‹ Histoire de la Prusse depuis la mort de Frédéric II jusqu'à la bataille de SadowaChapitre 121 sur 178 · SCÈNE DU COURONNEMENT · texte numérisé non relu

SCÈNE DU COURONNEMENT

maintenir la Prusse telle que je Tai décrite tout à ITieure, telle qu'elle doit être pourne pas périr? Voulezvous m'aider à développer plus richement chaque jour les ressources vivaces qui ont fait de ce pays^ malgré son petit nombre d'habitants, une des grandes puissances de la terre ? Ces ressources, vous les connaissez^ c'est le sentiment de Thonneur, la loyauté, Tamour de la lumière, l'amour du droit et de la vérité et Tardent désir de marcher en avant, avec Texpérience de l'âge mûr et l'héroïque intrépidité de la jeunesse. Or, êtesvous bien résolus à ne pas m'abandonner dans cette tâche, à y persévérer au contraire, à vous y obstiner avec moi dans les bons et dans les mauvais jours? Répondez-moi donc par le son le plus clair et le plus joyeux de la langue maternelle, répondez par un oui vraiment allemand, c'est-à-dire franc et sincère. »

Les oui éclatèrent de toutes parts et le roi reprit : « Ce mot est tout pour moi et m'attache à vous par des liens indissolubles. Il me fortifie et me console, je ne l'oublierai pas à ma dernière heure. Je serai fidèle à mes voBUx tels que je les ai prononcés ici et à Kœnigsberg et que Dieu me soit en aide I

«Et en témoignage, je lève ma main droite au ciel. » Voilà ce qui remplissait de joie et d'enthousiasme la nation entière ; c'était un enivrement universel et les esprits les plus sérieux se laissaient entraîner. M. Charles Brûggemann, avec la naïveté d'une confiance qui ne devait pas tarder à être déçue , faisait remarquer très-gravement que ce chiffre ^0 avait toujours été heureux pour la Prusse; En 16^^ le grand électeur était monté sur le trône ; en 1 7^0, Frédéric le Grand ; que

ne devait-on pas attendre de 18&0 et de Pavénement du nouveau roi !

J'ai cru devoir citer k peu près en entier le discours de Frédéric-Guillaume^ parce que rien ne peint mieux et rhomme et la situation et la nation même qui se laissa prendre à cette éloquence gesticulante et sonore. Du premier jour on voit éclater le malentendu qui va bientôt séparer le peuple et son roi. Le peuple veut des institutions représentatives et libérales , il les attend du nouveau règne, et il croit si bien pouvoir y compter qu'il prend pour des promesses et des engagements ces effusions vagues et banales du royal orateur, ces protestations d'amour et de dévouement qui ne sont dans la bouche du roi que Texpression de sa ferme confiance qu'on le laissera agir à sa guise et sans le tourmenter par des réclamations indiscrètes. Ce oui si franchement sollicité et si étourdiment donnée qu'est-ce sinon l'engagement de se laisser mener à la remorque de la royauté? Est-ce donc un piège tendu par le roi à son peuple? Faut-il dire qu'il ne pouvait ignorer les vœux réels de la nation et que ce coup de théâtre n'a eu d'autre but que de se créer un argument ou du moins un prétexte contre les demandes prévues ? Peutêtre, mais pour moi je ne le crois pas. De toute cette foule naïve et confiante qui écoutait et applaudissait le discours du roi et l'acclamait, le plus confiant et le plus naïf à coup sûr, c'était le roi lui-même. Plus que qui que ce fût, il voulait faire le bonheur de son peuple ; plus que qui que ce fût, il se croyait sûr d'y parvenir ; ses protestations d'amour étaient sincères, et c'est là ce qui faisaient leur force et qui leur donnait cette puissance

Page 1