La Patrie, 21 décembre
2. Archives publiques du Canada (Laurier papers, dossier 2939).
Quel député libéral — autre que Bourassa — résisterait à une prière de Laurier, si gracieuse et si
flatteuse ?
Le 13 février 1902 rentrèrent simultanément les parlements de Québec et d'Ottawa.
Le lieutenant-gouverneur Jette ouvrit en grand apparat une session que l'on prévoyait courte et calme. Au Conseil législatif, de Boucherville prononça l'éloge de J.-J. Ross, mort pendant les dernières vacances, et qui le laissait seul survivant du Conseil législatif formé à l'époque de la Confédération. A la Chambre, le député de Lotbinière, Napoléon Lemay, achevant son évolution, changeait de pupitre et passait à droite. Ce ralliement réduisait l'opposition à six membres : Flynn, Pelletier. Leblanc, Girard, Chicoyne et Tellier.
Le discours du Trône annonça l'examen, par une commission spéciale, de toutes les idées, de tous les projets relatifs à la colonisation ; ce qui reconnaissait, à mots couverts, le malaise, le demi-échec. Par contre, le député Walker, de Huntingdon, appuyant l'adresse, signala l'utilisation croissante de l'énergie hydraulique et le développement de l'industrie de la pulpe, dans la province. Ces deux phénomènes constituaient en effet l'un des événements majeurs de notre histoire économique. Les grandes vallées de la province — celle du Saint-Laurent lui-même, celles du Saguenay, du Saint-Maurice, de l'Outaouais, de la Gatineau (celle du Richelieu, un peu moins) — sont magnifiquement dotées en ressources hydroélectriques. Voilà qui favorisera Montréal dans sa rivalité avec Toronto. La capitale ontarienne était mieux placée quand l'énergie se tirait du charbon. La métropole québécoise reprendra l'avantage si la houille blanche se substitue à la houille
noire. Et ce facteur n'a pas échappé à Tarte, qui mise sur Montréal, point de convergence des matières premières. L'industrie de la pulpe n'est pas moins à son aise, dans la province de Québec. Les forêts lui fournissent sa matière première. Les cours d'eau ne lui fournissent pas seulement l'énergie, mais aussi un procédé de transport — le flottage — d'un coût insignifiant. Enfin les gouvernants croient à l'industrie, et la favorisent.
Les mêmes phénomènes soulevaient des discussions importantes dans la province voisine. L'industrie ontarienne, grosse consommatrice d'énergie, voulait s'assurer des fournitures constantes. On songeait à développer l'énergie du Niagara. On discutait surtout les projets de régie — municipalisation, voire étatisation de l'énergie hydroélectrique — lancés par l'ingénieur et industriel Adam Beck, fils d'immigrants allemands, devenu maire de London. Dans la province de Québec, la régie eût comporté l'avantage d'arracher aux capitalistes anglo-saxons — anglais, américains ou anglocanadiens — l'exploitation directe d'une ressource naturelle. Mais on s'en avisait encore peu. Tardivel et tout un groupe de ses amis craignaient l'industrialisation de la province. Tardivel raisonnait ainsi : "Il n'est pas nécessaire que nous possédions l'industrie et l'argent. Nous ne serions plus des Canadiens français, mais des Américains à peu près comme les autres. Notre mission est de posséder la terre et de semer des idées. Nous accrocher au sol, élever des familles nombreuses, entretenir des foyers de vie intellectuelle et spirituelle, tel doit être notre rôle en Amérique". Pour Tardivel et ses amis, en particulier l'abbé Dugas, la colonisation restait la tâche canadienne-française par excellence. Ainsi, les idées d'Adam Beck mordaient peu sur notre pro-
vincc. L'étatisation comportait d'ailleurs un relent socialiste, agréable à quelques rédacteurs de la Presse, entraînés par Helbronner, mais inquiétant pour l'esprit conservateur de Québec. Puis, l'industrie hydroélectrique naissante, dans la province, était étroitement liée à l'industrie de la pulpe. Nationaliser l'une, (T'était, presque inévitablement, contrôler l'autre. Parent préférait s'entendre avec l'industrie privée, lui fournir concessions et facilités moyennant des contrats en règle. Des marchands de bois, en relations anciennes avec l'administration provinciale (et avec les caisses des partis) sollicitaient des concessions de chutes d'eau. Parent comprenait et acceptait leurs vues, parfois hardies et à longue échéance. L'ancien échevin de Saint-Sauveur, devenu premier ministre et maire de Québec, conduisait les deux business avec activité et succès. Un excédent de $71,000 soldait l'exercice financier terminé le 30 juin 1901.
