Débats de 1902 ; texte français, page
cord. Si la motion cache un piège, Laurier l'évite. Il rend hommage aux bonnes intentions des deux députés, conteste seulement l'opportunité de la démarche. Il craint qu'une telle manifestation d'opinion — d'un caractère officiel si la Chambre et le gouvernement s'y associent — ne rende les Bœrs exigeants et n'entrave les pourparlers de paix. Laurier produit une impression de doigté, d'habileté extrêmes. Il paraît si pondéré, si sage, que Monk se joint à lui ; Charlton et Bourassa n'ont qu'à retirer leur motion.
Toute cette période de 1902 — on le verra mieux par la suite — est caractérisée par ce jeu de balancier: Une partie de l'opinion, conduite par Bourassa, s'inquiète des pressions impérialistes ; cette opinion s'émeut, avec une intensité croissante, jusqu'au jour où un geste ou une déclaration de Laurier rassure le peuple. Puis Laurier semble de nouveau céder à l'impérialisme, l'opinion s'émeut de nouveau, jusqu'à un nouveau geste ou une nouvelle déclaration de Laurier. Et ainsi de suite... L'adresse de Laurier déjouait la fougue de Bourassa.
Celui-ci n'en était pas moins devenu grande vedette. Les journalistes de Montréal organisant une soirée au Monument National, au bénéfice des enfants de colons, c'est à Bourassa qu'ils demandèrent une conférence, pour attirer la grande foule. La soirée eut lieu le 27 avril. Les étudiants y vinrent en corps, en chantant. Après une saynète de Louvigny de Montigny, en lever de rideau, et une allocution de Godfroy Langlois, au nom du comité des journalistes, Bourassa parla du "Patriotisme canadien"-
Il définit le patriotisme canadien, en chercha l'origine, en énuméra les devoirs. Et d'abord, sommes-nous Français ou Canadiens ? Aucun doute
n'est possible mous sommes essentiellement et avant tout Canadiens. Certes, nous ressentons pour la France, dans ses joies et dans ses malheurs, une sympathie spontanée — et légitime. Mais défionsnous de la voix du sang, parfois mauvaise conseillère. Réservons au Canada le meilleur de notre amour. Et que les Anglais le sachent : si nous refusons de nous associer à leur impérialisme, ce n'est ni par haine pour eux ni par fidélité à la France, mais par dévouement exclusif à notre pays.
Le même principe dicte notre attitude envers l'Angleterre :
"Je pourrais cueillir des applaudissements faciles en faisant de notre situation une peinture sombre, en dénonçant l'Angleterre et ses institutions, en disant toujours et quand même du mal de l'Angleterre. Je ne le ferai pas pour deux raisons. D'abord parce que je ne crois pas au soulèvement des préjugés de race. Ensuite parce que ce serait injuste. On sait que je n'ai pas coutume de cacher ma façon de penser. Ma condamnation de la politique de l'Angleterre me donne le droit de louer au besoin ce pays sans être accusé de flagornerie..."
On rencontre en Angleterre des hommes aux idées droites et à l'âme généreuse. Nous sommes liés à l'Angleterre par contrat. Nous lui devons une fidélité loyale et digne, qu'il serait d'ailleurs ridicule d'afficher à tout propos et hors de propos. NOUS NE LUI DEVONS NI RANCUNE, NI RECON- NAISSANCE.
De même, aucune raison n'empêche l'affection entre nos compatriotes de langue anglaise et nous. Soyons à leur égard conciliants, tolérants, généreux ; exigeons qu'ils nous le rendent. Ne rampons pas ; n'insultons pas. Soyons fiers pour conquérir leur estime.
Cette manifestation, comme toutes celles de
Bourassa, fut très commentée. Le sujet même de la conférence trahit les hésitations d'un peuple au patriotisme encore indéfini. Le député de Labelle préconisait un patriotisme canadien, dans lequel les Canadiens anglais et les Canadiens français pourraient communier, tout en gardant leurs traditions respectives et en se vouant une estime mutuelle. Ses idées continuaient d'être déformées ; les uns n'en retenaient que le détachement de l'Angleterre, les autres n'en retenaient que le détachement de la France. Bourassa lui-même, emporté par son tempérament, suscitait par quelque sarcasme les exagérations de ses disciples et la fureur de ses adversaires.
