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Le 2 —
Les nouvelles qu'ils apportaient aux leurs n’étaient pas bonnes. Les Français, serrés de près par les Iroquois, étaient incapables de forcer les passes de l’Ottawa et de se frayer un chemin vers l’ouest.
Que faire ? Les Outaouais souffraient cruellement de la ruine du commerce. Leurs arquebuses usées, ou rongées par lu rouille, ne partaient plus ; leurs couteaux, leurs haches étaient ébréchés et détrempés. Ils se décidèrent à tenter un grand coup, et à descendre, eux-mêmes, à la colonie.
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Un beau matin du printemps de 1654, Montréal vit tout-àcoup apparaître, sur la rive, une flotte de quatre à cinq cents Outaouais, chargés de riches fourrures. C'était la première fois qu'ils venaient à nous. Ils avaient suivi la rivière sans avoir été inquiétés par les Iroquois. Presque à la même époque, une autre flottille des gens du Petun, qui vivaient avec eux, descendit à son tour. Ceux-ci avaient rencontré, sur leur chemin, des Iroquois, mais ils les avaient défaits, et ils amenaient treize prisonniers, qu'ils donnèrent généreusement aux Français, comme de précieux otages. Ces sauvages poursuivirent leur route jusqu'aux Trois- Rivières où ils firent la traite.
Is conduisirent dans leur pays, à leur retour, deux jeunes Français dont nous allons reparer.
Sur la fin d'août, en 1656, en effet, une flotte de deux cent cinquante Outaouais, portant une riche cargaison de fourrures, descendit de nouveau aux Trois-Rivières. Nos deux jeunes Français s’y trouvaient. Ils rapportèrent que la chasse était abondante, dans l’ouest, et la traite très profitable, ce qui enflamma les
désirs d’une foule d’aventuriers. Le commerce recommença, dès lors, et prit, chaque année, de plus grandes proportions. L'Ottawa, déserté par ses premiers habitants, devint le chemin des Outaouais, lesquels, sans se fixer dans la vallée, s’axrogèrent une espèce de droit de propriété sur son cours. De là son nom. Comme nous l'avons dit, ce ne fut qu’au siècle suivant que quelques unes des anciennes familles algonquines revinrent s’y établir en permanence.
Ces voyages, toutefois, n’étaien: pas sans danger. Nous en avons la preuve dans le sort fâcheux qui échut à nos deux cent cinquante Outaouais de 1656. Après une traite fort avantageuse, ils remontaient dans leur pays, ramenant avec eux les P. P. Druillètes et Garreau, lorsqu'ils tombèrent dans une embuscade et furent défaits par les Iroquois, entre les Trois-Rivières et Montréal. Le P. Garreau fut mortellement blessé, dans la bataille.
Les Iroquois, sans rompre ouvertement la paix, insultaient la colonie, venaient prendre, sous les yeux mêmes du gouverneur, les Hurons réfugiés à l’île d'Orléans, et taillaient en pièces, comme nous venons de le voir, nos alliés les Outaouais.
M. de Lauzon, témoin impuissant de ces désastres, perdit courage et demanda son rappel, 1656. Il fut remplacé par M. Voyer d’Argenson, 1658. Un peu auparavant, 1657, les premiers Sulpiciens étaient arrivés à Montréal. L'année suivante, Mgr. de Montmorency-Laval, évêque de Pétrée, 27 partibus et premier vicaire apostolique de la Nouvelle-France, débarquait à Québec,
Ce fut en 1657 que la paix entre les Iroquois et les Français fut rompue définitivement. Or on avait imprudemment envoyé chez les Iroquois, en gage d'alliance, une colonie de cinquante Français qui y occupaient un petit fort en palissades. Ayant appris secrètement l'ouverture des hostilités, et craignant avec raison d’être égorgés par les perfides sauvages, nos soldats invitèrent les Iroquois, qui les guettaient, à un grand banquet. Les sauvages burent plus que de raison, selon leur habitude ; puis, cédant aux influences de la bonne chère et des boissons, ils tom-
bèrent dans un profond sommeil. Cependant les Français, profitant des premières ombres de la nuit, décampèrent. Leur fuite, à travers des centaines de milles de territoire ennemi, sans autre perte que trois hommes, noyés dans les rapides du Saint-Laurent, fut considérée dans la colonie comme une faveur signalée et presque miraculeuse de la divine Providence.
