LES SAUVAGES DE L'OTTAWA SUPÉRIEUR
La vallée de l’'Ottawa ne fut jamais densément peuplée, et après la ruine des tribus algonquines par les iroquois, en 1650, elle resta longtemps déserte, du moins dans sa partie inférieure. Au commencement du dix-huitième siècle, les sulpiciens établirent à Oka, dans leur seigneurie du lac des Deux-Montagnes, un village sauvage où les débris des anciennes tribus trouvèrent un refuge et un abri.
Ces sauvages d’Oka, pendant tout le cours du dix-huitième siècle, et au commencement du dix-neuvième, se considérèrent comme les propriétaires des territoires de chasse de l’Ottawa et des îles même de cette grande rivière. Ils parcouraient ces immenses contrées en tout sens et revenaient à Oka chargés de riches fourrures qu’ils vendaient aux traitants. Ils étaient tous chrétiens depuis de longues années.
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Dans le haut de l’Ottawa, au contraire, les Algonquins du Grand-Calumet, des Allumettes, des forts Coulonge et William, du Nipissing, du Témiscamingue et de tous les pays du nord, depuis les sources du Saint-Maurice jusqu’à la baie d'Hudson, étaient demeurés païens et sauvages. Nous n’avons pas l’intention de faire ici leur histoire et d2 sortir des bornes que nous avons tracées à cet ouvrage ; mais nous faisons des vœux pour que quelqu'un des missionnaires Oblats qui ont charge de ces indiens, s'emploie à un si utile travail.
Depuis 1818, les missionnaires de la Rivière-Rouge, en remontant ou en descendant l’Ottawa, eurent l’occasion, maintes fois, de s'arrêter, soit à Mattawan, soit aux différents postes de la baie d'Hudson, et d'exercer leur saint ministère auprès des commis, des voyageurs et des bûcherons catholiques qu’ils y trouvaient. Ils exposaient ensuite à l'évêque de Montréal l’extrême urgence qu'il y avait d'envoyer là des missionnaires.
En 1835, Mgr. Provencher, évêque de Juliopolis, descendant à Montréal dans un voyage ad limina, profita de l’occasion pour étudier ces pays abandonnés. Le résultat de son étude fut un exposé lumineux de l’état des peuplades sauvages, de leurs besoins spirituels, ainsi que de ceux des quelques canadiens et irlandais disséminés dans ces régions. Dès lors, une mission annuelle sur l’'Ottawa fut résolue. C'était le temps propice ; la société de la Propagation de la Foi s’établissait à Québec, 1836 ; elle n’allait pas tarder de s'établir à Montréal, 18 avril 1838. Le Père Brunet, missionnaire de la Petite-Nation et le Père Cannon, alors vicaire de Bytown reçurent l'ordre de visiter le pays et les cantons nouvellement établis sur les bords de la rivière jusqu’au fort Coulonge. Partis au commencement de 1836, ils furent accueillis avec enthousiasme par les catholiques qu’ils rencontrèrent un peu partout. A la Passe, surtout, ils furent fort surpris de trouver un nombre relativement considérable de familles auxquelles ils administrèrent les sacrements.
Une mission plus importante se préparait. Un sulpicien de grand mérite, M. de Bellefeuille, qu’un long séjour au milieu des sauvages d’'Oka avait mis en état d'apprendre l’algonquin, fut
chargé de pousser jusqu’au grand lac Témiscamingue. On lui adjoignit paur compagnon, un jeune prêtre de l’évêché, M. Dupuis, qui nous a laissé une curieuse relation de leur voyage. *
Partis de Montréal le 20 juin 1836, nos deux voyageurs arrivèrent au Témiscamingue le 13 juillet suivant, et furent parfaitement accueillis par les commis du poste de la compagnie de la compagnie de la baie d'Hudson. M. de Bellefeuille commença dès lors, son office de missionnaire de l'évangile, tandis que M. Dupuis ignorant l’algonquin, s’occupa à faire construire une petite chapelle eï: bois, de 32 pieds sur 22. Cette première mission fut très fructueuse. Les sauvages accoururent au nombre de plusieurs centaines, écoutèrent avec docilité la parole de la vérité. M. de Bellefeuille et son compagnon firent 142 baptêmes, dont 19 d'adultes, 4 mariages, et administrèrent la communion à 28 fidèles, tant irlandais que canadiens, se réservant de donner ‘année suivante, une instruction plus solide à leurs néophytes, avant de les laisser s'approcher d’un si auguste sacrement.