En ce qui concerne les relations avec la France, la question restait d'ordre sentimental et théorique. En ce qui concerne les relations avec l'Angleterre, la proximité de la conférence de Londres lui donnait au contraire une actualité pratique. La Chambre de commerce de Toronto exprima un voeu favorable à la politique et même à la défense impériales. La Chambre de commerce (canadiennefrançaise) de Montréal répliqua, le 7 mai, par des résolutions envoyées au gouvernement fédéral, et que Bourassa aurait pu signer. En fait, comment ne pas déceler l'influence de Bourassa ? J.-X. Perrault, ancien député de Richelieu, fondateur et animateur de la Chambre de commerce, était aussi vice-président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Ce vétéran partageait les transports des jeunes "patriotes", et ne manquait pas un discours du député de Labelle. D'ailleurs quelques industries canadiennes, en particulier celle de la chaussure, assez active à Montréal et à Québec, souffraient réellement de la concurrence britannique. Les résolutions de la Chambre de commerce de-
mandaient à la Grande-Bretagne des concessions tarifaires, en échange des concessions spontanément accordées par le Canada. Et quant à la défense impériale, le pays a payé sa part, en construisant l'Intercolonial et le Pacifique-Canadien ; il doit à l'avenir réserver toutes ses ressources pour son propre développement.1
Laurier aurait bien voulu satisfaire à la fois la Chambre de commerce de Toronto et celle de Montréal. En 1899, tandis que le premier ministre écartait encore assez vivement l'idée d'une participation à la guerre du Transvaal, le ministère de la Milice précipitait les préparatifs et constituait les cadres du premier contingent.2 Par inclination personnelle, Laurier aurait préféré s'abstenir. En 1902, tandis que le premier ministre émeut la Chambre en déclarant : "Les travaux publics, la colonisation... voilà le champ où doit s'exercer notre activité, et ce serait un crime de détourner une partie des deniers nécessaires à l'accomplissement de ces travaux pour acheter des canons, des fusils...", son collègue sir Frederick Borden, ministre de la Milice, adjuge un contrat à l'Ecossais Charles Ross, vétéran de la guerre du Transvaal, pour le réarmement des forces régulières et volontaires du pays. Aujourd'hui encore, sans brusquer l'opinion opposée, Laurier préférerait satisfaire l'opinion proprement canadienne. Faut-il le répéter avant de clore la session et de partir pour Londres ? Le 12 mai, R. L. Borden s'inquiétant des dispositions d'esprit dans lesquelles le premier ministre boucle ses valises, Laurier redit son éloignement de l'impérialisme militaire :
1. Texte dans les journaux des jours suivants (La Presse, 9 mai 1902).
"Si l'on projette tout simplement de discuter quelle part le Canada devra prendre à sa propre défense, et dans quelle mesure nous devons être prêts à sauvegarder l'intégrité du pays où nous sommes nés et qui a reçu notre foi, où sont toutes nos espérances et nos affections, nous serons certainement toujours disposés à discuter un semblable sujet... Mais la politique contemporaine comprend, tant à l'étranger et en Angleterre qu'au Canada, et peut-être même dans cette Chambre, une certaine école qui ne désirerait rien tant que de plonger le Canada dans ce gouffre du militarisme qui est aujourd'hui le fléau de toute l'Europe. Je ne suis pas en faveur d'une semblable politique..."
L'opinion canadienne-française, et les jeunes partisans de Bourassa eux-mêmes, ne pouvaient demander davantage. A cette séance du 12 mai, Charles Mardi, député de Bonaventure, proposa de créer un port de mer en Gaspésie — de préférence, à Paspébiac, sur la rive nord de la baie des Chaleurs, accessible toute l'année. Rodolphe Lemieux observa que Gaspé — dans son comté — serait encore préférable. L'un ou l'autre fournirait la ligne la plus courte avec l'Europe, après la fermeture du Saint-Laurent. Ce voeu devait rester platonique, et l'on constate, une quarantaine d'années plus tard, que rien n'est encore accompli pour faire de Gaspé le grand port qu'il pourrait être toute l'année.
Vers la fin de la session, après des luttes épiques au Comité des chemins de fer, les compagnies projetant de construire un pont de Montréal à Longueuil retirèrent leurs demandes de charte, devant l'opposition acharnée du Grand-Tronc et du Pacifique. Par contre, Cochrane ayant succédé à Préfontaine, le conseil municipal et la Commission du port s'accorderaient plus facilement avec Tarte — dans l'intérêt de Montréal. Cochrane chargea
l'ingénieur Kennedy, de la Commission du port, de s'entendre avec les ingénieurs du ministère des Travaux publics, à Ottawa, sur les moyens et les projets de construction d'un élévateur. Au début d'avril, le contrat fut accordé à un M. Weber, dont Tarte approuvait les plans. Weber devait construire l'élévateur pour le 1er août 1903.