Pendant l'été de 1658, on vit arriver aux Trois-Rivières six canots de traite d’une nation inconnue, les Mississagués, gens du saut Sainte-Marie. Ils avaient mis cinq mois à faire leur voyage par les lacs, la baie Georgienne, la rivière des Français, le Nipissing, la Mattawan, l'Ottawa, le pays des Temiscamingues et des Attikamègues ; et ils avaient descendu le Saint-Maurice en compagnie de ces derniers. Il fut aussitôt question, parmi les Français, d'envoyer quelqu'un aux Outaouais établis au-delà du saut Sainte-Marie. Les exploreurs Chouard et Radisson, s’embarquèrent donc, l’automne de cette année, 1658, en compagnie des sauvages qui retournaient dans ces contrées. Ils passèrent l'hiver près du lac Pepin, sur le Mississipi, au milieu d’une nation Sioux, appelée les Bœufs, pour leurs chasse au buffalo.
L'été de 1660, Chouard et Radisson rentrèrent à la colonie sans avoir trop souffert d’un voyage si périlleux. Au commencement de septembre, le supérieur des Jésuites, revenant des Trois- Rivières, à Québec, écrivit à leur sujet les lignes suivantes : Je trouvai deux Français qui ne faisaient que d'arriver de ces pays supérieurs avec trois cents Algonquins. Ils ont hiverné sur le lac Supérieur, et ont été assez heureux pour baptiser deux cents petits enfants.”’*
Ce même été, 1660, après le retour de nos deux voyageurs, huit autres Français se mirent en route pour l’ouest. Avec eux partirent le Père René Ménard et son serviteur, Jean Guérin, lesquels périrent de misère l’année suivante.
L'année 1660 fut signalée par un fait d’armes héroïque, digne d’être comparé au combat des Thermopyles. Il fait trop d’honneur à nos annales pour que nous en omettiors le récit. f
*Benij. Sulte: Ze pays des Grands Lacs.
+Nous résumons le récit de l'auteur de l’Æistoire de la colonie française.
Les Français apprirent, de bonne heure, au printemps, que les Iroquois venaient de former une véritable armée de huit cents hommes, avec laquelle ils se proposaient de balayer la colonie toute entière. Cette nouvelle jeta partout la consternation, car les troupes manquaient totalement pour repousser une aussi formidable invasion.
Dans cette extrémité, un jeune officier, Dollard des Ormeaux, major du fort de Montréal, conçut, au mois d'avril 1660, le dessein de donner sa vie pour le salut du peuple, et de marcher bravement à l'ennemi qui s’approchait, Il communiqua ce projet à seize compagnons aussi braves que lui, et tous ensemble vinrent demander au gouverneur congé pour quitter leur poste et tenter l’entreprise. M. de Maisonneuve les accueillit comme des martyrs et agréa leur sacrifice. Nos guerriers se préparèrent dévotement à la mort. Ils firent leur testament et s’approchèrent des sacrements. Puis, ils s’engagèrent sous serment à ne point accepter de quartier. Après un premier engagement, aux portes mêmes de Montréal, dans lequel ils perdirent trois des leurs, qui furent aussitôt remplacés, ils repartirent et remontèrent l’Ottawa. Le premier de mai, ils arrivèrent au pied du Leng Saut, à l'endroit, pense-t-on, où se trouve aujourd’hui l’embarcadère de Carillon. Un petit fortin en pieux y avait été élevé, l’année précédente, par les Algonquins. C’est dans ce retranchement branlant et vermoulu que Dollard s'installa et attendit l'ennemi qui ne devait point tarder à descendre le portage.
