LE HAUT DE LA GATINEAU ET LA LIÈVRE EN
Les paroisses de Cantley, de Martindale, du lac Sainte-Marie, de Gracefield et de Bouchette, sur la Gatineau ; de Notre-Dame du Laus, de la Garde et de la Sallette, sur la Lièvre, n’appartiennent pas, en tant que parois.es, à la décade de 1851-1861. Aussi, pour ne pas morceler notre récit, nous renvoyons l’histoire de leurs origines à plus tard. Néanmoins, comme la colonisation se portait déjà avec empressement vers le nord, et comme on y voyait sur divers points des commencements de chapelles et de villages, le lecteur nous saura gré de lui faire lire ici le récit du premier voyage de Mgr. Guigues en ces régions. L'’évêque de Bytown fit tout en son pouvoir pour favoriser la colonisation de la Gatineau. Pendant que ses missionnaires, le Père Déléage surtout, publiaient des rapports détaillés sur l’état des terres et l'avenir agricole de cette vallée, il faisait lui-même, auprès du gouvernement, des démarches pour hâter l’arpentage du pays, et l'ouverture des cantons. S'installer sur une terre du gouvernement, au hasard, sans bornage, sans chemins, sans titre de propriété, est toujours une chose risquée et dangereuse. Aussi les colons se plaignaient-ils amèrement des retards et des lenteurs que l’on mettait à l’arpentage. Le gouvernement, de son côté, prétendait bien ne pas se charger des frais de mesurage, qui sont fort lourds, et qui incombent aux colons, comme le marque expressément leur titre dé propriété. Il consentait, sans doute, à faire les avances aux arpenteurs, mais à condition d’être remboursé par les fermiers, et il exigeait de ceux-ci une caution. Telle était la difficulté. Dans cet embarras, les colons de la Gatineau se réunirent en assemblée, et, après avoir délibéré, ils ne trouvèrent point d'autre issue que de venir supplier Mgr. Guigues, leur père et le président de la
société de colonisation, de se présenter comme leur agent responsable auprès de l'Etat, Mgr. ne leur refusa pas son aide, et le gouvernement, de son côté, acceptant son intervention, donna des ordres pour qu’on procédât promptement aux délimitations officielles demandées (10 août 1849).
Voici maintenant le récit du voyage dont il s’agit ; nous le recommandons au lecteur, comme un chef-d'œuvre du genre.
RELATION DE LA VISITE DE MGR. GUIGUES SUR LES RIVIÈRES GATI- NEAU ET DU LIÈVRE, AU COMMENCEMENT DE 1849.
‘ J'avais projeté depuis quelques mois de faire la visite des missions qui sont sur la rivière Gatineau et sur la rivière aux Lievres, bien convaincu que, quelque soit l'exactitude des renseignements fournis par les missionnaires, je me formerais une idée encore plus juste de ces populations qui sont répandues dans mon immense diocèse. Au reste, il me tardait de voir cette portion pauvre et abandonnée de mon troupeau ; et, tout en remplissant mon devoir, de me livrer à des occupations qui s’allient si bien avec la fin que doit se proposer un évêque missionnaire.
‘ C’est accompagné du père Clément et de M. Ginguet, curé de la Gatineau, dont l’un partait pour la mission des chantiers et l’autre pour la mission ordinaire d'hiver au lac Ste-Marie et à la Visitation, que j'ai entrepris ma course apostolique. Je passai À la Pêche et à Wakefield sans m'arrêter, résolu de le faire plus tard, et j'appris que de nouveaux habitants, à peu près tous irlandais, s’établissaient dans ce canton dont le terrain est mains avantageux qu’à Chelsea. Cependant, on croit que sous peu cette mission pourra soutenir un prêtre.”
‘ Le canton que nous traversâmes ensuite, Low, jouit d’un meilleur terrain occupé en grande partie par des écossais, mais trop éloigné de Chelsea pour recevoir les secours de notre religion. Il est bien à craindre que si la. présence du prêtre ne s’y fait pas sentir, les catholiques ne l’abandonnent aux protestants.
‘Déjà nous avions passé outre quand la nuit vint nous surprendre et nous avertir de chercher un abri. Notre hôte fut un protestant qui nous parut fort tolérant. Il nous offrit ce qu'il
mot
avait de meilleur : c'était un morceau de lard, du thé sans sucre et
‘rien de plus. Après ce repas frug;al, nous étendîmes sur le plancher les fourrures de nos carrioles, et malgré la dureté de notre couche et le vent qui pénétrait dans la chaumière, le sommeil ne se fit pas longtemps attendre.
‘“ Le lendemain, à notre réveil, n'ayant point à nous occuper de notre toilette, nous nous mîmes immédiatement en route. Rochers, vallons, neige, glace et froid de 25 degrés réaumur, tout semblait ajouter à la rigueur de ce voyage, qu’une rencontre heureuse pour un missionnaire vint bientôt adoucir. Une femme irlandaise, privée de tout secours religieux, se mourait dans une pauvre cabane, et j'eus la consolation de la confesser, de la confirmer, de lui donner l’extrême-onction et de baptiser son enfant.