Donc, on vota des bills privés. Chartes. Modifications de chartes. Constitution de compagnies. Augmentations de capital. Les sociétés anonymes font incorporer leurs intérêts dans la loi. J.-D. Rolland, fils cadet du fondateur, achète le "pouvoir d'eau" de Sainte-Adèle, pour y créer une nouvelle usine. James MacLaren construit une usine de pulpe à Buckingham. Les frères Gilmour, les grands marchands de bois de la Gatineau — les anciens ennemis d'Alfred Rochon et du Père Paradis * — , réconciliés avec le gouvernement libéral, obtiennent des droits sur deux chutes de la Gatineau, celle de Farmers* Rapids et celle de Chelsea. Les meuniers Joseph-Bartholomew Robert et William-Henry Robert fondent une compagnie destinée à faire
parler d'elle. J.-B. Robert possède, sur sa propriété» le bief construit en 1807 par Edward Ellice, seigneur de Beauharnois, pour augmenter le débit de la rivière Saint-Louis et alimenter son moulin banal. Les frères Robert ont donc, eux aussi, leur "pouvoir d'eau". Or, les fables, les légendes, les récits populaires attribuent volontiers du bon sens aux meuniers. Les frères Robert ont-ils, en joignant l'intuition au bon sens, apprécié à sa valeur l'emplacement de leur propriété, de leur petit canal, entre le lac Saint-François et le lac Saint-Louis, sur la section de Soulanges du Saint-Laurent ? Quelque ingénieur ou quelque financier, émule de F.-L. Béique, leur a-t-il ouvert les yeux ? Ou subissent-ils l'engouement en train de se porter sur l'énergie hydroélectrique, comme autrefois sur les chemins de fer ? Toujours est-il qu'ils constituent, avec des amis et des parents, la Beauharnois Light, Heat and Power Company, au capital-actions de deux cent mille dollars. Ils demandent l'autorisation d'élargir et de prolonger le canal de dérivation, de produire de la force motrice et de la vendre dans un rayon de trente milles de la ville de Beauharnois. Ambitions bien fortes, et sans doute irréalisables, pour une affaire de famille. La Montréal Light, Heat and Power ne craint pas une concurrence de ce côté. Nul n'imagine le bief du seigneur Ellice, devenu le bief des meuniers Robert, transformé en une des grandes entreprises du monde. Lomer Gouin n'a pas encore frappé son aphorisme : "Méfiez-vous des petits bills, ce sont les plus gros" ; et la législature vote ce "petit bill" sans s'y arrêter.
Un député qui débutait presque, Maurice Perrault, de Chambly, réveilla l'intérêt le 21 février. Il donnait avis d'une motion priant le Parlement du Royaume-Uni de modifier la constitution cana-
dienne, pour changer la base de calcul du subside fédéral. Il voulait :
"...assurer aux provinces un contrôle exclusif sur leurs propriétés publiques et sur les chemins de fer dans leurs limites, leur permettre d'imposer des droits d'exportation sur les produits de leurs terres et de leurs mines."
Il voulait aussi transférer au gouvernement de la Grande-Bretagne le droit de désavouer les lois locales, exercé par le gouvernement d'Ottawa.
Maurice Perrault reprenait les idées de Mercier et les vœux de la conférence interprovinciale de 1887. Il transgressait la requête de Laurier, transmise par Parent. Mais il servait, sciemment ou à son insu, les démarches accomplies par Parent pour obtenir l'augmentation du subside fédéral. Ses collègues le crurent approuvé, et même poussé en sous-main par le gouvernement provincial. Et cette impression fut confirmée quand Rodolphe Lemieux, intime de Lomer Gouin, interpela aux Communes pour attirer l'attention, dans un esprit favorable, sur la motion présentée par Perrault à la Législative. Laurier dut encore intervenir. Il envoya ses consignes à Pacaud. M. Perrault est bien intentionné, écrivit le Soleil, mais il veut aller trop loin : "L'opinion publique, assez bien préparée à une résurrection des réclamations financières de notre province, l'est au contraire assez mal à une reprise de toutes les prétentions formulées par M. Mercier et ses confrères de la conférence interprovinciale".
Dans le cabinet fédéral se produisit un léger remaniement. Dobell, député de Québec-Ouest et ministre sans portefeuille, mourut en Angleterre, d'une chute de cheval. D'autre part, le ministre de
la Justice, David Mills, s'attribua un siège vacant à la Cour Suprême. Le solliciteur général Fitzpatrick devint ministre de la Justice, et Henri-Georges Carroll, député de Kamouraska, fut promu solliciteur général. Le ministre de l'Intérieur Sifton convoitait le portefeuille de la Justice, et le demandait même à Laurier. * Mais Laurier vouait de la reconnaissance à Fitzpatrick pour sa réussite à Rome, après l'échec de l'abbé Proulx. Depuis cette réussite, couronnée par la mission de Mgr Merry del Val il ne lui refusait rien. La préférence donnée a Fitzpatrick sur Sifton, au début de 1902, influencera peut-être — probablement — les événements du début de 1905. Carroll avait trente-six ans. Irlandais d'origine, c'était un Canadien français d'adoption, ancien élève du collège de Sainte-Anne et de l'Université Laval.
Le Parlement fédéral fit sa rentrée le même jour que le Parlement provincial, le 13 février. Ce même jour aussi, le World de Toronto et le Star de Montréal demandèrent au Parlement de fortifier les liens avec l'Angleterre, et de mettre à la charge du Canada l'entretien du dernier contingent parti en Afrique du Sud.