Malheureusement, arriva, sur ces entrefaites, une troupe de quarante guerriers Hurons et de quatre Algonquins, qui les supplièrent de leur laisser partager leurs dangers et leur gloire. Dollard n’osa repousser leur demande, et dut recevoir, dasR son étroit réduit, ces alliés incommodes.
Bientôt nos éclaireurs annonçèrent l’approche de l'ennemi. Une embuscade fut tendue, dans laquelle donnèrent deux canots d’Iroquois, envoyés en avant-garde. Une décharge générale de mousqueterie les abattits presque tous, sauf quelques fuyards qui regagnèrent le gros de leur armée.
Quelques instants plus tard les Iroquois, au nombre de trois
cents, apparurent et se cabanèrent en face de la redoute des Français.
En voyant la bicoque derrière laquelle ceux-ci s’abritaient, les sauvages se crûrent sûrs de l'emporter sans peine, et se lancèrent à l’assaut, avec des cris affreux. Ce fut une lutte mémorable. Vainement les assiégeants se ruaient à l'attaque ; ils tombaient sous le feu des Français avant d’avoir pu approcher. Enfin épuisés et découragés, ils se retirèrent à distance, à l'abri du bois, et envoyèrent des messages chercher des renforts. Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu’on en vint de nouveau aux mains, Cependant les assiégés, étroitement surveillés, mouraient de soif dans leur fort. Il leur fallait aller chercher de l’eau à la rivière, à plus de deux cents pas, sous le feu de l’ennemi embusqué dans la forêt. Les Hurons perdirent alors courage, et, se fiant aux promesses de quartier que leur faisaient les Iroquois, ils sautèrent, les uns après les autres; par dessus la palissade, et se constituèrent prisonniers. Seuls, leur capitaine Anontaha, et les quatre Algonquins, restèrent fidèles aux Français jusqu’à la mort.
Le cinquième jour du siège, le renfort arriva. C'était un corps de cinq cents hommes, qui marchait contre les Trois- Rivières, quand on était venu le chercher. Aux cris de joie des ennemis, les assiégés comprirent qu'ils n'avaient plus qu’à mourir. Cette pensée raffermit leur courage. Le feu reprit. Pendant trois jours, les Iroquois, se relevant d’heure en heure, montèrent successivement à l'assaut, mais sans succès.
Après chaque attaque repoussée, les Français tombaient à genoux pour recommander leur âme à Dieu. Ils ne se relevaient que pour frapper encore.
Surpris d’une résistance si extraordinaire, les Iroquois ne pouvaient s’imaginer n'avoir à faire qu'à une poignée d'hommes, comme le disaient les Hurons. Ils furent même sur le point de lever le siège. Mais auparavant, ils interrogèrent leurs prisonniers, séparément, et voyant que leurs réponses concordaient ensemble, ils furent bien obligés de se convaincre qu'ils n'avaient que vingt-deux hommes, en tout, devant eux. Alors, transportés de colère, ils jurèrent qu'ils en viendraient à bout, dussent-ils mourir tous à la tâche.
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Quelques-uns de leurs guerriers se dévcuèrent, et attachant sur leur poitrine trois pièces de bois, en guise de bouclier, ils s'élançèrent dans la direction du fort. Derrière eux comme derrière un rideau vivant, courait la masse des assiégeants.
Vainement la fusillade des assiégés en abattit un grand nombre sur la route, le flot envahisseur atteignit bientôt la palissade et l’enveloppa. Les Iroquois s'attachaient aux pieux du fort, les ébranlaient ou bondissaient par-dessus. Les Français, hache en main, repoussaient les assaillants. A ce moment, Dollard, chargeant un mousqueton jusqu’à la gueule, alluma la mèche et le lança, en guise de grenade, parmi la foule des ennemis. Malheureusement une branche qu’il rencontra renvoya dans le fort l’engin, qui éclata aussitôt et blessa plusieurs Français. A ce spectacle les sauvages poussèrent des cris de joie, brisèrent les pieux et pénétrèrent de toutes parts dans le retranchement. Les assiégés, sabre ou hache au poing, luttèrent, sans se rendre, jusqu’à la mort. On rapporte que le dernier survivant acheva ceux qui respiraïent encore. Quoiqu'il en soit, les Iroquois vainqueurs, ne trouvèrent que des morts, sauf trois qui expirèrent quelques instants après, et un quatrième couvert de blessures, qui mourut dans d’affreux tourments, endurés avec la constance d’un martyr, le: 17 mai 1660. La lutte avait duré dix jours.