Les chambres fédérales furent prorogées le 15 mai.
Il restait à peine un mois avant le départ de Laurier. Impérialistes et anti-impérialistes multiplièrent les efforts pour influencer le premier ministre, qui reçut une pluie de lettres, articles de journaux, mémoires, résolutions de sociétés. Les Canadiens français, unanimes, demandaient la résistance à l'impérialisme.
Au début de juin, les Chambres de commerce du Canada tinrent leur congrès à Toronto. J.-D. Rolland y lut un mémoire de la Chambre de commerce de Montréal, résolument hostile à l'impérialisme, surtout à l'impérialisme militaire. Les hommes d'affaires canadiens-français demandèrent au congrès de se prononcer contre la participation obligatoire aux guerres de l'Empire, en hommes et en argent. Le Board of Trade de Montréal (chambre de commerce essentiellement anglaise) présenta une résolution de sens contraire.
La motion du Board of Trade donna lieu à de longues discussions, au congrès de Toronto et dans la presse de tout le pays. J.-X. Perrault, délégué de la Chambre de commerce, agissait en même temps comme correspondant du journal de Tarte. On imagine le sens général de ses articles. En fin de congrès, la motion du Board of Trade passa presque par surprise : huit délégués canadiens-français ayant déjà quitté Toronto, la majorité de huit
voix représentait, pour les impérialistes, une précaire victoire. Aux délégués porteurs des résolutions du congrès, Laurier répondit que le gouvernement canadien n'entendait rien changer aux relations politiques et militaires avec la Grande-Bretagne.
Le 1 2 juin, la Presse publia une lettre ouverte de J.-X. Perrault, adjurant Laurier d'élever le Canada au rang de nation souveraine, sans autre lien avec le reste de l'Empire que la communauté de souverain. Sir Wilfrid et ladv Laurier partaient ce jour-là. Duffy, trésorier provincial, partait aussi, pour représenter la province de Québec au couronnement d'Edouard VIL La Patrie, renseignée de première main par Tarte, rassurait une dernière fois l'opinion :
"Nous voyons partir notre chef avec une confiance absolue, avec l'assurance profonde qu'il veillera làbas à la conservation de notre autonomie.."
Cependant l'inquiet Tardivel exprimait encore des appréhensions, dans la Vérité. Le Soleil, porteparole de Laurier à Québec, lui répondit, le 1 7 juin :
"Nous sommes en position de déclarer que sir Wilfrid Laurier ne consentira, pour aucune considération au monde, à charger le Canada d'une part quelconque de la défense de l'Empire.
"...La "Vérité" devra être satisfaite de cette explication, que nous ne donnerions certainement pas aujourdhtri si nous avions le moindre doute qu'elle puisse être contredite plus tard par les événements."
Voilà les jeunes gens privés de tout motif d'agitation, d'opposition — et bien marris ! Ils n'avaient plus de journaux. La société mutuelle qui soutenait le Pionnier — L'Union Franco-Cana-
dienne — avait entraîné ses adhérents dans de mauvaises affaires. Helbronner, vengeur des petits épargnants, fît la guerre aux fondateurs de la Société, plus inexpérimentés et plus imprudents que coupables. Il y eut procès ; la mutuelle et le Pionnier disparurent. Quant à L'Evénement, les frères Demers, débiteurs de $130,000 à la Canada Paper Co., aboutissaient à la faillite. Le 27 mai 1902, devant une salle bondée d'hommes politiques et de journalistes, le syndic mit aux enchères l'immeuble, le titre et le matériel du journal. Deux groupes se disputèrent les enchères : Louis-Joseph et Eugène Tarte, venus de Montréal, et les conservateurs — les "castors" — Louis-Philippe Pelletier, Philippe Landry, Thomas Chapais, Isidore Belleau, Thomas-Chase Casgrain, Wenceslas Larue, François-Xavier Drouin. A la surprise de J.-L. Demers, son frère et ex-associé Sylvio mit la plus grosse enchère et enleva le tout. Il agissait pour le compte du groupe conservateur, et Louis-Philippe Pelletier devint le maître de L'Evénement. Pelletier, redouté par Parent, convoitait tout probablement la succession de Flynn à la tête de l'opposition provinciale. Le Soleil se battit aussitôt contre L'Evénement, comme L'Electeur s'était battu, dix ans plus tôt, contre l'éphémère Matin, du même Pelletier. Mais L'Evénement, journal d'opposition, serait une feuille conservatrice, organe d'un groupe d'hommes politiques classés et arrivés. A Montréal, des conservateurs plus jeunes, désireux d'échapper à la tutelle des financiers Forget et Beaubien, obtinrent des souscriptions de Monk et de Bruno Nantel, et fondèrent l'hebdomadaire Rappel. Les collaborateurs du Rappel : Alphonse Nantel, Arthur Sauvé, Aégidius Fauteux, et le jeune député de Laval, Emile Léonard, revendiquaient les
droits des Canadiens français, "libres de fait" dans l'Empire britannique. C'est dire qu'ils se rapprochaient des idées bourassistes. Us n'en étaient pas moins conservateurs. Les jeunes nationalistes, méprisant les vieilles équipes et prétendant se dégager du parti bleu comme du parti rouge, avaient perdu, sans compensation, leur principal soutien de presse à Québec.
