut désigné comme chef du détachement.

De Pacaud à Dansereau, les journalistes reçurent la consigne d'expliquer la différence — à vrai dire obscure — entre "recrutement" et "contingent".

"Vous avez protesté d'avance contre tout envoi

de contingent !" dit le Journal à la Pcesse. Parfaitement, répondit celle-ci ; mais il n'est pas question de contingent :

"Autant nous blâmerions le gouvernement d'envoyer un nouveau contingent semblable aux deux premiers, autant nous le blâmerions de rester indifférent au recrutement... Il est important que le choix des hommes soit surveillé, de manière à ce qu'on ne laisse aucune chance à des recrues indignes d'aller déshonorer le nom canadien sur un théâtre exposé à tant de regards."

Le Journal démasqua le sophisme. Il protesta contre la nouvelle décision prise sans consulter le Parlement, et aussi contre l'attitude de la Presse. Celle-ci sauta sur la diversion : elle entama une longue et furieuse polémique contre le Journal, représenté comme l'héritier de l'esprit castor, responsable de la débâcle conservatrice. Pendant ce temps, le recrutement se poursuivit d'urgence, et le contingent — pardon, le détachement — quitta Montréal le 13 décembre. Le Soleil répétait que Tupper, au pouvoir, eût arraché au Canada non pas six cents hommes mais vingt-cinq mille, con-

sentant ou non, pour les envoyer sur les champs de bataille africains.

Sans journaux, les jeunes patriotes ne pouvaient lutter contre ce conformisme de la grande presse. Tout au plus pouvaient-ils passer des articles à une petite feuille hebdomadaire, le Pionnier. C'était l'ancien Pionnier de Sherbrooke, transporté à Montréal, puis cédé par son propriétaire, Chicoyne, le député provincial de Richmond et Wolfe. Amédée Denault, secrétaire de la rédaction, s'intéressait surtout aux questions de mutualité ; admirateur de Bourassa, il accueillait aussi la prose de ses camarades, dont plusieurs anciens collaborateurs des Débats. Ces jeunes gens songeaient à fonder une ligue, avec des sections à Québec et à Montréal. Ils annexaient Bourassa comme leur chef. Bourassa était anti-impérialiste ; ses cadets poussaient jusqu'à l'anglophobie. Il est vrai que les organes de l'opinion anglaise provoquaient ce sentiment. Le Halifax Chronicle ayant protesté contre le drapeau tricolore arboré par des Canadiens français sur leur maison, la Gazette seconda cette campagne. Richard White était plus distingué que Hugh Graham, mais aussi peu francophile. Le juge Wurtele parlant de prendre sa retraite, les journaux et les avocats anglais de la province s'opposèrent à son remplacement par un Canadien français. Quant à Bourassa, la Gazette et le Star l'appelaient traître et rebelle, et le vouaient aux gémonies.

Sur cette mer orageuse, Laurier louvoyait, avançait toujours. Il n'avait pas envoyé le contingent, dont Québec ne voulait pas. Il avait envoyé le détachement réclamé par Toronto. De l'Ouest, les protestations de Mgr Langevin contre la situation scolaire s'espaçaient, assourdies, platoniques. L'archevêque de Saint-Boniface collaborait, à l'occa-

sion, avec les autorités fédérales, et correspondait avec le premier ministre. 1 Laurier avait obtenu un titre des plus convoités pour le président du Pacifique-Canadien. Il confiait ses petites, ses prudentes opérations de Bourse au bureau du sénateur Forget, commanditaire du Journal. Il restait l'ami de Tarte et l'ami de Préfontaine. Il rencontrait à Québec son ami Pacaud et à Montréal son ami Dansereau. Il rendait visite à l'abbé Mathieu, recteur de l'Université Laval, à Québec, et à son ami M. Colin, Supérieur de Saint-Sulpice, à Montréal. Il prenait par dépêche des nouvelles de son vieil ami l'impérialiste Strathcona, indisposé à Londres ; il s'intéressait aux impressions de voyage de son jeune ami Bourassa — "mon cher Henri" — et aux brillantes études de son tout jeune ami Armand Lavergne — "mon cher Armand". Sa langue était toujours d'argent, et sa simplicité prenante au point d'ensorceler. Il renouvelait l'espérance des solliciteurs déçus ("Vous l'ai-je promis ? disait-il ; eh bien, je vous le promets encore.") Enfin quand, à la table de famille, sa jeune belle-sœur parlait un peu vivement de Bourassa, Laurier la reprenait, paternel : "Ne dis pas de mal de lui, petite fille ; il est jeune, et il a tant de talent !"

Qui eût résisté à cette gentillesse ?

