Archives privées de M. J. -Lucien Dansereau
Mouvement en faveur de la colonisation — Aspects québécois et canadiens-français du patriotisme canadien, qui se développe avec le pays lui-même — Israël Tarte, le protectionnisme et la devise: Le Canada pour les Canadiens" — Retour triomphal de Laurier et démission de Tarte — Raymond Prefontaine, ministre de la Marine et des Pêcheries.
"Notre mission est moins de manier des capitaux que de remuer des idées ; elle consiste moins a allumer le feu des usines qu'à entretenir et a faire rayonner au loin le foyer lumineux de la religion et de la pensée." Ces paroles de Mgr Louis-Adolphe Paquet, prononcées à Québec dans une circonstance solennelle, résument une opposition de tendances, de doctrines, qui marquera désormais la vie de la province. Une sorte de perpétuel dualisme préside à l'histoire des peuples. Ce sont les Guelfes contre les Gibelins, les Anglais contre les Français, les catholiques contre les protestants, les conservateurs contre les libéraux, Chapleau et Mercier. Rive nord et rive sud. L'Eglise et l'Etat. L'industrie et l'agriculture. La ville et la campagne. Montréal et Québec. Est et Ouest. Pacifique et
Grand -Tronc. Tradition et progrès. Réaction et révolution. Ne serait-ce pas une loi historique que la vie d'un peuple est toujours aimantée, dominée par quelque grand conflit entre deux factions, deux régions, deux tendances, deux intérêts ?
Parent, homme d'affaires, croit au feu des usines plus qu'au rayonnement de la pensée. Il croit à l'industrie. La rigueur du climat, la brièveté de la saison entraveront toujours l'agriculture, dans la province de Québec. Sans souci de la neige, l'industrie travaille toute l'année. Parent cède des coupes de bois et des chutes d'eau à des capitalistes aux reins solides, en leur imposant un cahier des charges — et, le cas échéant, un dédit. Il ne recommencera pas, avec les chutes d'eau, l'expérience de ses prédécesseurs accordant chartes et privilèges à des compagnies de chemins de fer à moitié fictives, incapables de mener leur entreprise à bonne fin. Mais qu'un Aldred, un Shaughnessy, un Price ou un Dubuc lui soumette un projet d'envergure : Parent est prompt à le comprendre et à l'approuver. Cette politique favorise les "gros", les capitalistes, les trusts, à n'en pas douter. Il ne faudrait pas croire, cependant, que ces grandes compagnies ont des débuts faciles. (Pas plus que le Pacifique-Canadien n'eut des débuts faciles.) Les finances de la Shawinigan sont encore mal assurées. Il est arrivé aux Forget d'endosser un chèque de $50,000, émis par cette compagnie, et que les banques n'auraient pas payé. De même, la Banque de Montréal n'a consenti un prêt de $500.000 à la Laurentide que moyennant la garantie personnelle de Van Horne, président et principal actionnaire. Van Horne n'est pas tellement convaincu de l'avenir de la Laurentide. Il dégagerait volontiers ses capitaux, en cédant ses actions à des Américains. Ceux-ci — le
groupe de l'International Paper, nouvellement formé en Nouvelle- Angleterre — visitent l'usine de Grand' Mère, puis se dérobent, sur les conseils d'un jeune expert, George Cahoon. Van Horne rencontre secrètement Caboon, et lui demande ses raisons. Eh bien, dit l'expert, voici mes calculs ; le bois vous revient plus cher que vous ne croyez ; puis la pulpe ne paie pas assez ; il faudrait intensifier la fabrication du papier. Frappé par cette argumentation, Van Horne engage sur-le-champ Cahoon, qui sera désormais l'âme de la Laurentide. Ailleurs des compagnies rivales se combattent. Au Saguenay, les Price entravent les efforts de Dubuc. Ils lui soufflent les meilleures limites, lui contestent l'accès des quais. Ils lui opposent, dans les procès, un avocat solide, l'ancien député Louis de Gonzague Belley. Price et Dubuc se disputent l'influence au conseil municipal de Chicoutimi ,et c'est pour défendre ses intérêts, autant que pour servir de hautes conceptions sociales, que Dubuc fait publier la Défense, où il a engagé Paul Tardivel. Les industriels rencontrent plus d'obstacles