A leur retour, les deux missiofinaires s’arrêtèrent à tous les postes de la rivière, notamment au fort Coulonge et dans l’île du Calumet, et évangélisèrent avec beaucoup de consolations les sauvages et les blancs qui accouraient sur leur passage. Ils rentrèrent à Montréal, le 16 août 1836, épuisés de fatigue mais pleins de joie.
Nous donnons ici, pour le plus grand profit du lecteur, des extraits du rapport de M. Dupuis sur ce premier voyage au lac Témiscamingue. Ils fournissent quelques détails intéressants sur l’état de notre rivière à cette époque :
‘‘ Le 20 juin 1836, M. Dupuis prend le steamboat à Lachine,
passe par le petit canal de Ste-Anne, arrive à Oka, où M. de Bellefeuille monte à bord. A Carillon, canal de vingt arpents ;
* J. B. Dupuis naquit à Contrecœur le 15 septembre 1804. Ordonné prêtre à Montréal en 1832, il fut nommé vicaire à cette même époque. En 1836 il devint professeur de théologie à l'évêché ; en 184r il fut chargé de la rédaction des Mélanges Religieux ; en 1846 on lui confia la direction du collège de l'Assomption. Il mourut, en 1879, curé de l'importante paroisse de Chambly. (Répertoire Général du Clergé.)
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nouveau steamboat plus petit ; deux petits canaux, à la chute à Blondeau et à Greeces Point. Canal de Grenville ou au Long-
. Saut, long de deux ou trois lieues, remonté en barge. Jolis petits
villages de Grenville et d'Hawkesbury. La Nouvelle-Longueil, ou pointe à l’Orignal, est un joli village avec deux églises, l’une catholique l’autre protestante. Les rives de l’Ottawa, près de la Gatineau, sont bien établies, surtout par des fermiers protestants. Bytown est déchiré par de grandes querelles entre canadiens et irlandais, au détriment de la religion.
‘ Au village des Chaudières, on monte en diligence et l’on gagne Aylmer-Place ou Turnpyke, sur le lac des Chaudières ou des Chênes. Les protestan's sont nombreux ; les catholiques, fort délaissés, parlent de bâtir une chapelle. M. Syms, un protestant, leur offre un emplacement.
‘ D'Aylmer, on monte en steamboat jusqu'aux chutes des Chats. M. de Bellefeuille dit la messe à Fitzroy : nombreuse assistance. Fort Mondion. On remonte les rapides et l’on arrive au lac des Chats. Le canot d’écorce est désormais l’unique véhicule, mais on parle de mettre un steamboat sur le lac. Il y a quelques catholiques à l'embouchure des rivières Mississipi, Madawaska et Bonne-Chère. On atteint le Portage-du-Fort et l’île du Grand- Calumet. Des colons méthodistes s’établissent sur la rive nord, en face de l’île. Au-dessus du Calumet les colons sont catholiques. Sur les deux rives de la Passe-au-Fort-Coulonge, environ deux cent cinquante catholiques. À notre arrivée au fort Coulonge, une trentaine de sauvages, fabricants de canots, accourent des îles voisines pour nous saluer.
‘“ L'ile des Allumettes commence à être habitée. C'est la limite extrême de la colonisation. Au fort William, une cinquantaine de sauvages viennent à nous, et écoutent notre prédicatian. Passage du canal profond appelé la Rivière Creuse ; à peine cinq ou six cabanes sur les bords. De la Rivière Creuse au Témiscamingue, trois petits chantiers et deux pauvres forts de la compagnie : l’un à la bouche de la rivière du Moine, l’autre à celle de la Mattawan.