A leur âge, on ne se décourage pas facilement. L'un d'entre eux, Napoléon Garceau, influent à Drummondville, projetait depuis longtemps d'y tenir une grande manifestation pour la Saint-Jean Baptiste. A 34 ans, Garceau — un petit coq, ressemblant à Philippe-Auguste Choquette par le physique et par le caractère — était un des aines du groupe. Avocat à Montréal, il avait mené la vie à grandes guides et conduit de beaux équipages. Puis il s'était juré de faire peau neuve à Drummondville, de se créer une situation et un nom. Et il se tenait parole. Avec une petite feuille combattive, la Justice, il secouait l'inertie des bons vieux conseillers municipaux et commissaires d'école, il faisait parler de lui et s'imposait. Au bout de deux ans, il se sentit assez fort pour frapper un grand coup, avec l'aide de ses amis de Montréal.
On inviterait Bourassa et Monet. Le projet initial comportait la censure des indécisions et imprécisions de Laurier. Le premier ministre se prononçant d'une manière formelle, il n'est plus possible de le censurer ; il y a lieu, au contraire, de le féliciter. Faut-il, pour autant, renoncer au beau projet ? Non pas ; il sera toujours utile d'encourager Laurier dans ses bonnes résolutions. Garceau forme un comité, lance ses invitations pour le 19 juin — afin de ne pas concurrencer les fêtes pré-
vues pour le 24 à Québec, à l'occasion des noces d'or de la Société Saint-Jean-Baptiste de cette ville. La circulaire de Garceau commence par l'appel de Mercier : "Cessons nos luttes fratricides ! Unissons-nous !" Elle annonce l'intention de donner au premier ministre, par le vote de résolutions énergiques, "l'appui moral dont il a besoin pour résister aux pressions, aux menaces et aux cajoleries, et sauvegarder l'autonomie de notre Canada et l'avenir des Canadiens français". Il y aura grand'messe, défilé de chars allégoriques, assemblée en plein air, banquet. Il y aura Bourassa et Monet ; on invitera par politesse le député du comté, Louis Lavergne, whip du parti libéral (qui a voté l'envoi des contingents) .
Une fête pour Drummondville, une bonne affaire pour ses aubergistes. Les maisons pavoisèrent. Le temps était radieux. Des trains de Nicolet et de Saint-Hyacinthe débarquèrent des centaines de délégués. Le jeune avocat Joseph-Edouard Perrault, fils d'un ancien député libéral de Charlevoix, et protégé de Laurier, conduisait une importante délégation d'Arthabaska. Pour équilibrer l'influence de Louis Lavergne, on avait, sur le conseil de Bourassa, invité son neveu Armand. Ainsi, deux protégés de Laurier représenteraient la plus jeune génération, qui côtoyait la révolte contre Laurier. S'il refusait d'apprendre l'anglais, Armand Lavergne s'exprimait avec éloquence en français. Ardent, remuant, ambitieux, ce beau garçon et beau parleur était la coqueluche des jeunes filles et des étudiants.