qu'on ne le croit, mais ils ne s'arrêtent pas. Les compagnies d'électricité, surtout, marchent de l'avant. En 1902, la Montréal Light, Heat and Power absorbe l'Impérial Electric Company, qui fournissait l'est de Montréal. La Shawinigan Water and Power pose sa ligne de transmission de Shawinigan à Montréal. Sur les rives du Saint-Maurice, impropres à la colonisation, des ouvriers s'affairent. Enfin la Beauharnois, Light, Heat and Power Company reçoit sa charte. Un barrage et des vannes, propriété de l'Etat fédéral, modifiant le débit de leur canal, les frères Robert intentent un procès à la Couronne, pour faire préciser leurs droits. Le destin de la Beauharnois, à peine constituée, celui
Histoire de la Province de Québec — X. 5
même de la Shawinigan et de la Montréal Light, Heat, sont imprévisibles ; mais dès ce moment les pions d'une, partie formidable sont posés sur l'échiquier — sur la face de la province. Herbert Holt est en selle.
Parent poursuit cette œuvre d'expansion économique, commencée par lui sous le gouvernement Marchand, et qu'achèveront des successeurs formés à son école. Il tient à l'équilibre du budget provincial et, si possible, à un léger excédent. Il voudrait changer le montant, voire l'assiette du subside fédéral. Laurier le prie d'attendre son retour d'Europe.
La Providence suscite-t-elle, à chaque heure de l'histoire, l'homme nécessaire ? Mercier a réveillé, enflammé la province ; de Boucherville, Taillon, Flynn et Marchand l'ont reposée ; Parent équarrit les bases de son développement industriel. Il semble que Mercier ait prévu cette phase. Au lendemain des élections de 1890, dans un discours prononcé à Saint-Romuald, Mercier annonçait l'intention d'attirer des capitaux étrangers pour l'exploitation des richesses, et en particulier des pouvoirs d'eau de la province.1 Mercier n'était pas un génie, sans doute, mais son patriotisme lui conférait des dons de visionnaire, de précurseur. Mercier s'y serait pris sur une grande échelle. Trop grande, peut-être. Parent ne joue ni à l'orateur, ni au grand patriote. Il manque de distinction, d'éloquence, voire d'élévation. Premier ministre, il est resté le maire de Québec, le "p'tit gars de Saint- Sauveur", l'échevin tutoyeur que les électeurs réveillent à onze heures du soir en disant : "J'ai
pensé que c'était le bon temps pour vous poigner." Dans les cérémonies solennelles, parmi les cvêques, les recteurs, les consuls, ce n'est jamais Parent, mais Turgeon qui épanouit les fleurs de la rhétorique officielle. Certains en éprouvent de la surprise, et comme un semblant d'humiliation. La province, chuchote-t-on, ressent la nostalgie de l'éloquence. Il faudrait à Québec l'équivalent du premier ministre fédéral, Laurier à la langue d'argent. D'imperceptibles froissements se produisent entre Parent et ses jeunes collègues, brillants, combatifs et prodigues. Marchand l'avait prévu. Entre le Québécois Parent et le Montréalais Gouin, l'abandon n'a jamais régné. Gouin est encore un jeune ministre. Turgeon compte des admirateurs, et même, en la personne de Dechène, un coéquipier dans le ministère. Turgeon et Dechène sont restés les batailleurs qui ne laissent jamais sans riposte une attaque contre la mémoire de Mercier. François-Gilbert-Miville Dechène, député de l'Islet et ministre de l'Agriculture, mourut dans la force de l'âge, le 10 mai 1902, quelques jours après son frère Arthur, devenu sénateur. C'était au moment où Laurier, préparant son départ pour Londres, ajournait le projet d'une révision des subsides. Laurier, Tarte, Parent et Turgeon se concertèrent. Turgeon remplaça son camarade Dechène au ministère de l'Agriculture. Le secrétariat provincial revint au député de Québec-Centre, Amédée Robitaille, travailleur à la parole facile, qui possédait des qualités de tribun, mais aussi des titres proprement politiques. Organisateur des forces libérales dans le district de Québec, il avait obtenu, aux élections de 1896 à 1900, des résultats dépassant les espérances. Et voilà qui confère des droits au gouvernement, dans le régime des partis.