Exaspérés, les Iroquois tournèrent leur fureur contre les lâches Hurons qu'ils distribuèrent dans leurs bourgs et dont ils firent d’horribles festins. Quelques-uns pourtant s’échappèrent, et portèrent à Montréal la nouvellz de ce glorieux combat. Les pertes des ennemis furent énormes ; le tiers de leurs effectifs, paraît-il, soit deux cent soixante-six guerriers, resta sur le terrain.
Affaiblis et épouvantés, les Iroquois renonçèrent à leur campagne et rentrèrent dans leurs cantons. Plus heureux que Léonidas et ses Grecs d’héroïque mémoire, Dollard et ses compagnons avaient, par leur mort, sauvé la colonie.
En apprenant la retraite précipitée des ennemis, les Français respirèrent, et l’on chanta un 7e Deum à Québec. Pour comble de bonheur, arrivait, sur ces entrefaites, le 19 juin, à Montréal, et aux Trois-Rivières, une flottille de soixante canots, montés par
trois cents Outaouais, qui vendirent pour deux cent mille francs de fourrures. Cette traite abondante ranima les affaires.
Ces Outaouais avaient montré du courage. Ils étaient partis au nombre de cent canots, du lac Supérieur ; mais quarante eurent peur et reculèrent, non pas certes sans raison. Ils ignoraient le combat du Long Saut et la retraite des Iroquois, et ils craignaient de tomber dans quelque embuscade, ce qui fut certainement arrivé, sans l’héroïsme de nos dix-sept Français. Mais le découragement des Iroquois dura peu. Toute l’année 1661 et les suivantes furent occupées en hostilités continuelles. De plus, la discorde se mit dans le camp des Français. Le gouverneur, M. d’Argenson, était remplacé en août 1661, par M. d’Avaugour. Celui-ci céda la place à M. de Mésy, 1663, qui lui-même ne resta que deux ans.
L'année 1664 fut marquée par un singulier accident sur notre rivière ; et cette fois, par exception, les Iroquois y jouèrent le rôle de dupes. Fatigués de la guerre ou en velléités de repos, ces sauvages envoyèrent aux Français trente ambassadeurs avec force présents et deux Français captifs, pour traiter d’une paix définitive. Une troupe d’Algonquins, ayant eu vent de cette démarche, vint les attendre sur leur chemin, au-dessous du Long Saut. Aussitôt que les Iroquois approchèrent, nos guerriers firent sur eux une décharge de mousqueterie qui en abattit plusieurs. Les autres poussèrent alors de grandes clameurs, protestant qu'ils étaient des ambassadeurs. Mais les Algonquins feignirent de ne les point croire et les taillèrent en pièces, en s’emparant d’un grand butin. Ils frappaient, dit la Relation, comme sourds et aveugles, et les deux Français prisonniers eussent grand peine à s'échapper. Cette malheureuse affaire ralluma les hostilités.
La population de la colonie, en 1664, s'élevait à deux mille cinq cents âmes, dont huit cents pour la ville de Québec. C'était peu de monde après une occupation de trente années, et l’on ne saurait trop admirer l’abnégation de ces colons, qui s’obstinaient à demeurer dans un pays, où ils n’avaient, humainement parlant, aucune chance de succès. La Providence entretenait leur courage.
L'année suivante, 1665, fut témoin de la disgrâce imméritée du gouverneur de Montréal, M. de Maisonneuve, qui, après vingt-
trois ans d’une sage administration, fut renvoyé à Paris, où il mourut, dix ans plus tard, dans l'exercice de toutes les vertus chrétiennes.