On entendit 7 orateurs: les députés Louis Lavergne, Victor Geoffrion, Dominique Monet, Henri Bourassa, les avocats Aimé Beauparlant et Joseph-Edouard Perrault, et l'étudiant Armand Lavergne. Beauparlant, ex-associé d'Odilon Desma-
rais, avait été clerc dans le bureau de Mercier, et s'en souvenait. Il s'intitulait "chaud libéral". Joseph-Edouard Perrault avait vingt-huit ans ; Armand Lavergne, vingt-trois. Dans ce milieu, Louis Lavergne et Victor Geoffrion faisaient figure d'ancêtres, à demi dépaysés. Ils conseillèrent, brièvement, de se fier à Laurier pour enrayer l'impérialisme. Puis ils laissèrent la jeunesse imprimer son cachet à l'assemblée de Drummondville. Perrault se fiait, lui aussi, à Laurier. Monet soutint avec brio que l'impérialisme entrave la marche du Canada vers ses destinées, en nuisant à l'idée d'une patrie unique, d'une nation canadienne. Bourassa fournit naturellement le clou.
Il reprit à Drummondville la thèse affirmée à Montréal : Soyons fiers pour nous faire respecter par nos compatriotes de langue anglaise. Avec eux — ■ la route est assez large pour qu'eux et nous puissions marcher de front — développons un patriotisme non pas français, non pas anglais, mais essentiellement canadien.
Notre mouvement, disent les gens rassis, n'est pas pratique, n'est pas utile ? Trouvez-vous inutile de combattre un projet imposant au Canada une charge annuelle de dix à quinze millions de dollars pour la défense de l'empire ?
On dit encore que le premier ministre a pris une position tranchée sur la question, et que cela suffit. Mais un chef d'Etat subit nécessairement la pression de l'opinion publique. Puisque les partisans de l'impérialisme font des efforts gigantesques pour influencer le gouvernement, n'est-il pas bon et pratique de contre-balancer ces efforts ? Nous demandons à tous, libéraux et conservateurs, d'appuyer le premier ministre, dans sa résistance à l'impérialisme. Que tous comprennent l'importance
de la question, grosse de conséquences pour l'avenir, et la gravité de l'appel !
On vota ces résolutions, préparées chez Garceau :
"Les délégués des comtés de Drummond, Arthabaska, Yamaska et Bagot, réunis en convention à Drummondville pour célébrer la fête nationale, protestent de leur attachement inviolable à leur nationalité et à tous les éléments qui la constituent : leur foi, leur langue, leurs lois, leurs traditions.
"Ils affirment leur fidélité entière à la couronne d'Angleterre, à la mémoire de la vénérable souveraine dont le règne a vu l'aurore tardive des libertés du peuple canadien, et à l'autorité de Sa Majesté Edouard VII, que le peuple de l'Empire acclame aujourd'hui comme son roi.
"Ils proclament également leur fidélité au Canada, leur unique patrie, à sa constitution et à ses libertés, ils se déclarent prêts à sacrifier leurs biens et leur vie pour maintenir l'intégrité nationale, ainsi que leurs pères l'ont fait dans le passé ; mais ils se refusent à accepter des modifications qui diminuent l'indépendance et l'autonomie du peuple canadien, à resserrer davantage les liens qui unissent le Canada à la couronne britannique, et à assumer envers l'Empire des obligations plus onéreuses que celles que la constitution canadienne nous impose et dont la Grande-Bretagne s'est déclarée satisfaite.
"En conséquence, cette convention approuve l'attitude que le premier ministre du Canada a prise à ce sujet à la dernière session du parlement fédéral, et qu'il a déclaré devoir maintenir à la conférence intercoloniale qui doit bientôt se réunir à Londres."
Ces résolutions furent adoptées à l'unanimité, et câblées à Laurier, à Londres où elles arrivèrent
avant lui.1 L'assemblée de Drummondville fut importante, car jusqu'ici Bourassa et Monet avaient exposé leurs idées dans leurs comtés respectifs, en période électorale, ou dans des conférences à Québec et surtout à Montréal. Pour la première fois un programme de politique nationaliste était esquissé devant un grand auditoire populaire.