Turgeon et Robitaille prêtèrent le serment d'office devant sir Louis Jette, le 30 juin. Lomer Gouin, ministre de la Colonisation et des Travaux publics, restait à son poste — le plus difficile à occuper, à cette époque. On voyait poindre une rivalité entre les deux étoiles montantes, Gouin et Turgeon.
La mort de Dechène affaiblit le gouvernement, à l'heure où s'enflaient les campagnes contre la politique forestière et l'état précaire de la colonisation. Le congrès d'octobre 1898 avait déclenché un sourd mouvement d'opinion. Les campagnes de Nantel et de l'abbé Dugas l'alimentèrent. Nantel reprend sa collaboration à la Presse. Des plaintes de colons affluent. Sur un plan plus élevé, la situation inquiète tous ceux qui croient, avec Tardivel et Mgr Paquet, que notre mission n'est pas de manier des capitaux, d'allumer le feu des usines. Henri Bourassa s'intéresse à la cause des colons, nombreux dans son comté de Labelle. Au fait, où en est la colonisation, en 1902 ?
La région de Saint-Jérôme n'avance plus, depuis la mort du curé Labelle. La vallée de la Matapédia est encore bien boisée ; mais les chantiers la déboisent, et les bûcherons cèdent la place aux colons. Au Lac-Saint-Jean, le chemin de fer provoque un peu de colonisation, par intérêt et par esprit national. La Compagnie calcule qu'une famille de colons lui rapporte, en passage et en fret, $250 par an. J.-G. Scott a embauché comme agent de colonisation un homme de valeur, René Dupont. Envoyé en Finlande, grâce à une subvention de Tarte, pour étudier le problème de la navigation d'hiver, Dupont doit en ramener quelques Finlandais. Mais Mgr Labrecque l'a sévèrement engagé à ne pas recruter d'infidèles. Dans le haut du Lac-Saint-Jean.
l'établissement des Trappistes, au bord de la Mistassini, a groupé quelques colons, mais qui restent isolés, sans débouchés pour leurs produits agricoles. Le Témiscamingue est le royaume des Oblats. Le Père Paradis hors de cause, on y chante les louanges du Frère Moffet.
En 1872, à vingt ans, le Frère Moffet est monté à la mission des Oblats, qui se trouvait alors sur la rive ontarienne du lac Témiscamingue. Au cours de ses randonnées d'hiver, il a découvert, en grattant sous la neige avec sa raquette, une zone de terre argileuse qui lui paraissait propre à la culture. A force de prières, il a obtenu de son supérieur sceptique la permission d'y tenter des semailles. Il se fabrique une herse avec des têtes d'épinette, emprunte des chevaux aux arpenteurs en train de délimiter la frontière interprovinciale, et, dans un brûlé, retourne la terre et sème. Devant les résultats, le Supérieur décide : "Frère Moffet, vous sèmerez encore." En 1887, la mission des Oblats se transfère à la Baie-des-Pères, à l'emplacement où le Frère Moffet a semé le premier blé. On y constitue le noyau d'une paroisse, érigée en municipalité, en 1897, sous le nom de Ville-Marie. La plupart des colons débutent au service des Oblats, comme aides du Frère Moffet. Puis ils s'installent. Les chantiers fournissent les premiers débouchés. Le Frère sert d'intermédiaire entre les colons et les chantiers. Il traite de véritables opérations commerciales, et qui prennent de l'ampleur. Oh ! il n'entreprend rien sans la permission de ses supérieurs — permission tenacement sollicitée pendant un an, deux ans, trois ans s'il le faut, et qu'on lui donne, parfois, de guerre lasse. La permission obtenue, il se débrouille. Les marchands de bois, comme les colons, préfèrent sa parole à une signature. Les Gilmour sont encore
un peu méfiants, au souvenir du Père Paradis. Mais le vieux Booth dépose vingt mille dollars au crédit de "Brother Moffet", dans une banque d'Ottawa, pour qu'il ravitaille ses chantiers.
