‹ Histoire de la Prusse depuis la mort de Frédéric II jusqu'à la bataille de SadowaChapitre 122 sur 178 · ETAT DES ESPRITS EN PRUSSE · texte numérisé non relu

ETAT DES ESPRITS EN PRUSSE

de sympathie sur toute la foule. Seulement en parlant il a son secret qu^il ne dit pas, sa panacée pour guérir tous les maux^ et la multitude qui Técoute ne le sait pas. Le bonheur qu'il lui prépare n'est pas celui que désire, qu'attend la nation ; mais qu'importe, pourvu que ce soit le bonheur ? Il se figure naïvement qu'on fait le bonheur des hommes autrement qu'ils ne Tentendent^ et il ne se doute pas que cette façon gouver* nementale d'administrer le bonheur n'est autre chose que la forme la plus naturelle et la plus ordinaire de la tyrannie. Voilà ce qui va se dévoiler peu à peu et pour Frédéric-Guillaume et pour la nation prussienne, et à mesure que chacun des deux verra plus nettement ce que l'autre a dans l'âme, ils se prendront de haine réci-> proque et finiront par se considérer comme ennemis. Nous savons déjà ce que veut le peuple prussien ; c'est en politique^ la suppression du pouvoir absolu^ ce sont les garanties constitutionnelles dont il voit jouir TAngleterre, la France et quelques-uns des petits États de l'Allemagne ; en religion^ il veut la li* berté des cultes, l'indépendance de la conscience. Il nous reste à voir quelles sont à cet égard les idées du roi^ car c'est le désaccord entre les théories religieuses et politiques du peuple et du roi qui constituera toute l'histoire de la Prusse jusqu'à la fin de ce règne. Ceci nous amène forcément à présenter un résumé de la situation intellectuelle de la société prussienne à cette époque; car^ si le mens agitât molem est vrai de tous les peuples, si c'est partoutdans l'état intellectuel des nations qu'il faut en dernière analyse chercher l'explication de leur histoire, cela est vrai surfout et surtout saisissant

en Allemagne^ où toute aspiration^ toute tendance se transforme invariablement en une théorie*

Nous avons eu Toccasion à plusieurs reprises d'entretenir le lecteur des difficultés religieuses qui ont agité les règnes de Frédéric-Guillaume II et de Frédéric-Guil« laume III. L'esprit de liberté encore indécis et flottant, d'ailleurs écarté avec soin des questions politiques par les lois sur la presse et par le respect invétéré delà monarchie absolue^ s'était jeté dans le domaine des questions religieuses, où il était plus difficile de le poursuivre en un pays dont la religion officielle elle-même était un résultat de l'esprit de libre examen. La hardiesse des uns avait effrayé la timidité des autres^ et bientôt le pays s'était trouvé divisé en sectes nombreuses où chacun s'était classé et cantonné suivant la nature de son esprit, de son tempérament^ de ses idées. Pendant que les intelligences vigoureuses et indépendantes se soulevaient contre les dogmes surannés d'une religion faite pour un autre âge^ les esprits timides et fermés s'étaient réfugiés par réaction dans toutes les petites pratiques superstitieuses d'une sorte de fétichisme religieux. À mesure que les uns s'exaltaient dans le sentiment de leurs droits^ les autres s'humiliaient de plus en plus dans la croyance à l'irrémédiable déchéance de l'âme humaine* Lespiétistes ne voyaient de salut que dans le retour à la foi inerte et soumise [du moyen âge; les rationalistes,

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confiants dans la puissance de Tintelligence humaine, se croyaient le droit d'interpréter la révélation divine et en rejetaient audacieusement ce qui leur paraissait indigne de leur idéal moral et religieux. Pour les premiers, la religion était un champ fermé ou plutôt une prison murée où l'esprit humain est condamné, comme le prisonnier de Ghillon, à tourner éternellement dans le cercle étroit de la loi révélée; pour les seconds, la révélation écrite était un champ encore mal exploré, où des découvertes sans nombre étaient réservées aux esprits hardis qui oseraient porter de ce côté leurs investigations, ou plutôt c'était un thème éternellement fécond proposé par le Créateur lui-même aux méditations des hommes et où devait se développer librement cette puissance révélatrice que tout homme porte en luimême, et qui n'est autre que la raison. A la révélation unique et définitive des piétistes, les rationalistes ajoutaient donc la révélation incessante et personnelle de cette voix intérieure, qu'ils déclaraient être la voix de Dieu lui-même, et dont les ordres souverains déterminent forcément Tintelligeuce à affirmer ou à nier.