Ce programme correspondait à un sentiment encore confus, mais très général. Les idées mises en branle par Bourassa s'imprimaient dans la vie intellectuelle du Canada français. A l'Université Laval, en dépit du recteur, des professeurs mêmes les adoptaient. L'abbé Louis-Adolphe Paquet, le théologien apprécié à Rome et déjà surnommé "le premier prêtre du Canada", ne cachait pas son admiration pour le député de Labelle. L'abbé Paquet avait presque terminé la publication de ses commentaires de la Somme, en six volumes. Sa parole claire, son entrain, vivifiaient la théologie ; et les étudiants, pressés autour de sa chaire, connaissaient l'exaltante impression de gravir à sa suite, et
1. Dans son petit volume de souvenirs : "Trente ans de vie nationale", Armand Lavergne écrit au sujet de l'assemblée de Drummondville : "Cette fois-là, les prévisions furent déroutées par la nouvelle que Laurier, à Londres, avait refusé de s'engager plus avant dans les propositions de Chamberlain et avait arboré, ou presque, la doctrine nationaliste. Au lieu d'une discussion contradictoire à laquelle tout le monde s'attendait, ce fut une répétition des baisers Lamourette..." Armand Lavergne a écrit sur ses souvenirs, sans les vérifier, et commis plusieurs erreurs comme celle-ci. La nouvelle de l'énergique attitude de Laurier à Londres n'a pu modifier l'allure de l'assemblée, pour cette raison majeure que le 19 juin 1902 Laurier n'était pas encore à Londres. Il était sur l'Océan, en proie au mal de mer ; il débarqua le 21 à Liverpool et fut à Londres le 22.
sans peine, des sommets. Plusieurs de ces disciples, dont l'abbé Lortie, enseignaient à leur tour et collaboraient, avec enthousiasme, à son œuvre de rénovation scolastique. L'abbé Lortie et l'avocat Adjutor Rivard venaient de fonder, à l'Université même, la Société du Parler français. Ils étudiaient le glossaire canadien, et leurs études philologiques s'inspiraient d'un sentiment national.
Québec devait fêter du même coup, le 24 juin, le cinquantenaire de l'Université et les noces d'or de la Société Saint-Jean-Baptiste. Thomas Chapais, président de la Société Saint-Jean-Baptiste, et l'abbé Mathieu, recteur de Laval, promu, à cette occasion, protonotaire apostolique, organisèrent une seule fête. Ils tombèrent d'accord pour charger l'abbé Paquet du principal discours de circonstance ; et le théologien reçut la prélature, en même temps que le recteur. Mgr Bégin, archevêque de Québec ; Charles Fitzpatrick, membre du cabinet fédéral ; Adélard Turgeon, porte-parole du cabinet provincial ; F.-D. Monk, chef conservateur ; le consul de France Alfred Kleczkowski, très brillant et très apprécié, prononceraient des allocutions — outre Thomas Chapais et Mgr Mathieu, chefs des institutions jubilaires.
Une nuée de voitures amena la foule de partout ; trente mille personnes défilèrent en rangs devant cinquante mille autres personnes. Les orateurs parlèrent sur la terrasse. Poste unique, d'où la ligne d'horizon suit les coteaux de Lévis, s'accroche à la proué de l'île d'Orléans, danse un moment dans la buée des chutes de Montmorency et s'enfuit, en bondissant, sur la crête des Laurentides. Mgr Paquet était la simplicité faite homme, et prêtre, et théologien. Mais, entraîné par son thème, il accomplit un extraordinaire effort oratoire — à la suite
duquel il perdit complètement le sens de l'ouïe. Son thème : "Vocation de la race française en Amérique."
Il existe une vocation pour tous les peuples ; mais quelques-uns d'entre eux ont l'honneur d'être appelés à une sorte de sacerdoce. La race française remplit, en Amérique, une vocation spéciale — religieuse et civilisatrice : "Oui, sachons-le bien, nous ne sommes pas seulement une race civilisée, nous sommes des pionniers de la civilisation ; nous ne sommes pas seulement un peuple religieux, nous sommes des messagers de l'idée religieuse : nous ne sommes pas seulement des fils soumis de l'Eglise, nous sommes, nous devons être du nombre de ses zélateurs, de ses défenseurs et de ses apôtres. Notre mission est moins de manier des capitaux que de remuer des idées ; elle consiste moins à allumer le feu des usines qu'à entretenir et à faire rayonner au loin le foyer lumineux de la religion et de la pensée."
Voilà qui s'enchaînait aux idées de Tardivel, et même aux conférences prononcées par Bourassa, au Monument National et à Drummondville. Les deux idées majeures de ce thème : mise en garde contre l'industrialisation excessive ; rayonnement intellectuel en dehors de la province ; ces deux idées s'adaptaient étroitement à la pensée nationaliste. Vingt-trois ans plus tard, un vice-recteur de l'Université de Montréal rééditera cette conférence de Mgr Paquet, en l'appelant "le bréviaire du patriote canadien-français".