Enfin, en 1665, le roi se décida à frapper un grand coup en Canada. Deux hommes d’un talent supérieur : le gouverneur, marquis de Tracy, et l’intendant Talon, prirent en main les rênes de l'administration. Ils ne venaient pas seuls. Le régiment de Carignan, qui les suivait, effraya les Iroquois. La colonie vit
enfin des jours prospères et put s’acheininer en paix vers ses glorieuses destinées.
M. de Tracy fut mieux inspiré dans les opérations militaires. Chacun connaît les deux campagnes mémorables du régiment de Carignan, qui occupèrent l’hiver et l’été de 1666. On dévasta les cantons Iroquois ; on fit, en pleine forêt, des marches de sept cents milles ; bref on réduisit, par la terreur, les Iroquois, qui demandèrent la paix.
Cette paix fut générale et dura dix-huit ans, 1666-1684. Pendant ces dix-huit ans de prospérité le Canada guérit ses blessures et prit un essor que rien ne devait plus arrêter.
L'année 1665, fut signalée, sur l’Ottawa, par une équipée des Outaouais qui fait plus d'honneur à leur prudence qu’à leur intrépidité. ;
Ils descendaient, dit Nicolas Perrot, en grand nombre pour la traite, accompagnés de plusieurs Français et portant une grande quantité de pelleteries, quand ïls rencontrèrent, dans l’île du Calumet, une mauvaise fortification de pieux qu’on pouvait arracher aisément à la main. Derrière ce retranchement se trouvait un petit parti d'Iroquois qui, d’agressenrs qu'ils voulaient être, durent prendre le fâcheux rôle d’assiégés. Les Outaouais les cernèrent et restèrent devant ce fort pendant quelques jours. Mais ils ne se sentirent point d'humeur À risquer leur vie. Ayant obtenu des Iroquois la promesse qu’ils ne seraient pas poursuivis, ils décampèrent et continuèrent leur route vers Montréal. Ils allaient si vite et la peur les talonnait tellement qu’ils semèrent le chemin de nombreux paquets de fourrures. Les Français qui les accompagnaient en firent autant. C’est du moins ce que certains
écrivains affirment, tandis que d’autres, au contraire, prétendrent qu’ils ne perdirent rien de leurs bagages.
Quoiqu'il en soit, les Iroquois ayant cessé les hostilités sur l’'Ottawa, à la fin de cette même année, les Outaouais s’enhardirent et devinrent de grands navigateurs. En 1667, le Père Allouez, qui, le premier, fait mention du ‘‘ Saut aux Chats, disait d'eux : ‘‘ Les Outaouais prétendent que la rivière leur appartient et qu'aucun n’y peut naviguer sans leug consentement. C’est pourquoi, toutes les nations, quoique diverses, portent le nom générique d’Ottaouacs, sous les auspices desquels ils font voyage.”
Après la paix, les Iroquois demandèrent aux Français la permission de s'établir dans l’île de Montréal, mais ils ne cultivèrent point. D'autres demeuraient à Quinté, au-dessus de Kingston. Tout l'Ontario leur servait de terres de chasse. Depuis la fuite des Algonquins, la vallée de l'Ottawa s'était remplie de castors, loutres, orignaux, chevreuils. Le grand voyageur et commerçant Perrot assure que, l'été et l'automne, ils apportaient à Montréal des fourrures en telle quantité, qu’en France le prix en tomba de moitié. *
L'année 1667, M. de Tracy, victorieux, 1entrait en France, laissant le gouvernement à M. de Courcelles.
L'année 1669, les Récollets revenaient enfin au Canada, par ordre de Louis XIV, et à la grande joie du peuple et du clergé.