Telle était alors la forme sous laquelle se manifestait la lutte de ces deux partis, qui depuis plusieurs centaines d'années-divisent plus ou moins nettement les hommes, le parti du progrès et celui de l'immobilité, lutte qui est bien loin d'être épuisée et qui persistera dans le monde, tant qu'il ne sera pas admis par tous que les idées des hommes sont des œuvres purement humaines, de simples manifestations des états par lesquels passent successivement les intelligences, à mesure

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qu'elles transforment en idées les sensations et les impressions des milieux qu'elles traversent^ à mesure enfin que se complète pour chacun et pour tous Texpérience de la vie. Tant qu'on cherchera dans un mysticisme plus ou moins vaporeux^ dans le monde supra-naturel de la raison ou de la foi Texplication de la vie intellectuelle et Torigine des idées humaines, la querelle restera ouverte entre ces deux groupes d'esprits, plus différents en somme par leurs aspirations et en quelque sorte par leur tempérament que par leurs méthodes et par leur nature intime. Les uns comme les autres en effet regardent en dehors d'eux-mômes et s'asservissent à des directions étrangères, la foi immobile ou la raison éternelle. Les uns comme les autres prennent leur point d'appui dans la croyance à une impulsion supérieure et également divine ; les uns comme les autres croient à une vérité absolue, immobile, supra-humaine; seulement les uns pensent que cette vérité est définitivement trouvée, que les efforts et les inquiétudes de rintelligence ont cessé d'être légitimes, du jour où l'évangile a révélé à l'humanité la pensée immuable du créateur, que son rôle, depuis lors, doit être uniquement de s'humilier et d'adorer, et que toute aspiration à un progrès dans l'ordre des vérités morales et religieuses ne peut être qu'une suggestion du démon ; tandis que les autres considèrent cette même vérité comme un prix promis aux efforts de l'homme. Parce qu'ils se sentent incessamment portés par un désir toujours plus ardent de connaissance et de perfection, ils en concluent qu'il y a en eux je ne sais quelle puissance divine qui les pousse à la recherche de l'absolu,

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et comme une sorte de voix de Di^ qui leur crie sans relâche : En avant !

Cette différence suffit pour les mettre aux prises. Grâce à ce sentiment d'intolérance qui résulte pour les uns et pour les autres du point de vue plus ou moins mystique d^où ils envisagent toutes choses^ chacun^ se considérant comme Tinstrument choisi de la volonté suprême, comme le dépositaire et le confident de la pensée divine, s'irrite de trouver la môme prétention chez ses rivaux et ne voit plus que sacrilège dans les affirmations contraires aux siennes. Voilà pourquoi les luttes d^idées ont toujours été si violentes dans Thumanité^ pourquoi les hommes mêmes qui se croient philosophes sont si peu disposés à supporter la contradiction ; c'est que dans toutes ces querelles^ quels que soient leurs prétextes ou leurs apparences^ il y a toujours au fond quelque chose de religieux, la religion de la foi ou la religion de la raison^ la religion de la vérité une fois révélée ou la religion de la révélation progressive.

Gomme dans toutes les luttes de doctrines, les adversaires, à force de se pousser réciproquement, aboutirent des deux parts à l'exagération extrême de leurs principes. Les piétistes, en haine de ce qu'on leur présentait comme étant le progrès, ne se contentèrent plus de rester immobiles ; ils reculèrent jusqu'aux limites extrêmes du protestantisme ; bientôt ils les dépassèrent pour retomber dans les pratiques catholiques les plus contraires à l'esprit de la réforme. Aussi les conversions au catholicisme devinrent-elles fréquentes, à la grande consternation des chefs du parti , qui ne

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voyaient pas que c'était la conséquence nécessaire de leurs prédications. S'il est vrai en effet que le péché originel ait enlevé à Tintelligence humaine toute lumière propre pour distinguer entre la vérité et l'erreur^ la réforme perd toute raison d'être ; Luther et Calvin ne sont plus que des insensés^ follement révoltés contre l'autorité légitime de l'Église^ seule dépositaire de la vérité révélée.

Les rationalistes de leur cdté^ qui avaient commencé par considérer la raison comme une lumière divine donnée à Thomme pour contrôler et éclairer la révélation écrite, arrivèrent bientôt à découvrir dans celle-ci tant d'obscurités, de contradictions, d'erreurs manifestes, qu'ils finirent par n'avoir pour elle que du mépris. La révélation personnelle et incessante de la raison devint pour un grand nombre la seule loi véritable. De là à nier tout ce qu'ils ne comprenaient pas, la pente était glissante ; beaucoup s'y laissèrent entraîner, et quand de négations en négations ils eurent supprimé tour à tour tous les mystères, il ne leur resta plus, au lieu d'une religion, qu'une philosophie, et cette philosophie, pour la plupart, fut le matérialisme. Ceux qui gardèrent le sentiment religieux rejetèrent toute tradition du passé et au Christ historique ils substituèrent le Christ absolu.

Frédéric-Guillaume III, par ses tentatives d'unification religieuse n'avait pas peu contribué à accélérer les mouvements contraires qui emportaient les esprits. En opposition aux innovations de l'Église évangélique se forma le parti des vieux luthériens, qui résista énergiquement à tous les effbrts et aux violences de la pro-

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