Bourassa répliqua aussitôt en demandant la correspondance échangée entre les gouvernements de Londres et d'Ottawa au sujet du recrutement de Canadiens pour l'Afrique du Sud. S'il se menait une campagne impérialiste en Ontario, Bourassa mènerait dans Québec une campagne anti-impérialiste. Sa brochure était en plein lancement.
On ne prévoyait toutefois aucun vote sur l'adresse. Bourassa produisit l'effet d'un diable sortant
1. John W. Dafoe : Clifford Sifton in relation to kis Times, p. 279.
d'une boîte à surprise en déposant cet amendement (17 février) :
"Que le temps est arrivé où le Canada devrait adopter une politique concernant la construction de ses chemins de fer, permettant au peuple canadien de retirer un bénéfice des sacrifices qu'il a faits dans le but d'assurer la construction de ses voies de transport commercial, et surtout dans le but d'empêcher nos chemins de fer de tomber sous le contrôle des compagnies de chemins de fer étrangers."
Cette mauvaise rédaction — celle du Hansard — peut être en partie imputable au traducteur ; elle trahit aussi l'embarras du député de Labelle qui, touchant une question à la fois capitale et délicate, hésitait sur la politique à proposer.
Bourassa redoutait la domination économique américaine autant que l'impérialisme anglais. Sa motion visait l'envahissement du Canada par le capital américain, en particulier les tentatives américaines de mainmise sur les chemins de fer canadiens.
Le New-York-Central (groupe Webb) venait d'acquérir une ligne canadienne, la Canada Atlantic, de la Baie Géorgienne à Coteau-Landing. Cette première acquisition par une compagnie américaine présentait un intérêt particulier pour Montréal. Car le Grand-Tronc, disposant du seul accès à Montréal pour un chemin de fer venant de la rive sud — le pont Victoria — avait toujours refusé à la Canada Atlantic une entrée indépendante à Montréal. Or. plusieurs projets soumis au Parlement fédéral demandaient charte et subvention pour la construction d'un pont de Montréal à Longueuil. Ces projets ne cachaient-ils pas le dessein de la Canada Atlantic de pousser sa ligne jusqu'à Montréal, avec une entrée indépendante ?
D'aucuns le craignaient. D'une manière générale, on craignait la mainmise américaine sur les voies ferrées canadiennes, et un député ontarien. William Findlay MacLean, propriétaire du World, proposait un remède radical : l'achat de tous les chemins de fer canadiens par l'Etat.
Projet immense et hardi ! L'exploitation de l'Intercolonial par l'Etat n'est pas si encourageante. Bourassa, voulant échapper à la tutelle américaine, n'ose proposer une mesure aussi radicale que la nationalisation. A l'annonce de sa motion, le monde politique entre en effervescence. La Presse du 1 7 février écrit en éditorial :
"La motion de M. Bourassa contre V envahissement du Canada par le capital américain vient en temps utile. Elle est le thème d'une vaste discussion, qui devra placer l'impérialisme sur son véritable terrain..."
Cependant Bourassa fut prudent. Son discours toucha bien des sujets, hors l'objet de sa motion. Tarte, ministre des Travaux publics, lui répondit avec la même modération ; il fit ressortir la délicatesse et la complexité de la question soulevée. Le gouvernement ne peut brusquer des décisions de cette envergure, et prie le député de Labelle de ne pas insister. Bourassa accepte :
"Après les explications de l'honorable ministre, je suis prêt à retirer ma motion, avec le consentement de celui qui l'a appuyée."
A neuf heures du soir, la discussion que l'on avait prévue formidable se terminait subitement. Adresse adoptée sans amendement ni vote. Marc Sauvalle, qui envoyait à la Presse, sous le pseudonyme de Pascal, les meilleures chroniques parlementaires de cette époque, écrivit à son journal :
"MM. Bourassa et Tarte, les deux orateurs du jour, se sont fait remarquer par une modération inaccoutumée, qui a laissé la Cliambre dans un état de vacillation inquiétante. La discussion, en un mot, est sans assiette.
"M. Bourassa s'est évertué à expliquer que sa motion n'impliquait pas une expression de non-confiance dans le gouvernement.
"M. Tarte est venu en conciliateur demander à M. Bourassa de ne pas insister sur sa motion et de ne pas embarrasser le gouvernement.
"Enfin, et c'est surtout ce qui a surpris, le ministre des 1 raoaux Publics, qui traitait pourtant les sujets qui lui sont chers et dans lesquels il met généralement toute son âme, a été d'une réserve inusitée, et s'est constamment défendu d'engager en rien le gouvernement dans les projets qu'il développait avec une cixaleur convaincante.
"Le plus clair de toute l'affaire, c'est que personne n'ose s'engager à fond dans cette grave question d'acquisition de nos chemins de fer par les Américains. Tout le monde en prévoit les conséquences, mais tout le monde sait aussi qu'il n'y a pas moyen de les prévenir. On ne combat les capitaux qu'avec des capitaux, et nous n'en possédons pas.
"Voilà la vérité qui perce à travers les discours. On a beau chercher à l'entourer de phrases patriotiques, elle n'en ressort pas moins pour ceux qui voient clair.