‘“ Quelques heures après, nous arrivâmes au lac qui porte le doux nom de Marie ; ce fut notre première station. 14 familles canadiennes y sont établies, toutes très pauvres, excepté celle où se retire ordinairement le missionnaire. Malheureusemet, je ne puis choisir cette demeure. Nous nous retirâmes donc chez. un autre habitant qui est tout près de l’église, et j'avoue que quand j'entrai dans sa maison composée d’un seul appartement de 20 pieds carrés et habité par deux ménages dont chacun de cinq enfants, et qu’à ce nombre il fallait ajouter l’évêque, deux missionnaires et deux hommes qui nous accompagnaient, j’'éprouvai un mouvement de surprise et d’hésitation. Mais bientôt je m’aguerris, car c’est au combat que l’on devient brave. Nous commençames ensuite nos exercices dans une chapelle ouverte à tous les vents, et malgré un grand poële bien chauffé, le vin gelait ainsi que l’eau qu’on nous servait au lavabo, en tombant de nos mains. Il eut été facile de réparer cette chapelle si le démon de la discorde n'avait point exercé ses ravages au milieu de ces pauvres habitants. Un banc qui dominait les autres et quelques pieds de terre dans un pays où on les compte par milliers avaient suffi pour engendrer une funeste mésintelligence et leur faire oublier les pieuses pratiques que, à la recommandation du missionnaire, ils avaient jusque là fidèlement observées le dimanche en se réunissant tous ensemble
dans la chapelle. Notre arrivée ramena parmi eux le calme, et après leur avoir représenté la petitesse de leurs motifs de division, nous les confessâmes, confirmâmes et reçûmes dans la société de tempérance. Puis je nommai des syndics pour vendre les bancs et pour faire réparer la chapelle.
‘M: Naud fit un don, sous seing privé, de deux arpents de terre à la chapelle et au missionnaire ; et ayant acheté de plus le travail qu’un homme avait fait sur une terre d’une centaine d’arpents, il la donna pareillement à l’évêque, sous seing privé, pour l’usage du prêtre catholique.
‘ Je laissai ces habitants pénétrés de sentiments de charité, d'union, du désir de bien faire, et résolus de venir tous les dimanches à la chapells accomplir leurs devoirs religieux.
‘ Après y avoir consacré deux jours aux exercices de la mission, nous partîmes pour la Visitation (Gracefield). Pendant notre trajet de six heures, nous nous aperçumes que le terrain devenait meilleur. Le bois est de bonne qualité, les chemins sont unis ; ce qui nous fit croire qu'ii serait facile d’y établir un grand nombre de familles catholiques.
‘ La chapelle de la Visitation est placée sur la Gatineau, en haut d’une petite élévation. Après y avoir adoré le Dieu né à Bethléem, nous nous retirâmes chez M. Ethier qui, le premier, a eu le courage de s'établir dans ces lieux. Il a maintenant un propriété considérable, qu’il a achetée par beaucoup de peines. Il nous disait lui-même que, dans les commencements, il était resté trois jours sans manger. Aujourd’hui une soixantaine de familles, toutes placées à une distance plus ou moins considérable dépendent de cette mission. Nos Pères des chantiers y ont laissé des traces heureuses de leur passage. Presque tous étaient de la tempérance ; et l’esprit de foi et de simplicité qui anime cette population est dû, en partie, aux zélés ouvriers qui y ont travaillé.
‘“ La chapelle y était encore en assez mauvais état, à la suite des divisions qui, comme à Sainte-Marie, avaient éclaté au milieu de ces pauvres habitants. Ah! combien la présence d'un prêtre est nécessaire ! Car sans lui que deviennent les écoles, les cha-
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pelles, et tout ce qui civilise ces peuples qui, perdus dans les bois, sont condamnés par là à une éternelle enfance ?
‘ Sur mes représentations, les habitants nommèrent trois syndics d'école, dans le but d’obtenir quelques secours du gouvernement pour restaurer la chapelle qui servirait en même temps de maison d'école. M. Ethier fit par écrit la promesse de donner quatre arpents de terre à la chapelle, et je chargeai les syndics de faire contribuer les habitants à sa réparation.
‘ Après trois jours passés à la Visitation, nous nous dirigeâmes vers la réserve aux Déserts. A deux heures de la Visitation, on me désigna une place très convenable pour une chapelle (Bouchette); et comme c'était un point bien central, j'engageai ceux qui m'’en parlèrent à prendre possession d’un lot de terre de 200 arpents, ce qui, dès lors, serait pour l’évêque un motif d'approuver leur plan. Nous prîmes notre logement chez un bon habitant qui nous reçut avec toute la joie et l’empressement d’un catholique. Dieu le récompensa de l’hospitalité qu'il nous offrit. Il était malade à notre arrivée, et le lendemain il avait la force de nous accompagner dans nos excursions qui se prolongèrent pendant trois jours. Ce fut en sa compagnie que nous partîmes pour aller visiter le terrain que j'ai demandé au gouvernement pour former un établissement de sauvages. Nous fîmes neuf lieues sur la rivière Gatineau pour nous rendre au poste de la Compagnie. Cette terre est entièrement couverte de bois, mais d’un bois magnifique. Le terrain est presque partout uni. Des colons nombreux viendront un jour s’y établir et y formeront des habitations aussi belles et aussi riches que dans n'importe quelle autre partie de la province. Le poste est situé dans une position magnifique (Maniwaki). La rivière Gatineau se déploie devant lui puis prend son cours à droite. La rivière des "Déserts vient la joindre près du poste et ajoute à la beauté de cette position. Les sauvages, qui avaient été prevenus nous reçurent avec tous les honneurs que nous pouvions attendre d’ex ; ce furent eux qui nous préparèrent la nourriture et qui nous servirent. Le bon chef sauvage nous exprima, de leur part, et plusieurs fois, le bonheur et la joie que notre visite leur faisait éprouver, Le père Clément entendit leurs confessions en sau-