Quoique la paix régnât, de fait, avec les Iroquois, depuis 1666, elle ne fut signée définitivement, avec toutes les tribus, qu'en 1669. A peine signée, elle courut grand risque de se rompre, par le fait d’une querelle entre Algonquins et Iroquois. Depuis la paix, les Iroquais ne craignaient pas, étant en chasse, de venir hiverner sous les murs de Mont‘al. Des meurtres en résultèrent. En 1670, une troupe d’Iroquois, s'étant approchée d’un village des Outaouais, profita de l’absence des guerriers, pour le piller et pour emmener une centaine de femmes et d’enfants en captivité. Les Outaouais et les tribus voisines, outrés de colère, firent, À leur tour, irruption chez les Iroquois, et tirèrent, de l’attentat, une terrible vengeance. Une guerre générale faillit éclater
* Benj. Sulte.
à cette occasion. Heureusement M. de Courcelles, réussit à les calmer et à se faire choisir pour arbitre du différend. Les Outaouais étant donc descendus, pour la traite, au nombre de plusieurs centaines, à Montréal, les Iroquois s'y trouvèrent également. Le gouverneur obligea les deux partis à se rendre mutuellement leurs prisonniers, et rétablit ainsi la paix. Comme les Iroquois montraient de l’insolence, M. de Courcelles résolut de les effrayer. Il fit faire des bateaux plats qu'il chargea de soldats. Puis, remontant les rapides du Saint-Laurent, jusque-là réputés infranchissables, il fit une visite militaire dans le lac Ontario, ‘en plein territoire de la confédération iroquoise. Cette démonstration, toute pacifique qu'elle fut, impressionna profondément ces peuples qui ne parlèrent plus de rompre la paix : juin 1671.
M. de Courcelles fut remplacé en 1672 par M. de Frontenac.
Pour donner une idée du prestige des Iroquois et de la terreur qu’ils inspiraient à leurs adversaires, à cette époque, il convient de citer, tout au long, le trait suivant qui se rattache, d’ailleurs, à l’histoire de notre rivière. C’est l'explorateur Nicolas Perrot qui en parle, juin 1670 :
‘{ Plus de neuf cents Outaouais descendirent à Montréal en canots, Nous étions cinq Français dans cette troupe. Quand nous eûmes descendu les Calumets, nous rencontrâmes, un peu au-dessous des Chats, M. de la Salle, qui était à la chasse avec cinq ou six Français et dix ou douze Iroquois. Cette grosse flotte d'Outaouais paraissait déjà ébranlée en les voyant et voulait relâcher absolument, sur le rapport des Français qui leur disaient qu'il y avait encore plusieurs autres bandes d’Iroquois qui chassaient plus bas. Je ne pus m'empêcher alors de leur reprocher leur lâcheté ; et, les ayant rassurés, ils continuèrent la route... On nous fit remarquer un camp de sept Iroquois, auxquels étaient joints cinq ou six soldats. La plus grande partie des Outaouais était déjà passée. Les Iroquois ne bougèrent point de leurs feux, et il n’y eut que les Français qui parurent et qui nous appelèrent, mais aucun des canots ne voulut arrêter ; ils s’efforcèrent, au
contraire, de ramer plus vigoureusement. J'’obligeai cependant celui où j'étais de mettre à terre. Les soldats me firent boire et manger avec eux ; mes matelots me pressaient toujours de m’embarquer, car la journée que nous fîimes fut grande. Le soleil s’allait coucher quand le gros descendait de file le long du Saut. Mon canot était le premier, de trente que nous étions, dont les autres étaient débarqués et les autres au large. Il y en avait même dans les rapides qui ne pouvaient monter ni forcer le courant des eaux, qu’il nous fallut attendre. A deux lieues plus bas, il se fit des décharges réitérées de coups de fusils, dont nous vîimes la fumée s'élever en l’air.