"Le désir général d'en finir au plus vite avec cette brûlante question a été prouvé bien catégoriquement par l'étouffement brusque et sans phrase de la motion Bourassa. Le député de Labelle, sur la promesse plus ou moins sincère qu'on lui fournirait l'occasion plus tard d'entamer de nouveau ce chapitre, a retiré sa motion, et la discussion s'est close ex-abrupto à 9 heures."
Bourassa n'était pas homme à s'en tenir là ; d'ailleurs, il n'en voulait pas seulement à l'impérialisme économique américain, mais aussi à l'impérialisme politique anglais. Il revint à la charge,
le surlendemain, en demandant la correspondance échangée entre les autorités canadiennes et britanniques au sujet de la frontière de l'Alaska.
L'affaire traînait depuis longtemps. Une conférence anglo-canado-américaine s'était réunie à Québec, en 1898, puis à Washington, en 1899. On se rappelle qu'un des secrétaires de la conférence, nommé par le gouvernement britannique sur la proposition du cabinet Laurier, n'était autre qu'Henri Bourassa. 1 On se rappelle aussi l'échec de ta conférence, dû à l'intransigeance américaine. Depuis, les pourparlers s'étaient poursuivis, par la voie diplomatique, à Washington et surtout à Londres. Au point de vue canadien, l'affaire de Panama fournissait un gage inespéré. L'Angleterre et les Etats- Unis possédaient, en vertu du traité Bulwer-Clayton, des droits conjoints sur l'isthme de Panama. Les Etats-Unis, songeant à creuser le fameux canal, demandaient à l'Angleterre la rétrocession de ses droits. L'Angleterre n'exigerait-elle pas, en échange, des rectifications à la frontière de l'Alaska ? Les Canadiens l'espéraient. Mais l'Angleterre, embarrassée par sa guerte sud-africaine, cherchait à dissiper le sentiment pro-boer répandu aux Etats-Unis. Elle céda en Amérique centrale, sans contre-partie en Alaska. Bourassa le sut, et sa motion visait à découvrir et à discuter à fond cette situation grave. Laurier disposait de moyens variés pour esquiver une interpellation périlleuse. Il pouvait la faire ajourner, étouffer, écarter en vertu du règlement ou des convenances diplomatiques. Mais un mélange d'estime et de crainte le retenait de traiter Bourassa cavalièrement. Laurier, comme Tarte, pria le jeune
1. Histoire de la Province de Québec, Vol. IX, début du chapitre IV.
député de ne pas insister : l'affaire est délicate, et les négociations se poursuivent. Bourassa retira sa motion, mais après un bref discours accusant la Grande-Bretagne de sacrifier l'intérêt canadien à l'amitié américaine, dans les pourparlers avec la grande république.
Cette critique contenait du vrai, et Bourassa, secrétaire de la Commission internationale, devait en savoir quelque chose. Monk et surtout Haggart soulignèrent l'importance donnée à ces plaintes par le poste qu'avait occupé Bourassa. Haggart dit et répéta :
"C'est le secrétaire de la Commission, tenant sa nomination des autorités impériales, qui fait aujourd'hui cette déclaration en plein parlement. Nous avons au moins le droit de demander au premier ministre si cette déclaration extraordinaire est bien fondée."
Elle était fondée ; nul n'en doutait. On chuchota, dans les couloirs du Parlement, que Laurier refusait la correspondance, non pas dans la crainte de gêner les pourparlers en cours, mais dans la crainte de mettre à nu l'égoïsme de la Grande- Bretagne. Sauvalle écrivit à la Presse :
"Il paraît que l'Angleterre a cédé tout ce que demandaient les Etats-Unis, sans s'inquiéter du Canada... Voilà ce qui se raconte à Ottawa, et l'on attend avec anxiété les déclarations annoncées par sir Wilfrid Laurier pour le cours de la session."
Ces interventions de Bourassa, portant sur de grandes questions de politique fédérale, intéressent beaucoup l'histoire de la province, à cause de l'influence qu'elles continuaient d'exercer sur le mouvement des idées, surtout parmi la jeunesse. Bourassa se sentait suivi, soutenu, par un sentiment très fort. Il revint à la charge.
Le 28 février, il renouvela sa demande, faite l'année précédente, de la correspondance relative aux officiers canadiens commissionnés dans l'armée anglaise, en se plaignant qu'on lui eût communiqué un dossier incomplet. Il rendit le gouverneur général responsable de ces soustractions, et s'en prit vivement à ce personnage, qui outrepassait ses fonctions et se mêlait trop des affaires de gouvernement au Canada.
Bourassa visait haut, et l'on n'entendait plus que lui. Son ton parfois dogmatique et parfois sarcastique agaçait les députés plus anciens. Laurier ne l'appelait plus "mon cher Henri", mais "mon cher Bourassa". et parfois d'une voix sèche. Ce jour-là, c'est Monk qui reprocha au député de Labelle de donner des leçons à tout le monde : à ses collègues, au premier ministre, au gouverneur, aux autorités impériales. Il lui reprocha de poser au champion unique des libertés populaires.