Vocation de la race française en Amérique : Mgr Duhamel, archevêque d'Ottawa, venait d'adresser au cardinal Ledochowski, préfet de la Propagande, un mémoire contre les prétentions du clergé irlan-
dais sur l'Université d'Ottawa.1 Turgeon, l'éloquence du cabinet provincial, prenait volontiers la parole dans les fêtes franco-américaines. Bourassa, au début de 1 902, avait visité les centres de Lowell et de Worcester. Les Franco- Américains de la Nouvelle-Angleterre gardaient de l'attachement au pays de Québec. Ils venaient y voir leurs parents. Ils venaient aux grandes manifestations comme celle du 24 juin. Ils s'abonnaient aux journaux de Québec et de Montréal. La Pressa tenait une rubrique franco-américaine. Elle ne craignait pas de protester vigoureusement contre l'attitude des évêques irlandais de la Nouvelle-Angleterre, qui excluaient les prêtres canadiens de la direction des affaires religieuses et contrecarraient la survivance francoaméricaine.2 La province de Québec pourrait s'émouvoir pour cette cause comme pour les écoles de l'Ouest.
La direction de paroisses franco-américaines par des prêtres canadiens était le meilleur instrument de liaison, de survivance. Pour ne rappeler que cet exemple, l'abbé Paul-Eugène Roy avait quitté l'Université Laval, en 1890, pour fonder une paroisse dans le Connecticut ; il était rentré en 1899, à l'appel de Mgr Bégin, pour apurer les comptes de l'Hôtel-Dieu avant de fonder la paroisse Jacques- Cartier à Québec. Quelques chefs laïcs — médecins et journalistes — entretenaient des relations avec leurs confrères du Canada français. A leur tour, les cercles médicaux de la province, sur l'initiative du Dr J.-M. Beausoleil, ancien professeur de l'Ecole Victoria, entretenaient des relations avec la Faculté de Paris, participaient à des congrès
Le mémoire est daté du 20 avril 1902.
La Presse, 17 août 1901.
français. Certains professeurs de collèges se méfiaient encore des idées françaises, présumées avancées". Mais Saint-Sulpice venait de fonder, a ses frais, une chaire de littérature française à l'Université Laval de Montréal. Le professeur français titulaire de cette chaire, Pierre de Labriolle, exerçait une réelle influence sur son auditoire d'étudiants, de prêtres, de gens du monde. La province de Quebec puisait à la source la vie intellectuelle française qu'elle faisait ensuite rayonner, dans la mesure de ses moyens, sur le continent américain. Quelques jeunes hommes croyaient la province assez forte pour irradier désormais sa propre chaleur. Ils croyaient le temps venu d'écarter la tutelle intellectuelle française, comme la tutelle politique anglaise et la tutelle économique américaine. * * *
A Londres, des égards exceptionnels entourèrent sir Wilfrid et lady Laurier. Un page du roi et un équipage royal, portant la livrée ecarlate dtdouard VII, se tenaient en permanence a leur disposition, à la porte de l'hôtel Cecil. Le moindre secrétaire de la délégation canadienne était étourdi d'invitations — et de propagande impérialiste. Une grave maladie du roi retarda les fêtes du couronnement, mais la conférence entama ses travaux.
Laurier ne se laissera pas amollir par les prévenances, répétait le Soleil de Québec. On ne lui arrachera aucune concession "qu'il craindrait de faire devant ses électeurs de Saint-Roch et de Saint-Sauveur".
On n'ignorait pas les visées impérialistes de Chamberlain, qui trouvaient des appuis au Canada même. Lord Strathcona, devenu l'ami de Laurier, cherchait sans doute à l'influencer. Des Onta-
riens — y compris le premier ministre de la grande province — lancèrent le projet de placer, à l'avenir, les lieutenants-gouverneurs à la solde — et aux ordres — du gouvernement impérial. La Presse, où Dansereau reflétait le plus souvent la pensée de Laurier, protesta dans un éditorial du 4 juillet :
"Nous redoutons toute mesure qui, au lieu de détendre le lien colonial, tend à le resserrer, et les avantages financiers, honorifiques et autres que l'on peut nous prodiguer coûteront toujours trop cher à notre autonomie pour que nous soyons justifiables de les rechercher."
