‹ Histoire de la Prusse depuis la mort de Frédéric II jusqu'à la bataille de SadowaChapitre 125 sur 178 · ÉTAT DES ESPRITS · texte numérisé non relu

ÉTAT DES ESPRITS

le droit de s^écrier : « Dans ces heures de crise, les savants s'occupaient de leur science, les théologiens songeaient, comme aujourd'hui^ au salut des âmes, sans jamais se soucier de la liberté des esprits; les jurisconsultes enseignaient le droit romain ou l'ancienne constitution impériale^ qui n'existait plus ; c'est«à-dire tout le monde se taisait: le philosophe seul osa prendre la parole.D

C'est alors aussi que la presse multiplia ses organes; de toutes parts naissaient de nouveaux journaux^ malgré la censure et les colères royales^ et ce qui était plus grave que leur multiplication^ c'est que^ en dépit de tous les efforts pour les rendre suspects ou impuissants^ leur influence allait sans cesse croissant et que les plus hardis étaient les plus recherchés.

Aussi rhistoire de Prusse change-t-elle alors complètement de caractère. Jusqu'à ce moment^ sauf la période héroïque de 1812-1813^ elle se réduit à une sorte de monologue. L'histoire de la nation n'est guère que celle des volontés, des fautes, des sottises des rois. Désormais nous trouverons en présence deux interlocuteurs : le roi et la nation. C'est un dialogue qui s'engage^ et si plus d'une fois il dégénère en querelle, du moins pourrons^nous savoir quels sont^ de part et d'autre, les griefs.

Ce tableau est bien incomplet^ mais l'expérience que nous avons en France des situations analogues suppléera à ce qui manque ici. Les révolutions par tous pays se font en somme de la même manière et pour les mêmes raisons; ce sont toujours des rois qui s'entêtent à ne pas céder aux réclamations les plus simples^

et des peuples qui s'obstinent à croire qu'ils ont des droits à faire valoir.

Supposez à la place de Frédéric-Guillaume IV un prince intelligent II aurait vu qu'il était temps de faire des concessions à Tesprit public. En comparant l'état de la Prusse aux situations analogues par lesquelles avaient passé TAngleterre» la France^ et plusieurs des petits États allemands, il aurait compris que^ si les aspirations libérales peuvent être lentes à s'éveiller chez un peuple^ que si parfois même elles semblent s'en* dormir un temps après de grandes commotions qui ont fatigué ou effrayé les esprits, jamais cependant elles n'abdiquent complètement^ et que presque toujours la lutte ne fait que les rendre plus opiniâtres et plus impérieuses. En Prusse surtout^ la situation était particulièrement nette, car, outre l'exemple de presque toutes les nations voisines, le peuple avait pour lui les promesses formelles qui lui avaient été faitesà plusieurs reprises.

Mais c'est précisément l'infirmité des princes de ne jamais comprendre ces choses-là, ou de ne les comprendre que quand l'opinion irritée ne peut plus voir dans leurs concessions que l'aveu de leur défaite. Le fétichisme de l'éducation monarchique, l'entêtement du pouvoir absolu, les flatteries des courtisans qui caressent la passion du maître, l'ignorance où les entretient leur entourage de l'état réel des esprits, Tégoïsme et l'inintelligence des coteries qui sont ou se croient intéressées au maintien des privilèges et des abus, voilà les véritables causes des révolutions vio« lentes, quand les souverains n'ont pas assez d'intelU-

Page 1