Il faut dire aussi que, dans l'ensemble de la province de Québec, l'homme dont on parlait le plus, après Laurier, n'était ni Borden, ni Monk, ni Parent, ni Flynn, mais Bourassa. Ses idées circulaient, parfois déformées, émondées de leurs nuances par ses partisans — surtout les jeunes, qui transformaient son anti-impérialisme en anglophobie. Bourassa distinguait entre les impérialistes et les "amis de la liberté", nombreux en Angleterre. Il citait Goldwin Smith, Henry Labouchère, John Burns. "Il n'y a pas d'exemole", disait-il, "qu'une cause juste n'ait trouvé d'éloquents défenseurs en Angleterre". Mais allez donc raisonner des jeunes gens de vingt ans ! Le nationalisme de 1902 reflétait, en partie, l'impatience d'une génération montante. Il prolongeait, sur le plan politique, la petite effervescence intellectuelle manifestée par l'Ecole
Littéraire de Montréal. Dévorés par le goût des lettres, l'esprit de fronde, le patriotisme et l'esprit d'opposition, les jeunes gens se donnaient tout entiers. L'un des plus doués, Emile Nelligan, optait pour les lettres. Mieux que les autres, il pressentait la mission de la poésie dans le monde — et la rançon, la lourde rançon dont les poètes doivent payer leur glorieux privilège. Un feu intérieur le consumait. Il ressentait le besoin de défier, d'étonner, de s'élancer hors des voies frayées, puis une subite épouvante devant l'infinie faiblesse de ses moyens. Cette sensibilité exacerbée trahissait un esprit malade. Nelligan connut un dernier triomphe au Château de Ramezay. en déclamant, avec une fougue de vingt ans, sa "Romance du vin" :
"...Les cloches ont chanté ; le vent du soir odore ; Et pendant que le vin ruisselle à joyeux flots, Je suis si gai, si gai, dans mon rire sonore, Oh ! si gai, que j'ai peur d'éclater en sanglots !"
Et la raison du jeune poète sombra.
Maniées par des jeunes hommes de ce tempérament, les idées de Bourassa prenaient une force explosive. On les discutait au bureau de la Vérité à Québec, au bureau de la Défense à Chicoutimi, au bureau du Pionnier à Sherbrooke, au bureau du Journal à Montréal, voire au bureau de la Nation à Saint-Jérôme. Olivar Asselin, secrétaire de Lomer Gouin, réunissait en secret de jeunes bourassistes. Ce nerveux respirait l'intelligence, mais aussi l'inquiétude et le sarcasme. Il groupait ses amis, tantôt chez lui, tantôt dans une salle de la compagnie d'assurances La Sauvegarde, avec l'autorisation de Narcisse Ducharme, tantôt dans le bureau de Maurice Perrault, le député provincial de Chambly qui venait de se signaler aux "patrio-
tes" en reprenant une des grandes idées de Mercier. Il y venait de jeunes rédacteurs de tous les journaux : Orner Héroux et Orner Chaput, du Journal, Albert Pelland, de la Patrie, Emile Bélanger, de la Presse, qui ne se croyaient pas tenus d'adopter les partis pris, les divisions et les rancunes des feuilles où ils gagnaient leur vie. Les amis d'Asselin discutaient les idées de Tardivel sur l'industrialisation de la province, et surtout les idées de Bourassa sur les dangers de l'impérialisme. Ils se tenaient en contact avec Armand Lavergne à Québec, Napoléon Garceau à Drummondville, et d'autres. Ils étaient résolus à faire quelque chose, et ne savaient trop quoi. Gifler un ministre ? Fonder une ligue ? Lancer un journal ?
Amédée Denault leur ouvrait à l'occasion les colonnes du Pionnier, devenu l'organe hebdomadaire d'une entreprise de mutualité. Puis L'Evénement, des frères Demers, cherchant quelque ''plateforme" pour remonter son tirage et remplir sa caisse, soutint le mouvement, se posa en champion de l'idée française à Québec. Le Soleil protesta (10 mars) :
"...Les gens sérieux se demandent, depuis un certain temps, à quel propos cette petite campagne d'anglophobie qui, malencontreusement pour la réputation de notre bonne ville de Québec, semble y avoir pris naissance...
"Il est toujours aisé de se faire applaudir en touchant la corde patriotique, c'est un succès qui, généralement, ne coûte pas cher..."
Armand Lavergne, animateur du mouvement des jeunes à Québec, était stagiaire au bureau de Jules- Alfred Lane, avocat recherché, député de Québec- Est à la Législative. Le bureau de Lane joua ainsi, à Québec, le même rôle que celui de Perrault à
Montréal. Lavergne y recevait ses camarades. Il entraîna son patron, flatté par l'enthousiaste approbation des jeunes. D'ailleurs Lane, député libéral, mais de caractère indépendant, avait emporté Québec-Est, aux élections provinciales, contre le candidat officiel de Parent. Il gardait rancune au premier ministre, qui avait voulu lui barrer la route. Malgré les protestations du Soleil. Lane se proposa d'attaquer l'impérialisme à la Chambre provinciale. Le député de Québec-Est — le propre comté de Laurier au fédéral ! — déposa cette motion :
"Que la Chambre croit de son devoir de se prononcer contre ce que l'on appelle le nouvel impérialisme et ses tendances dangereuses."
