QUESTION D'ORIENT
Les circonstances mômes dans lesquelles se trouvait TEurope en ce moment donnaient à ces aspirations une nouvelle énergie en ranimant le patriotisme allemand. Méhémet-Ali, soutenu par la France, venait d'attaquer la Turquie. L'Angleterre , toujours jalouse de son influence en Orient, avait trouvé moyen, en exploitant les défiances qu'inspirait la France, d'entraîner l'Allemagne dans une cause où ses intérêts étaient fort peu engagés. L'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, renouant leur ancienne coalition, avaient signé un traité par lequel elles mettaient la France en dehors du concert européen, et la guerre avait un moment paru imminente. Les populations germaniques et surtout la Prusse s'étaient vivement émues des projets supposés du gouvernement français à l'égard des provinces Rhénanes, et leurs poètes les appelaient à la défense du libre Rhin allemand. Il semblait qu'on fût revenu aux jours de 1813, et le patriotisme, endormant toutes les défiances, unissait tous les cœurs autour de la personne du nouveau roi. Comment croire, en un pareil moment qu'il pût se défier du dévouement de son peuple, qu'il pût songer à engager une lutte avec lui? N'était-il pas probable au contraire qu'il n'aurait d'autre pensée que de resserrer cette imion, qui devait assurer sa puissance en même temps que la grandeur de la Prusse ?
La retraite du ministère Thiers dissipa toute cette ardeur belliqueuse, mais l'agitation soulevée par la prévision de la guerre se reporta vers les questions constitutionnelles avec une énergie qu'elle n'aurait peut-être pas eue aussitôt sans cette circonstance.
312 FRÉDERIG-GUILLAUME IV.
La scène du couronnement ne contribua pas peu à exalter encore les esprits.
La cérémonie devait avoir lieu le 10 septembre 18ftO à Kœnigsberg, et une ordonnance du 21 juillet convoqua les États du royaume dans cette ville^ en les invitant^ suivant Tusage antique, à s'expliquer catégoriquement relativement aux droits et privilèges dont ils croiraient devoir demander la confirmation. Les États répondirent eu suppliant le roi de vouloir bien faire préparer une loi organique, qui permît aux États provinciaux de choisir dans leur sein les membres d'une assemblée nationale, conformément aux termes de la déclaration royale du 22 mai 1815 et aux déclarations explicites de la loi de 1823.
Pendant la cérémonie du couronnement à Kœnigsberg, Frédéric-Guillaume prononça un de ces discours de parade, vagues et emphatiques, auxquels il se complaisait, et où le peuple prussien crut trouver la confirmation de toutes ses espérances.
« Je m'engage, dit-il, à la face de Dieu et devant tous les témoins qui m'entendent, je m'engage à assurer le bien-être, la prospérité, l'honneur de tous les États qui
composent mon royaume Tournons-nous donc
vers Dieu, vers ce Dieu qui sacre les princes, qui leur concilie le cœur des peuples et qui en fait des hommes selon sa Volonté suprême, favorables aux bons, terribles aux méchants. »
Quelques jours après, à Berlin, après avoir reçu le serment des nobles du royaume, il disait : a Je sais que je tiens ma couronne de Dieu seul, et qu'il m'appartient de dire : Malheur à qui y porte la main ! Mais je
sais aussi, et je le proclame devant vous tous, je sais que cette couronne est un dépôt confié à ma maison par ce Dieu tout-puissant; je sais que je dois lui rendre compte de mon gouvernement jour par jour, heure par heure. Si quelqu'un d'entre vous demande une garantie à son roi^ je lui donne ces paroles; il n'aura de moi ni de personne sur la terre unç caution plus solide. Oui^ ces paroles me lient plus fortement que toutes les promesses gravées sur le bronze ou inscrites sur les parchemins; car elles sortent d'un cœur qui bat pour vous et elles prendront racine dans la foi de votre âme. Que ceux d'entre vous qui ne désirent pas un de ces règnes soi-disant glorieux, qui retentissent dans la postérité avec le bruit des fanfares et des canons^ mais qui veulent se contenter d'un règne simple^ paternel, vraiment allemand et chrétien, que ceux-là prennent con* fiance en moi et en Dieu qui m'assiste, pour qu'il exauce les vœux que je lui adresse chaque jour, qu'il les bénisse et qu'il comble de prospérités notre patrie. »
Cette éloquence théâtrale séduisait la candeur allemande^ et d'unanimes applaudissements répondirent à la déclaration du roi ; mais l'enthousiasme redoubla lorsque la main levée vers le ciel, il reprit d'une voix retentissante :
a J'invoque en ce moment solennel le Dieu toutpuissant! Puisse-t-il de son bras omnipotent confirmer les vœux qui viennent de retentir dans cette enceinte, et ceux qui vont y retentir encore, les vœux que j'ai prononcés àKœnigsberg et que je confirme ici.
» Je promets de gouverner dans la crainte de Dieu et dans l'amour des hommes, avec les yeux ouverts quand
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les besoins de mes sujets et de mon temps l'exigeront; avec les yeux fermés quand il s'agira de rendre la justice.
x> Je veux, autant qu'il dépendra de ma puissance et de ma volonté^ maintenir la paix sous mon règne^ seconder sincèrement et avec toutes mes forces la noble tendance des hautes puissances qui depuis un quart de siècle sont les fidèles gardiennes de la paix de l'Europe.
))Je désire avant tout assurer à ma patrie la place que la Providence lui a assignée par une histoire sans exemple, et qui a rendu la Prusse le bouclier de la sûreté et du droit de TAlIemagne.
» Je veux sous tous les rapports gouverner de telle manière qu'on reconnaisse en moi le vrai fils d'un père qui vivra à jamais et d'une mère dont le souvenir se transmettra de génération en génération et sera béni par la postérité. Mais que de sources de larmes dans le chemin des rois et qu'ils sont dignes de pitié, si le cœur et l'esprit de leur peuple ne leur prêtent une vigoureuse assistance! Aussi, messieurs, dans la ferveur de l'amour que je porte à ma noble patrie et à mon glorieux peuple, je vous adresse à tous, en cette heure si sérieuse cette sérieuse question. Si vous le pouvez^ comme je l'espère, répondez-y en votre nom et au nom de ceux qui vous ont envoyés : Chevaliers, bourgeois, paysans, et vous tous qui êtes réunis ici, vous tous qui pouvez entendre ma voix, voici la question que je vous adresse : Voulez-vous, en cœur et en esprit, en paroles et en actes, voulez-vous avec la fidélité sainte d'un cœur allemand, avec l'amour plus saint encore d'une âme chrétienne, voulez-vous m'aider à