‘ On dit la messe à Mattawan devant une assistance d’une quarantaine de voyageurs.”
‘ Au retour, les missionnaires logent à Miramichi (Pembroke) chez un M. McNeil. Vingt catholiques à Miramichi, soixante dans l’île des Allumettes. Ils font une mission à la Passe.
‘ Deux ans plus tard, 2 septembre 1838, M. de Bellefeuille, dans une mission au fort William, érigea une croix de bois, en présence d’une centaine de sauvages convertis.”
Encouragé par ce premier succès, M. de Bellefeuille fit, en 1837, une nouvelle mission, cette fois, sans compagnon, par motif d'économie.
Après avoir visité le Témiscamingue, il poussa, le 4 juillet, jusqu’au lac Abbitibi, où il parvint, le 14 du même mois. Il baptisa 32 enfants et 2 adultes, pendant les neuf jours qu’il demeura dans ce poste, et il entendit la confession de plusieurs voyageurs canadiens, au service de la compagnie, qui n'avaient pas vu de prêtres depuis plusieurs années.
Les fruits de cette seconde mission furent extrêmement cansolants. Le missionnaire fit 90 baptêmes d’enfants, et 100 de sauvages adultes, 41 mariages, et 34 premières communions.
L'année suivante, 1838, le pieux sulpicien fit un troisième voyage dans ces lointaines régions, avec un plein succès. Mais les grandes fatigues qu’il avait éprouvées l’épuisèrent. Il mourut à Montréal, victime de son zèle apostolique, peu après son retour ; octobre 1838. *
M. de Bellefeuille eut des successeurs. Mgr. Bourget envoya à Oka un jeune diacre de talent, M. Moreau, avec ordre d’apprendre la langue des sauvages, février 1839. Ce jeune ecclésiastique avait pour professeur un sulpicien, M. Flavien Durocher, qui s'était voué aux missions sauvages, et qui, pour satisfaire sa
vocation, devait en 1843, entrer dans la congrégation des Oblats.$
* Louis-Charles de Bellefeuille naquit à Montréal, le 12 janvier 1795 ; il fut ordonné prêtre, le 5 juin 1819 ; entra à Saint-Maurice le 31 janvier 1821, et mourut à Montréal, le 25 octobre 1838, à l'âge de 43 ans.
* $ Hypolite Moreau, né à Saint-Luc, le 8 mars 1815 ; ordonné à Montréal, le 16 mars 1839 ; missionnaire sur l'Ottawa jusqu'en 1845 : curé des Cèdres,
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Le Père Durocher comprit bien vite qu’une mission de l’importance de celle qu’on entreprenait, ne pouvait réussir qu'entre les mains d’un ordre religieux et, dès le 28 février 1839, il s’en ouvrit à Mgr. Bourget, lui suggérant même de s'adresser aux PP. jésuites. Mgr. Bourget camprit la sagesse de ce conseil. S'’adressa-t-il aux jésuites? Nous l’ignorons ; le voyage du Père Duranquet au lac Abbitibi en 1843, semblerait le faire croire. Quoiqu'il en soit, il finit par remettre la desserte des sauvages entre les mains des Oblats qui l’ont conservée jusqu’à nos jours, pour le plus grand bien de l'Eglise et de ces peuples.
Déià le prélat s'était adressé à la campagnie de la baie d'Hudson, à Londres, pour lui demander la permission d’établir des missionnaires catholiques dans ses territoires domaniaux. Les directeurs de cette puissante compagnie qui avaient résolu, dès lors, de réserver aux missionnaires anglicans les rives mêmes de la baie d'Hudson, comme nous le verrons dans la suite, accueillirent à moitié cette demande.
Ils se prétendirent heureux de pouvoir contribuer à la propagation du saint évangile : mais, sous prétexte qu’une résidence de missionnaires aux lacs Témiscamingue ou Abbitibi, manquerait du nécessaire, ils conseillèrent d'installer, plutôt, un missionnaire à demeure, au fort William, non loin de l’île des Allumettes. 17 février 1839. Mgr. Bourget dût donc se contenter, pour le moment, d'envoyer, chaque été, ses missionnaires dans ces postes éloignés.