Lane, membre de la majorité ministérielle, répéterait-il à la Législative les allures — la demirévolte — de Bourassa ? Prenait-il un malin plaisir à embarrasser Parent ? De toute façon, les résolutions Perrault et la motion Lane, à discuter lune après l'autre, manifestaient la renaissance d'un esprit provincial — d'un désir d'autonomie pour la province canadienne-française de Québec, à la manière de Mercier.
Plus grave, peut-être, pour le cabinet fédéral. A Ottawa même, les dernières interventions de Bourassa ne laissaient pas de créer un malaise. On attribuait le secret de la correspondance avec Londres à la crainte de démontrer le sans-gêne de l'Angleterre. Des Anglo-Canadiens eux-mêmes ne cachaient pas leur mécontentement. Sauvalle répéta, dans sa chronique datée du 9 mars :
"Le débat soulevé par M. Bourassa... ne montre pas sous un jour favorable la conduite du Colonial Office à l'égard du Canada.
"...L'opinion intime ouvertement exprimée depuis
trois semaines est que l'Angleterre a trahi le Canada sur toute la ligne...
"On peut donc s'attendre un jour ou l'autre à uneexplosion dont il est impossible de mesurer l'intensité. Ce jour-là, le loyalisme des Canadiens anglais ne pèsera pas lourd dans la balance..."
Le sentiment anti-impérialiste était comme le revers d'un sentiment national en voie de lente formation. Laurier en avait sondé la profondeur. Et dans les pourparlers relatifs à la prochaine conférence, il avait donné un coup de frein. Il hésitait à le rendre public, mais la vague de mécontentement le décida. Le 1 1 mars, il déposa la correspondance échangée avec Londres, de décembre à février.
Invité par Chamberlain à resserrer les relations impériales sur les trois terrains, économique, politique et militaire, Laurier avait répondu que le seul problème à traiter, dans l'opinion des ministres canadiens, était celui des relations commerciales. Le Canada, satisfait de ses relations politiques avec la Grande-Bretagne, n'adhérerait pas à un système de défense commun à tout l'empire — sauf, peutêtre, sur quelques points de détail.
La lecture de cette correspondance, aux Communes, produisit une sensation intense. Ainsi, le gouvernement avait, en secret, résisté à la pression de Chamberlain et de lord Minto, affirmé une politique purement canadienne. C'était peut-être sous l'influence du mouvement lancé par le député de Labelle, et l'on eut l'impression d'un succès personnel pour Bourassa — qui prit une allure faussement discrète de triomphateur.
Des tories ontariens rugirent : "Le Canada est bien puni d'avoir mis à sa tête un Canadien français !" Mais la province de Québec ressentit un véritable soulagement. La Presse du 13 mars le dit :
Histoire de la Province de Québec — X. 4
"Le pays entier remercie vivement sir Wilfrid Laurier, puisqu'il fait disparaître le malaise et l'incertitude."
Le conservateur Nantel écrivit dans la Nation :
"Cette correspondance donne le coup de grâce à l'impérialisme, sous toutes ses formes ; et si les représentants du Canada tiennent fermement à la décision de sir Wilfrid, on peut s'écrier d'ores et déjà : morte la bête de l'impérialisme nouveau, à la Chamberlain, dissipée l'ombre menaçante, évanouie l'œuvre de conspiration ourdie audacieusement contre l'autonomie politique du Canada."
Seul le Journal, opposant par principe, continua de taxer Laurier d'impérialisme. Le Soleil, ministériel par principe, glorifia Laurier d'avoir "dissipé le fantôme de l'impérialisme, les nuages accumulés par le parti conservateur".
Les jeunes gens qui s'apprêtaient à partir en guerre contre l'impérialisme de Laurier restèrent cois, leur enthousiasme et leur indignation devenus sans objet. Le Soleil les railla doucement.
Il était temps. A la Législative et ailleurs se préparaient une série de manifestations mettant en cause les institutions fédérales, voire impériales.
Ce fut d'abord, le 1 2 mars, la discussion des résolutions Perrault sur les rapports entre le fédéral et les gouvernements provinciaux. Parent avertit qu'une discussion approfondie gênerait les pourparlers en cours entre Ottawa et Québec. Certes, les résolutions Perrault contenaient du bon, mais aussi de l'exagération ... En pareille matière, il serait sage de laisser l'initiative au gouvernement . . . Parent profita sans peine de la détente créée la veille à Ottawa.
Il en fut de même le lendemain, dans la discussion de l'affaire Roy.