1. Correspondance de sir Wilfrid Laurier (Laurier papers), aux Archives publiques du Canada.

Contre V impérialisme politique anglais et l'impérialisme économique américain — L'assemblée de Drummondville — Laurier à la conférence de Londres.

Pour Laurier et Parent, maîtres de la province, la difficulté venait des ambitions et des exigences de leurs partisans. Après la session fédérale de 1901, le gouvernement Laurier nomma des juges, en récompense de services politiques, selon la coutume. Les juges Robidoux et Lavergne passent à Montréal. Odilon Desmarais remplace Robidoux aux Trois-Rivières ; Alfred Rochon monte sur le banc de la Cour Supérieure pour le district d'Ottawa, et Norman-William Trenholme, bon avocat et bon libéral, pour le district de Montréal.

Le shérif de Québec, Ernest Gagnon, venait de mourir. Le gouvernement provincial attribua la place vacante à Charles Langelier. Succession quasi régulière, puisque Charles Langelier avait succédé à Gagnon au secrétariat provincial, onze ans plus tôt, dans le cabinet Mercier. Mais cette sortie de la politique fut un événement. Charles Langelier militait depuis son éclatant début de 1878 — sa victoire sur Auguste-Réal Angers dans Montmorency. Il était aussi et surtout l'ancien ami et collègue de Mercier, l'alter ego d'Ernest Pacaud, le ministre

compromis dans l'affaire de la Baie des Chaleurs. A ce titre, Marchand et Parent, d'accord avec Tarte et Dandurand, organisateurs fédéraux, l'avaient longtemps écarté. Et Charles n'a pas fini d'expier, puisqu'il devient simple shérif à l'heure où Desmarais, Rochon et Trenholme coiffent le tricorne des juges. Aux yeux de la vieille garde, Charles méritait une meilleure récompense de ses services au parti. Pacaud le laissa entendre, dans le Soleil. Et les élections à tenir pour remplacer les juges, les morts, les retraités, susciteraient des convoitises et des mécontentements du même ordre. Plus que jamais, le candidat libéral triomphant à coup sûr, tout le monde voulait être candidat libéral. Les principaux aspirants s'appuyaient sur un club, un groupe, une école. Et la multiplicité de ces candidatures, divisant les votes, favorisait une candidature conservatrice unique. A plusieurs reprises, au début de 1902, cette expérience fut faite ou laborieusement évitée.

Quatre élections fédérales partielles devaient se tenir le 15 janvier : dans les comtés de la Beauce, de l'Islet, de Laval, et dans la division Saint- Jacques de Montréal. Dans la Beauce, les organisateurs libéraux obtinrent le désistement de plusieurs candidats ; le député à la Législative, Henri-Séverin Béland, fut élu par acclamation. Dans l'Islet, le libéral officiel, Onésiphore Carbonneau, l'emporta de quelques voix sur un autre libéral, resté candidat malgré les ordres des chefs. A Montréal et dans le comté de Laval, ce fut encore plus difficile.

A Montréal, il s'agissait de remplacer Odilon Desmarais. Trois libéraux se mirent sur les rangs : J.-A. Drouin, l'échevin Joseph Brunet et D.-A. Lafortune. Le sénateur Dandurand, organisateur

du parti, agit comme arbitre à la convention qui désigna Drouin. Mais Brunet, arborant son titre d'échevin, refusa de se désister ; il donnait à sa candidature libérale une nuance indépendante et anti-impérialiste, et semblait escompter l'appui de Bourassa (à ce moment en visite chez les Franco- Américains de Lowell et de Worcester) . Bergeron, disponible depuis sa défaite aux élections générales, profita de ce conflit pour poser sa candidature.

Bergeron était un candidat de marque. En cas de victoire, il renforcerait Monk et Casgrain au Parlement. Il reprendrait la série d'escarmouches livrées contre Tarte depuis leur combat homérique de 1896, à Valleyfield, pendant l'affaire Shortis. Le ministre des Travaux publics préféra écarter cette perspective. Laurier et Tarte vinrent à Montréal, pour obtenir le désistement de Brunet ; mais Brunet était un énergique, un entêté, qui ne voulut tien entendre. Le Parti ne pouvait soutenir un candidat officiel contre Bergeron, d'une part, et contre un dissident appuyé par Bourassa, d'autre part. Dans ces conditions, Laurier et Tarte sacrifièrent leur candidat officiel. Dans une assemblée tenue au marché Bonsecours, le 7 janvier, ils annoncèrent le désistement de Drouin. Brunet devint candidat officiel, et Bourassa n'intervint pas dans la lutte.

