UNITÉ PRUSSIENNE
H choisit pour plénipotentiaire de la Prusse auprès de la diète le comte de Bismark, ennemi déclaré de TAutriche, et dont la haine devait avoir plus tard pour cette puissance des conséquences si terribles. Du reste, il ne faisait en cela que s'associer au sentiment populaire, toujours violemment irrité de Thumiliation d*01mûtz, et dont rirrltation se manifestait par des publications quotidiennes où l'on ne parlait que de la suppression déflnitive de la diète et de la transformation radicale de la forme actuelle de la Confédération. L'orgueil national rôvait une revanche éclatante par l'exclusion de l'Autriche de la confédération future, et, par une réaction assez facile à comprendre, il ne cessait de bâtir pour l'avenir des plans, qui tous avaient pour principe et pour but l'hégémonie prussienne. La liberté, il semblait qu'on n'y songeât plus, et il était manifeste que, pour devenir populaire^ il suffirait au nouveau gouvernement de prendre eu main la vengeance du passé, et de replacer la Prusse au rang auquel elle croyait avoir droit, c'est-à-dire à la tôte de l'Allemagne. En fait, la passion qui agitait alors la pensée publique, ce n'était plus, comme en iSkS, celle de Tunité de la grande patrie allemande. La Prusse n^aspirait plus à se fondre avec l'Allemagne par un sentiment de fraternité politique et nationale, mais bien plutôt à prussifiev l'Allemagne, à soumettre à la suprématie prussienne tous ces petits États qui, au sein de la diète germanique, avaient soutenu sans relâche la politique hautaine de l'Autriche^ à dépouiller celle-ci de toutes ces alliances qui taisaient sa force, et à la rejeter enfin pour jamais hors de T Allemagne. Dans plus d'une brochure prus-
sienne, de 1856 à 1859, on peut retrouver presque de point en point le programme de ce qui devait se faire dix ans plus tard. A cet égard, il y avait accord à peu près complet entre le sentiment populaire et les aspirations plus ou moins indécises encore du nouveau chef de TÉtat.
Ce soulèvement du sentiment national reçut une nouvelle excitation lors de Tentrevue à Stuttgard, en 1857, des empereurs Napoléon III et Alexandre. Les souvenirs de Tilsitt se présentèrent à toutes les mémoires. On crut voir dans Taccord des deux grandes puissances de Forient et de Toccident Tintenlion de peser des deux côtés à la fois sur TAUemagne. Aux colères contre TAutriche se joignit en Prusse la haine de la France et de la Russie, et Texaltation des esprits s'en accrut d'autant. Aussi célébra-t-on avec une sorte de fureur patriotique le centième anniversaire de la naissance de Stein, le libérateur de TAllemagne; et un peu plus tard la même exaltation se reproduisit aux fêtes célébrées en Thonneur de Schiller.
Du reste, ce sentiment jaloux de l'honneur national, cette susceptibilité d'autant plus vive et plus irritable qu'elle avait été plus violemment irritée dans le cours de ce siècle, n'avait plus besoin même de l'excitation des circonstances. Elle s'exaltait d'elle-même par le seul souvenir du passé, et les patriotes se sentaient pris d'indignations profondes, quand ils comparaient le rôle présent de la Prusse en Europe avec celui qu'ils avaient rêvé pour elle. De là, des ardeurs et des redoublements de haine contre l'Autriche etconfre la France, des fureurs qui semblaient hors de toute proportion avec les causes
CONSÉQUENCES DE LA VIOLENCE. AOl
auxquelles on s'amusait à les rattacher. On oublie toujours que si un particulier peut pardonner et oublier, les peuples n'oublient ni ne pardonnent guère, tant que leur amour-propre n'a pas reçu la satisfaction qu'il réclame^ à moins qu'ils ne soient complètement abattus et que la préoccupation de leur salut leur fasse oublier les blessures de leur orgueil. Les Prussiens portaient trop profondément ancrée au fond de \buv pensée la conviction de leur grandeur future et le sentiment de leur destinée, de ce qu'ils appelaient eux-mêmes leur mission historique et providentielle, pour que des humiliations maladroites comme celles d'Olmûtz, et même des désastres terribles comme ceux que leur avait infligés Napoléon^ pussent briser leur courage et abaisser leur fierté. Le seul résultat de ces violences a été d'exaspérer et d'aigrir des tendances et des aspirations qui, dans le principe, n'avaient rien de nécessairement menaçant. J'insiste sur ce point, parce que c'est là. qu'est en grande partie l'explication des faits qui vont suivre, et parce qu'il peut nous servir à estimer à leur juste valeur les systèmes de ces faux grands hommes, qui croient aux triomphes définitifs de la force, et qui prétendent traiterl'humanité comme la nature brute. Leurs succès peuvent quelquefois durer assez longtemps pour faire illusion aux politiques à courte vue et aux historiens imbéciles qui se laissent prendre aux apparences. Demandez maintenant à l'Autriche ce qu'elle pense de cette habileté et de cette vigueur tant célébrées du prince Schwartzenberg, qui paraissait avoir si bien maté l'ambition prussienne, et qu'on vantait comme le restaurateur de l'influence autrichienne en Allemagne.
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C'est lui qui a poussé à bout la patience prussienne, qui a enfoncé et développé dans les âmes ce germe de haine irréconciliable, par laquelle a été remplacée depuis quinze ans la rivalité politique des temps antérieurs ; c'est lui enfin qui a mis les choses au point que la Prusse ne pouvait plus être satisfaite, à moins que de briser à jamais la puissance autrichienne. D'ailleurs^ les violences de la. politique napoléonienne avaient, dès le commencement du siècle, démontré à l'Allemagne, à la Prusse surtout^ la nécessité d'une union qui rendit à jamais impossible le retour des misères passées. Par les défiances et les haines que Napoléon P^ avait soulevées contre la France, il avait mis pour longtemps en danger la paix de TËurope^ et si ce fruit de son système politique avait été déplorable pour la France, condamnée à vivre dans une alerte perpétuelle, il n'avait pas été moins funeste h TÂllemagne elle-même, distraite par ses aspira** tions unitaires de la recherche des libertés intérieures. Il suffit de jeter un regard sur l'histoire de la Prusse pour voir combien celte passion de l'unité l'a retardée dans la voie des progrès constitutionnels, en fournissant aux souverains un moyen toujours prêt do détourner l'esprit du peuple des revendications libérales. Mais ces aspirations unitaires, hostiles à la France, n'avaient pas alors pour conséquence nécessaire la guerre civile entre le midi et le nord de l'Allemagne. La Prusse pouvait encore se fondre dans la grande patrie, comme le Piémont dans l'unité italienne. Le patriotisme prussien, en rêvant pour l'Allemagne la grandeur et la puissance, eût cru se déshonorer et se démentir lui-même en songeant h faire l'unité par la force. C'est l'arrogance de PAu-