En 1889, un incendie, allumé par les étincelles d'une locomotive, avait détruit la ferme d'Adrien Roy, colon dans le comté de Labelle. Roy, conseillé par l'avocat Lomer Gouin, intenta un procès au C.P.R. Lomer Gouin, gendre de Mercier, plaida et gagna la cause devant le juge François Langeîier, ancien collègue de Mercier. Le juge Langeîier appliqua, le 5 décembre 1899, le droit civil français, en vigueur dans la province. La Cour d'Appel confirme sa décision, le 29 octobre 1900. Le C.P.R. porte l'affaire devant le Conseil Privé, où Gouin, devenu ministre, plaide contre Edward Blake. Le Conseil Privé, qui ne juge pas de causes anglaises mais uniquement des causes coloniales, n'est pas un véritable tribunal. C'est un corps politique, dont le lord chancelier désigne les membres parmi ses collègues possédant quelques connaissances juridiques (les law lords) . Le Conseil Privé siège, non pas dans un Palais de Justice, mais autour d'une table, dans un bureau de Downing street, non pas en toge et en perruque, mais en veston. Son but inavoué est d'interpréter les lois coloniales dans un sens favorable aux desseins de l'Angleterre. Donc, le Conseil Privé feint d'écouter Lomer Gouin, puis casse les jugements basés sur le droit civil français et la jurisprudence de la province de Québec. Lomer Gouin croit déceler chez les nobles lords un parfait dédain des "Colonials" et, comme presque tous les juristes canadiens qui tentent la même expérience, le jeune ministre revient déçu. Avec lui, les avocats et les hommes politiques s'émeuvent, protestent au nom des droits et des traditions de la province. Le moins qu'on puisse reprocher au Conseil Privé est son ignorance du milieu, des conditions locales,
dont la considération n'est pas toujours négligeable dans les décisions judiciaires. Les membres anglais du Conseil Privé pourraient casser une décision rendue au Canada par un tribunal de première instance, confirmée par la Cour d'Appel et reconfirmée par la Cour Suprême ! Cet incident alimente la campagne anti-impérialiste et anglophobe. Philippe Demers évoque l'affaire aux Communes, et Philiope-Honoré Roy, député de Saint-Jean à la Législative, propose de restreindre le droit d'appel — de le limiter aux tribunaux de la province — en matière de droits civils et de propriété. Dans quelle mesure Gouin les a-t-il poussés ?
Le Chronicle vit là-dessous le désir de soustraire la province à l'allégeance britannique, pour l'ériger en Etat indépendant. La Presse (en bons termes avec Gouin) appuyait au contraire le bill, soutenant cette thèse : Pourquoi faire interpréter nos lois provinciales par des juges d'autres provinces et d'Angleterre ? Le droit d'établir notre législation entraîne, en corollaire, le droit de l'appliquer. Et Louis-Philippe Demers présenta aux Communes un bill analogue à celui de Philippe-Honoré Roy, pour limiter la juridiction de la Cour Suprême aux causes de nature fédérale ou interprovinciale.
Tout cela contribua au mouvement anti-impérialiste, et peut-être à la manœuvre prudente de Laurier. Le 13 mars, quand Louis-Philippe Pelletier voulut tirer parti, à Québec, de l'affaire Roy, ses effets étaient coupés à l'avance par le dépôt, à Ottawa, de la correspondance avec Londres. Gouin, personnellement intéressé comme avocat du plaignant — et peut-être inspirateur du bill — adjura ses collègues de veiller jalousement sur les droits de la province de Québec, mais il parlait pour ne pas perdre un discours préparé. A moins de s'appeler
Mercier, les chefs officiels du Canada français ne s'aventurent jamais bien loin quand on dresse devant eux le fantôme du loyalisme. Gouin, caractère fermé, gardera pour soi, au moins pendant un certain nombre d'années, ses griefs contre le Conseil Privé. Philippe-Honoré Roy accepte d* conférer à son projet une simple valeur d'indication, d'avis au Conseil Privé — et d'en renvoyer la discussion à la session suivante.
Enfin la motion Lane fit long feu pour les mêmes raisons.
Cette motion : "Que la Chambre croit de son devoir de se prononcer contre ce que l'on appelle le nouvel impérialisme et ses tendances dangereuses", vint en discussion le 21 mars. Le grand sujet d'actualité attira la foule, et surtout la jeunesse. Lane, taillé en colosse et la voix tonitruante, se composait un genre oratoire et passait pour un caractère indépendant. Les étudiants, entraînés par Armand Lavergne, comptaient l'acclamer après la séance, comme un second Bourassa.
Lane définit ainsi le nouvel impérialisme :
"Un système politique ayant pour but immédiat la création de nouveaux liens entre la mère-patrie et ses colonies, et pour but final l'absorption des colonies par la mère-patrie. La submersion complète des parties composant l'empire britannique dans un grand tout, la suppression de notre autonomie, tant provinciale que coloniale, l'union législative de toutes les parties de l'empire britannique et la contribution forcée de toutes ces parties à toutes les guerres dans lesquelles la Grande-Bretagne se trouvera engagée."
Accepter cet impérialisme, dit Lane, serait rétrograder, rebrousser chemin sur la voie où l'Angleterre elle-même s'est engagée, car le principe qui a présidé à l'établissement et au développement
des colonies anglaises est un principe de liberté, d'autonomie, de self-government.