Et voyez-le, trapu, barbu, botté, casqué de fourrure, et taciturne, à côté du charretier, sur le siège du premier "team". Le comptable des Booth, ou des MacLaren, lui a dit : "Brother Moffet, il nous faut cent tonnes de foin ici, deux cents tonnes là". Le Frère a fixé les prix, pour que les colons obtiennent la juste valeur de leur foin, de leurs patates. Puis il a réuni les hommes, les chevaux, la marchandise, et pris la tête de ces vingt, de ces trente, de ces quarante chariots, qui le suivent dans la forêt enneigée. Il a même réglé les étapes, préparé les relais — les "stopping places". Il est guide, contremaître, économe, infirmier. Il prend les rênes, à l'occasion, dans ses mains calleuses aux ongles cassés — ■ dans ses mains qui ont hersé la première terre avec une tête d'épinette. Il n'aime pas bavasser. Il ne boit pas, et ne laisse pas boire. Ce soir, les tentes dressées, les chevaux soignés, tous les hommes du convoi réciteront la prière, à genoux autour du Frère — de ce frère dans la plénitude du mot. :
Le Témiscamingue compte aujourd'hui, en 1902, cinq cents familles réparties dans trois cantons : Duhamel, Guigues et Laverlochère. (Ces trois noms traduisent la part du clergé, et singulièrement des Oblats, dans l'œuvre colonisatrice.) D'après les Oblats, il vaut largement le Lac-Saint- Jean. Sans doute, le climat est froid. Il se ressent
1. Une biographie du Frère Moffet a été publiée par le P. Nadeau, O.M.L, sous le titre "Un homme sortit pour semer". Nous avons recueilli le témoignage verbal du Frère Mercure, O.M.L, disciple et émule du Frère Moffet.
du voisinage de la baie d'Hudson, et le Témiscamingue n'espère aucune chaleur avant le complet dégel de la baie d'Hudson, au moins de la baie James, qui se produit tard. Mais alors les produits agricoles les plus variés, du blé jusqu'aux fraises, poussent assez vite et assez bien pour donner une récolte comparable à celles des meilleures régions de la province de Québec, de l'Ontario et de l'Ouest. Le Témiscamingue sera le théâtre des prochains efforts de colonisation. Tarte et Gouin y font un voyage d'étude. Le Frère Moffet regarde venir les ministres, avec une circonspection paysanne, et, sans un mot, se retourne vers une roue de chariot dont la réparation semble l'absorber totalement. Les autres religieux sont plus sociables, et, sur leur conseil, les colons acclament les ministres, les puissants dispensateurs d'influence. Au lendemain du voyage de Tarte, la Compagnie du Pacifique décide de prolonger le "chemin de fer du Nord", par un embranchement de 22 milles, de Labelle au Nominingue. Satisfaction à Nantel, et surtout à Bourassa. De son côté, le gouvernement de Québec nomma une Commission de colonisation, composée de trois membres : Mgr Laflamme, le juge Bourgeois, George-Washington Stephens, et un secrétaire, Chrysostome Langeîier. Annoncée à grands fracas, la Commission entreprendrait une vaste enquête sur les obstacles rencontrés par l'œuvre de la colonisation, et les moyens de les surmonter. Au reste, voici ses attributions :
1. Faire une étude critique de la loi et des règlements concernant les terres publiques, les bois et forêts, les sociétés, travaux et chemins de colonisation et la protection des colons, ainsi que de la mise à exécution de- ces lois et règlements ;