‘ Cette alarme obligea tous les Outaouais à se ranger en flotte, et ceux qui étaient débarqués furent contraints de se rembarquer, malgré tout ce que je pus faire pour les empêcher et gagnèrent le gros. Ils prirent la résolution de tout abar lonner et de s’enfuir. Je fis mon possible pour les détourner. Ceux qui étaient dans mon canot avaient déjà les bras morts, je les fus trouver tous et leur proposai de me donner un canot, pour prendre le devant et aller dans l’endroit où étaient faites les décharges. J’excitai les Français à m'y accompagner, qui n'étaient pas moins saisis de crainte que les sauvages. Je tâchai, enfin, de les faire revenir de leur terreur qui les avait pris, en les assurant que les Iroquois, pour preuve de leur sincérité, avaient des Français avec eux. Je gagnai la tête du gros de la flotte, et fis si bien en sorte, qu'ils consentirent à me suivre. Et, comme mon canot était proche de terre, sur le soir, les Iroquois firent une décharge pour nous saluer. Le gros des Outaouais ayant reconnu que ce n'était que pour nous faire honneur que l’on tirait, reprirent leurs esprits et mirent à terre, sans débarquer leurs pelleteries. Cette bande était composée de douze Iroquois, qui avaient deux soldats de Montréal avec eux que je connaissais. Les Outaouais tremblaient encore et étaient dans la résolution de marcher toute la nuit, jusqu’à ce qu’il fussent rendus aux premières maisons françaises, ne se croyant pas en sûreté parmi ces douze Iroquois, qui les auraient sans doute caressés et régalés, s'ils avaient eu quelques viandes de chasse à leur donner. Quand les Outaouais virent les Iroquois endormis, ils s’'embarquèrent tous vers la mi-nuit. Mon
canot demeura seul. Cependant mes matelots ne cessaient pas de m'appeler pour m’embarquer. Je dormais d’un si profond sommeil avec ces deux Français, que je ne les entendais pas, Un de mes canotiers se hâta de venir me réveiller, mais si doucement que vous eussiez dit qu’il allait surprendre une sentinelle. Il me dit, tout bas à l'oreille, qu’il était temps d’embarquer, et que toute la flotte était déjà bien loin ; je me levai sur le champ pour m'en aller avec lui, et à la pointe du jour elle nous parut à perte de vue. Ils ramaient tous vigoureusement et ne nous attendirent qu’à la Grande-Anse, dans le lac Saint-Louis. Nous en partîmes, pour aller à Montréal, sur les deux heures après-midi où les Outaouais commencèrent à respirer et à se trouver en parfaite assurance, quand nous y fûmes rendus.”* ,
‘ La terreur des Iroquois provenait de ce que cette race avait fait des courses meurtrières dans le pays des Outaouais. Néanmoins, en 1670, les armes françaises avaient mis un frein à la fureur de ces barbares. Plusieurs de leurs chefs témoignaient aux Français les apparences de l’amitié, et cela explique que la Salle et d’autres coureurs de bois aient été vus en compagnie de petites bandes d’Iroquois sur l’Ottawa, lors du passage de Nicolas Perrot. On peut remarquer aussi que le lieu où Perrot entreprit de passer la nuit À terre devait se trouver dans le voisinage de la ville actuelle de Hull. ”
Ajoutons, pour être vrai, que les Outaouais s’habituèrent, peu à peu, au métier des armes, et que dans les guerres de la fin du siècle ils rendirent aux Français d'importants services en combattant vaillamment à leurs côtés.
[1 n'entre point dans notre plan de faire l’histoire des progrès de la colonie sous l'administration de MM. de Tracy, de Courcelles et de Frontenac, avec le concours de l’intendant Talon et du grand ministre Colbert.
Nous dirons seulement que les Jésuites commencèrent à évangéliser les Iroquois, que M. de Courcelles prit officiellement possession des Grands Lacs pour le roi de France, et qu’une épidémie
*Nicolas Perrot : Mémoire.
T Benj. Sulte: Passim.
de petite vérole, ayant fait périr un nombre immense de sauvages, au nord du Saint-Laurent, la traite de Tadoussac, jadis si fameuse, fut presque abandonnée.
Il est temps maintenant de faire un retour sur les travaux de nos missionnaires et de nos explorateurs.