"En nous prononçant contre le nouvel impérialisme, nous marchons sur les traces des hommes d'Etat anglais les plus perspicaces et les plus prévoyants. Nous marchons sur les traces du grand chef libéral Gladstone..."
Cependant l'attitude tranchée prise par le gouvernement fédéral suffit à rassurer Lane. Le géant s'apprivoise. A la grande déception des étudiants, il retire sa motion.
Parent, qui prononçait, dans une langue incorrecte, des discours décousus, confiait régulièrement à Turgeon les grands sujets patriotiques. Turgeon préparait ses discours, soignait sa mise, et produisait de beaux effets. Cette fois encore, il a préparé la réplique, au nom du gouvernement. Lui non plus ne veut pas perdre semblable occasion. Il se lève et conteste l'opportunité de la résolution Lane, comme si elle n'était pas retirée :
"Les tendances impérialistes qu'il dénonce résultent de quelques faits qu'il a groupés pour les mieux mettre en lumière. Le plus sérieux, celui qui a davantage frappé l'imagination des foules, celui-là même qui a été le plus vigoureusement combattu sur le parquet des Communes par un jeune député dont on peut contester la doctrine mais dont on ne saurait méconnaître le courage et le talent — M. Bourassa — a été l'envoi des contingents dans le Sud-Africain. Or sa portée politique a été singulièrement exagérée. La question serait différente s'il s'agissait d'envois forcés, ordonnés et payés par les pouvoirs publics. Les relations d'une colonie autonome avec la mèrepatrie et l'empire prendraient ici une signification que nous ne leur avons jamais connue et que, pour ma part, je repousserais avec la plus grande fermeté. Mais à quoi se réduisent ces envois ? A une levée volontaire, à la permission donnée à des jeunes gens
de s'enrôler sous un drapeau qui est le leur...
"Qu'est-il survenu depuis pour justifier les alarmes de l'honorable député ? Lequel de nos droits est menacé ? Où sont les empiétements qu'il redoute ? Il n'invoquera pas, à coup sûr, le départ du dernier corps de troupe qui a été un simple recrutement de droit commun..."
Quelques déclarations isolées d'hommes d'Etat anglais nous ont alarmés ; le dépôt de la correspondance échangée entre Londres et Ottawa nous rassure. Le gouvernement canadien repousse tout changement dans les relations politiques de la colonie avec la métropole. Que voudrait-on de plus ?
Flynn et Louis-Philippe Pelletier — sans donner leurs idées personnelles — ironisèrent à l'adresse de M. Lane, lion subitement métamorphosé en agneau. Les étudiants voulaient l'acclamer, le sacrer grand patriote, et il retire sa motion à la prière des chefs libéraux ! La séance fut levée là-dessus. Le Soleil, selon sa tactique habituelle, parla moins du discours de Lane que du discours de Turgeon, vanté comme un chef-d'œuvre. La clôture de la session provinciale eut lieu quelques jours après, le 26 mars. Le lieutenant-gouverneur sanctionna, entre autres, la loi constituant en corporation la Beauharnois Light, Heat and Power Company.
La session fédérale continuait. Aux Communes se discutait le budget, à grand renfort de discours académiques sur la supériorité du libre-échange ou de la protection. Et sous cette forme se posait encore la question impérialiste, puisque Laurier et Fielding avaient pris l'initiative d'accorder une préférence tarifaire à la Grande-Bretagne. Ils avaient pensé satisfaire à la fois les libéraux libre-échangistes, puisque cette mesure aboutissait à une diminu-
tion du tarif, et les conservateurs impérialistes, puisque cette mesure favorisait la Grande-Bretagne. Mais Bourassa ?
Bourassa ne reconnaissait à aucun des deux systèmes une supériorité absolue. Les libéraux se croient tenus à des professions de foi libre-échangistes, les conservateurs à des professions de foi protectionnistes. Or, dit Bourassa, tout dépend des temps, des lieux, des circonstances. A l'heure actuelle, au Canada, je suis protectionniste, non par doctrine, mais parce qu'il me paraît opportun de protéger les industries canadiennes ; cependant, un tarif doit être élastique, se plier aux circonstances. Mais je dénonce un marché de dupes : le tarif "préférentiel" accordé à l'Angleterre, sans contrepartie. Bourassa énuméra les sacrifices consentis par le Canada — de la préférence tarifaire à l'envoi des contingents en Afrique. Qu'avons-nous reçu en échange ? Rien. En somme, l'impérialisme consiste, pour nous, à tout donner et ne rien recevoir. Il faut que cela cesse ; il faut que nos gouvernants, cet été, expriment et servent nettement à Londres la primauté des intérêts canadiens. l
Bourassa déviait la discussion du budget sur son terrain favori. Par un paradoxe apparent — qui ne saurait surprendre les observateurs de la politique ou les étudiants de l'histoire — c'est le parti libéral, né des campagnes autonomistes de Papineau, qui a posé les premiers jalons de l'impérialisme économique, par l'établissement de la préférence britannique, et de l'impérialisme militaire, par la participation à la guerre du Transvaal. Bourassa, encore très attaché à ce parti, en ressentait une gêne. Mais il n'agissait pas par pur entraînement vers une