M. Moreau, à peine ordonné prêtre, reçut. avec un compagnon, M. Poiré, le titre de missionnaire des forts Coulonge, William, Témiscamingue, Abbitibi et du Grand-Lac. Ils furent munis d’amples instructions : ‘‘ L'objet de la mission à laquelle je vous nomme, par mes lettres du 26 avril dernier, écrivait l’évêque
puis de Saint-Eustache ; en 1853, chanoine, doyen du chapitre et vicairegénéral de Montréal ; décédé le 30 juillet 1880.
Flavien Durocher, né à Chambly en 1800 ; ordonné en 1823, entra en 1827 au séminaire de Montréal ; missionnaire, en 1829, à Oka ; entré chez les PP. Oblats en 1843. missionnaire, l’année suivante, au lac Abbitibi ; puis chez les montagnais de Betsiamis ; supérieur des Oblats, À Saint-Sauveur de Québet, en 1854, où il mourut en 1879. (Répertoire Général du Clergé.)
tot
. de Montréal, en date du 13 mai 1830, est de visiter les postes où M. de Bellefeuille a, ces trois dernières années, heureusement planté la foi, et où se trouve une chrétienté naissante qui semble devoir porter beaucoup de fruits.”
Les deux jeunes missionnaires partirent donc pour le Témiscamingue et pour le haut de l’Ottawa ; par leur zèle et leur succès, ils se montrèrent en tout, dignes de leur saint prédécesseur.
Conformément à la volonté de la compagnie de la baie d'Hudson, on choisit une résidence permanente pour les missionnaires, aux environs du fort William, dans l’île des Allumettes. Dans une lettre du rer décembre 1839, le Père Durocher écrivait d'Oka à Mgr. Bourget les lignes suivantes : ‘‘ Pour ce qui est de l'île des Allumettes, les voyageurs affirment que le chenail le plus considérable est celui de la rive sud. C’est là que se trouvent les pins riches établissements et les plus nombreux colons. Vis-à-vis, sur la rive du Haut-Canada on aperçoit d’autres établissements, qui semblent considérables (Pembroke). Pendant longtemps une seule église suffira pour les sauvages et pour les colons. Votre Grandeur a compris l’importance qu'il y a d'établir dans cette île une mission permanente. Ce sera la clef de missions sauvages. De là les voyages seront moins dispendieux et plus rapides. C’est l'opinion unanime des sauvages du fort William, et de M. Moreau.”
Telle est l’origine de la mission des Allumettes. Cette même année le Rév. M. Brady, au nom des syndics et de soixantesix familles catholiques de l’île, demandait à Mgr. l'évêque de Montréal la permission d'y construire une église, laquelle, d’ailleurs tarda longtemps à s'élever.
Les RR. MM. Poiré et Moreau et leurs compagnons continuèrent pendant plusieurs années leurs missions, 1839 à 1844, époque à laquelle ils furent définitivement remplacés par les PP. Oblats. *
* M. Poiré vit encore. Né à Saint-Joseph de Lévis, le 4 août 1810; ordonné en 1833, à la Rivière-Rouge, Manitoba, où il fut missionnaire, il fut nommé en 1839 à la cure de sa paroisse natale, Chaque été, pes cinq ans, il allait faire mission chez les sauvages de l'Ottawa. Curé, pendant de longues années, de Sainte-Anne de la Pocatière, supérieur honoraire du collège de ce nom, dont il fut la providence, vicaire-général honoraire de
Saint-Boniface, il a été revêtu, en 1887, du titre de camérier d'honneur de Léon XIII. (Répertoire Générale du Clergé.)
Nous reparlerons de leurs travaux ; arrêtons-nous ici, pour le moment, et continuons l’histoire plus importante des missions parmi les colons de l’Ottawa.