Laurier était bien averti. A Londres, il lisait régulièrement la presse canadienne, et correspondait avec Willison, avec Dansereau, avec Pacaud, avec David, voire avec M. Colin, Supérieur de Saint-Sulpice.1 Laurier et Fielding signalèrent au gouvernement britannique le mouvement d'opinion traduit par le discours de Bourassa aux Communes et par une résolution de la Chambre de commerce de Montréal. Il serait bon, pour l'opinion publique, que l'Angleterre réponde au tarif "préférentiel" par un geste de réciprocité, en faveur des producteurs canadiens. Les commerçants anglais usaient et abusaient de la préférence tarifaire. Ils importaient de France, de Belgique et d'Allemagne des objets fabriqués, demi-finis, les finissaient en Grande-Bretagne et les réexportaient au Canada, en bénéficiant de la préférence britannique. Mais une mesure de réciprocité, avantageant le bétail ou les produits laitiers du Canada, eût lésé des intérêts britanniques. Les grands éleveurs, qui étaient
1. Les archives de la paroisse Notre-Dame, à Montréal, conservent deux lettres de Laurier à M. Colin, datant de cette époque.
les grands propriétaires fonciers, membres des cercles aristocratiques de la capitale, repoussèrent avec dédain la prétention des "coloniaux". Les autorités impériales écartèrent la suggestion des ministres canadiens. Ceux-ci n'insistèrent pas, mais à leur tour ils fermèrent l'oreille aux suggestions impériales. Le prestige et l'adresse de Joseph Chamberlain se dépensèrent en pure perte. "Il nous est venu, dit Chamberlain, un souffle glacé des neiges canadiennes." Mais le premier ministre de l'Australie, Edmund Barton, était encore plus récalcitrant que Laurier. Lui aussi avait promis avant son départ de résister à l'impérialisme, et il tint parole. Au cours d'une cérémonie, Chamberlain, passant sous l'arc de triomphe du Canada, couvert de belles gerbes de blé, fit une chute et reçut de sérieuses contusions. Les peuples sont encore plus superstitieux que les individus ; cet accident parut un présage.
C'est en effet l'honorable Arthur Balfour, et non pas l'honorable Joseph Chamberlain, qui recueillit l'héritage de lord Salisbury, premier ministre démissionnaire. Cette succession consacrait l'échec impérialiste, dû en bonne partie à l'attitude de Barton et de Laurier.
La province de Québec s'en réjouit. L'impérialisme militaire, observaient Tardivel et quelques autres, eût constitué pour le Canada un marché de dupes : comment la Grande-Bretagne, si péniblement victorieuse en Afrique du Sud, défendraitelle le Canada contre son seul ennemi possible, les Etats-Unis ? La Presse le dit à son tour (14 juillet 1902) :
"...Le duc de Devonshire nous laisse entendre que si les colonies ne contribuent pas à la défense de l'Empire, elles auront à voir elles-mêmes, et seules, à la protection de leur sol. Dans la pratique, il ne sau-
rait en être autrement, pour le Canada, au moins. Comment l'Angleterre pourrait-elle nous défendre contre la seule agression possible, mais peu probable, celle des Etats-Unis ? Mettrait-elle à notre disposition tout le bon vouloir imaginable pour lever ses recrues et vider ses casernes qu'elle ne saurait jamais avoir raison d'un peuple plus riche qu'elle et qui peut nous atteindre, dans le temps de le dire, par cent côtés à la fois... La défense de l'Empire par tous est une illusion dont nous ne devons pas être dupes...
"...Quant à nous, Canadiens... nous ne pouvons nous laisser emporter par des envies de gloire militaire qui nous jetteraient dans des armements ruineux et détourneraient notre population, presque toute passionnée des arts de la paix, hors du chemin de ses destinées nationales."
Dansereau traduisait ainsi la pensée de Laurier, qui l'en remerciait dans ses lettres.1 Cependant Laurier et plusieurs de ses ministres ne se bornaient pas, à Londres, à cette attitude négative. Avec l'aide de lord Strathcona, ils profitèrent de leur contact avec les autorités britanniques pour avancer le vieux projet d'une ligne de navigation rapide entre l'Angleterre et le Canada, subventionnée par les gouvernements des deux pays. Ils prièrent les chefs du Pacifique-Canadien de les rejoindre à Londres, avec une offre.
Magnifique, dit-on à Québec, pourvu que les bateaux s'arrêtent ici.
Excellent, reprit-on à Montréal, pourvu que les bateaux remontent jusqu'à nous.
Israël Tarte, en voyage d'inspection, arpentait le pays, par fer et par eau, par monts et par vaux, du lac Saint-Jean au lac Erié.