Celle-ci fut chaude. Cependant, on échangea peu de horions, et les anciens crurent constater un adoucissement des mœurs électorales. Tarte jugeait plus habile de maculer des bulletins que de pocher des yeux. Bergeron tint une grande assemblée au marché Bonsecours, le 12 janvier, avec le concours de Bisaillon, Casgrain, Monk et Taillon. Monk critiqua l'envoi des contingents sans consultation du Parlement. Les chefs conservateurs ont approuvé, et même provoqué cette initiative, répondit Lau-

rier ; ils ont, autant et plus que nous, combattu les motions Bourassa. La Presse, en désaccord avec l'échevin Brunet sur des questions municipales, favorisk plutôt Bergeron. Le "Beauharnois Boy" ne put enfoncer le front uni des ministériels : il diminua tout de même leur majorité.

Laurier et Tarte furent moins heureux dans Laval. Une convention bâclée par Tarte choisit — imposa — un candidat étranger au comté. Un libéral dissident, poussé par les ennemis de Tarte, se révolta, et maintint sa candidature. Le conservateur Emile Léonard se faufila entre ces deux libéraux.

La leçon ne suffit pas. Le député provincial de la Beauce, Henri Béland, devenant député fédéral, il fallut procéder à une élection partielle pour le remplacer à la Législative. Le parti désigna Biaise Letellier, ancien rédacteur de L'Union libérale, neveu de Letellier de Saint-Just, et déjà vétéran des luttes politiques. Biaise Letellier avait fait une campagne courageuse et vaine, aux dernières élections provinciales, pour arracher aux bleus leur forteresse de Dorchester, tenue par Louis-Philippe Pelletier. Il avait droit à une compensation, sous la forme d'une élection facile, dans un comté sûr. Mais un autre libéral, Arthur Godbout, frère cadet d'un ancien député du comté devenu sénateur, posa aussi sa candidature et la maintint envers et contre tous. Il suivait l'exemple de Jules-Alfred Lane, élu dans Québec-Est, aux élections générales, contre le candidat officiel. Si l'on pouvait braver la consigne de Parent dans sa citadelle de Québec, à plus forte raison le jeu pouvait-il s'essayer dans la Beauce. Et en effet, Godbout fut élu, malgré l'intervention formelle du Soleil et du gouvernement provincial.

Et ces scènes se répétèrent pour l'élection à la

mairie de Montréal. Préfontainc tenait à son poste, et les familiers de l'Hôtel de Ville tenaient à ce maire qui n'exigeait point de billet de confession. Mais les Anglais de la ville insistaient pour avoir leur tour. Préfontaine réunirait contre lui la Patrie, à cause de l'hostilité personnelle de Tarte, et la Presse, à cause de l'hostilité de ce journal envers la Commission du port. Contre la Patrie, la Presse et l'élément anglais — sans parler des esprits rigides, ennemis de la "clique" — Préfontaine échouerait, peut-être au bénéfice d'un conservateur. Il renonça au troisième terme. Un autre ami de Laurier, le Dr Emmanuel-Persilier Lachapelle, médecin distingué et féru d'honneurs — le vieil adversaire des ultramontains — convoitait aussi la mairie. Les officieux lui laissèrent entrevoir le Sénat, et le docteur se retira devant un montréalais de langue anglaise, le banquier R.-Wilson Smith, candidat du Board of Trade. Wilson Smith fut soutenu par la finance, le gros commerce, Lawrence-A. Wilson et son influente Association des débitants de liqueurs, et même par le gouvernement Laurier.

Ces influences prétendent imposer à Montréal un maire de leur choix ? C'en est assez pour induire les Montréalais à se rebéquer. Contre le candidat des gros bonnets, l'entrepreneur James Cochrane, député de la division Saint-Laurent à la Législative, Ecossais de naissance, parlant assez bien le français, et libéral très ardent, prend figure de candidat populaire.

Quelques jours avant l'élection du 1er février, le Board of Trade, qui compte une assez forte minorité de membres canadiens-français, refuse d'élire deux d'entre eux dans son comité, un à la viceprésidence, un autre au poste de conseiller. Les partisans de Cochrane exploitent cet incident, dans

les quartiers canadiens-français. Bref, Cochrane est élu maire de Montréal, par mille voix de majorité, contre le candidat, en somme, officiel.

Ces leçons renforcent, dans l'esprit de Laurier, le désir d'imposer par tous les moyens une stricte

discipline de parti.