Nous avons vu qu'après la ruine de leurs missions chez les Hurons, les Jésuites, sans se laisser abattre, s’efforçèrent de s’ouvrir un chemin dans la direction de l’ouest et sur tout le pourtour des Grands Lacs.
En août 1661, le Père Ménard quittait les Trois-Rivières pour le lac Supérieur, sur les bords duquel il mourait de misère, l’année suivante.
En 1664, nous trouvons déjà le Père Hugues Pinet, au pays des Illinois. En 1665, une troupe d’Outaouais, descendus aux Trois-Rivières, pour la traite, ramène avec elle le Père Claude Allouez. En 1667, le Père Louis Nicolas accompagne le Père Allouez chez ces mêmes sauvages. En 1669, quatre Jésuites : les Péres Allouez, Nicolas, Marquette et Claude Dablon, accompagnés du Frère Louis de Boësme, se trouvent ensemble chez les Outaouais. En 1669, les Pères Claude Dablon, dpi et André fondent la mission du Saut Sainte-Marie.
Enfin, en 1670, deux Sulpiciens MM. Dollier et Galinée montent à leur tour au Saut Sainte Marie, où ils reçoivent l’hospitalité des Jésuites. Ils y trouvent plus de vingt voyageurs réunis.
Le voyage de ces deux Sulpiciens ne nous appartient que par le retour. Partis avec Cavelier de la Salle, ils firent la première exploration des Grands Lacs ; ils érigèrent sur les bords du lac Erié une croix aux armes de France, et prirent solennellement possession du pays, au nom du roi.
Ils redescendirent à Montréal par la route commune, c’està-dire par l'Ottawa, en compagnie d’une grande troupe de sauvages qui venaient à la traite.
Quelques jours auparavant, Nicolas Perrot faisait, avec une autre troupe, plus nombreuse encore, le voyage dont nous avons raconté, plus haut, un curieux incident : juin 1670.
En apprenant la prise de possession du lac Erié, l’intendant Talon saisit aussitôt la grande portée historique et diplomatique d’un tel acte, et donna des ordres pour qu’il fut répété dans tout l’ouest. Par ses soins, l’année suivante, M. de Saint-Lusson partit, accompagné de Nicolas Perrot, pour le Saut Sainte Marie et le lac Supérieur. Nicolas Perrot, dont l'influence était immense, convoqua en assemblée tous les Algonquins de l’ouest, appelés vulgairement les Outaouais. Les délégués de quatorze nations répondirent à son appel. Le Père Allouez leur fit un discours ; et tous acceptèrent, avec de grandes acclamations, l'alliance des Français et le protectorat du Grand Roi. Tel fut l’origine de nos droits sur ces vastes contrées, 4 juin 1671.
L'année suivante, Talon envoya prendre possession de la baïe d'Hudson ; mais, comme le voyage des explorateurs s’opéra par le Saguenay, nous nous abstenons de le raconter.
Nous ne raconterons point, non plus, les voyages des interprêtes Jean Nicolet et Nicolas Perrot, qui par leur autorité sur les tribus de l’ouest, chacun dans leur temps, furent notre sauvegarde ; les glorieuses explorations de la Salle, de Joliet et du Père Marquette, qui se disputaient la découverte du Mississipi, 1672 à 1673. Tous les Français se sentaient invinciblement entraînés vers l'ouest ; la colonie se dépeuplait et perdait la fleur de sa jeunesse ; les coureurs des bois pullulaient. Le mal devint si grand qu’en juin 1673, il fallut faire une ordonnance portant peine de mort contre quiconque s’absenterait au bois plus de vingt-quatre heures, sans permission expresse du gouverneur.
Comme on le voit, l'Ottawa, à cette époque, devait être, pen-
dant tout l’été, couvert d’un nombre prodigieux de sauvages et de voyageurs. C'était l’unique route qui fut praticable.
Mais, on l’a dit, les jours heureux n’ont pas d'histoire. Hâtons-nous donc d'arriver à une époque plus mouvementée, c'est-à-dire à la rupture de la paix, en 1684.