La question épineuse de l'impérialisme, souvent discutée dans les élections partielles, rendait cette discipline doublement nécessaire. Les autorités britanniques voulaient profiter des fêtes du couronnement pour tenir à Londres une conférence impériale. Les premiers ministres canadien et australien seraient invités. De toute évidence, Chamberlain tenterait d'avancer ses projets. Le Star de Montréal et des journaux de Toronto lancèrent des ballons d'essai. La Presse protesta d'avance. Bourassa, qui avait bien ouvert ses yeux et ses oreilles pendant son voyage en Angleterre, avait aussi averti et protesté d'avance, dans sa conférence du 20 octobre :

"On va commencer par consulter les premiers ministres coloniaux qui iront à Londres, Van prochain, assister au couronnement du Roi et assurer Sa Majesté de la fidélité inviolable et de la naïveté robuste de ses sujets des colonies. Ce ne sera du reste qu'une répétition du Jubilé.

"Puis une nouvelle occasion, qu'on fera surgir au besoin, appellera de nouveau vos représentants au pied du trône. Ces visites ad limina finiront par devenir régulières, et dans les intervalles, les agents coloniaux sont toujotirs là, trop heureux de jouer le rôle de duègnes de comédie qui portent les billets doux des amoureux illicites. Enfin on donnera la sanction constitutionnelle aux faits accomplis."

A la fin de janvier 1902, Bourassa publia en brochure le texte de sa conférence, * suivi de pièces

1. Henri Bourassa : Grande-Bretagne et Canada (Imprimerie du Pionnier, Montréal).

justificatives rassemblées au cours de ses recherches de bénédictin, et précédé d'un court avertissement où il disait :

"L'impérialisme anglais est un régime d'accaparement et de domination militaire, né de l'expansion exagérée de la puissance anglaise et nourri ds cet orgueil stupide, brutal et vantard qu'on nomme jingoïsme. Il s'exprime volontiers par des formules ronflantes : "Britannia rules the waves" ; "Britons shall never be slaves" ; "Trade follows the flag" ; "What we hâve, we hold", etc. A ce dernier axiome, le premier ministre d'Ontario a ajouté : "and what we don't hâve, we take", et le bon sens public commence à surajouter : "when we can".

"Ayant embrassé plus qu'elle ne peut étreindre, entourée d'ennemis ou d'indifférents, l'Angleterre de M. Chamberlain a besoin de soldats et de marins pour maintenir les œuvres de son délire. N'en trouvant plus chez elle, elle s'adresse à ses colonies. Sachant qu'elle ne peut atteindre son but sans détours, elle trompe, endort ou corrompt les gouvernants des colonies, et grise de chauvinisme leurs populations naïves. Elle nous arrache, sous des noms ou des uniformes variés, tout ce qu'elle peut de chair à canon ; quitte à nous laisser entrevoir quelques bribes de faveurs pour le moment où nous serons fatigués de jouer ce rôle de dupes.

"En un mot, le véritable impérialisme anglais, c'est la contribution des colonies aux guerres de l'Angleterre — en hommes et en deniers, en hommes surtout..."

Bourassa donnait la consigne de dénoncer et de combattre ces tentatives, "au parlement, dans la presse, sur les tribunes populaires, partout, toujours, au risque de son repos, de sa pâture, de sa gloriole et même de sa popularité." Les étudiants assurèrent la diffusion de sa brochure.

Les gestes, les conférences, les consignes de Bourassa, suscitèrent force discussions d'idées — une

véritable effervescence intellectuelle. L'avocat Honoré Gervais, libéral militant, ami personnel de Lomer Gouin, et fort juriste, demanda la création d'un corps consulaire canadien, dans un article publié par la Patrie, le journal de Tarte.1 Un député libéral à la Législative, l'architecte Maurice Perrault, maire de Longueuil, transposait les idées de Bourassa dans le domaine provincial, et reprenait certains mots d'ordre de Mercier.

Perrault prépara, pour la prochaine session parlementaire, une motion et un discours tendant à fortifier l'autonomie provinciale, au détriment du pouvoir fédéral. Bon libéral, il soumit ses projets à son chef, le premier ministre Parent. Or, Parent demandait à Laurier, sans grand succès, une augmentation du subside fédéral. Le premier ministre de la province saisit cette occasion de prouver à son ami le premier ministre du Canada qu'il s'appuyait sur un réel mouvement d'opinion. Il communiqua ces textes à Laurier. Mais le pouvoir fédéral ne voulait pas renforcer les provinces à ses dépens ; et Laurier craignait une agitation qui eût rejoint celle de Bourassa. Il s'y prit avec son adresse habituelle. Il écrivit à Parent :

"Je vous renvoie le projet de discours préparé par notre ami Perrault. C'est un beau travail, qui fait honneur à son auteur, et qui entre dans la grande politique. Le moment serait mal choisi, cependant, pour agiter la question constitutionnelle dont M. Perrault se propose d'être le champion... Demandez donc à notre ami Perrault, de ma part, d'ajourner son projet..."2

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