ETAT DES ESPRITS EN PRUSSE
un ministre qui eut l'habileté de lui imposer ses volontés et de ramener au but qu'il n'aurait jamais atteint par lui-même. Ce ministre, ce fut M. de Bismark, l'ennemi irréconciliable de la diète et dé l'Autriche, en qui se trouva incarnée, sous sa forme la plus violente, lapas* sion qui remplissait alors le cœur du peuple prussien.
Je n'ai pas l'intention d'entrer dans le détail des évé* riements qui ont marqué le règne de Guillaume P'. Tous ces faits sont trop près de nous pour qu'on puisse les avoir oubliés. Je crois plus utile d'en chercher le sens, d'en dégager la pensée qu'ils recèlent, de préciser les attitudes des acteurs de la grande lutte qui se prépare, et de marquer le véritable point où était alors Tesprit public.
Pour bien des gens en France, le fait saillant et caractéristique de ces quatre dernières années dans l'his- .loire intérieure de la Prusse, c'est la lutte prolongée des députés prussiens contre le gouvernement, et en particulier contre M. de Bismark, le ministre aux formes cassantes et irritantes. On en conclut volontiers que la grande préoccupation du pays était la constitution, la liberté, et que le cabinet prussien, en jetant la nation dans l'aventure de la guerre des duchés, n'a eu d'antre but que de détourner les esprits de l'opposition libérale vers les préoccupations guerrières, suivi procédé dont M. de Bismark n'est pas l'inventeur,^ qui lui aurait du moins parfaitement réussi. Puis on cherche dans les détails de l'expédition, dans les conséquences de la conquête, dans mille infiniment petits, l'expKcation de la grande guerre qui devait sitôt éclater entre les deux grandes puissances de l'Allemagne. On
rappelle avec complaisance le mot de lord Palmerslon sur cette « allumette qui pourrait bien mettre le feu à TEurope». En réalité, cette vue purement matérialiste et objectiviste des choses n'a rien de réel, et Ton se laisse tromper par Tapparence. Les causes réelles et sérieuses du grand fait qui vient d'éclater sont tout autrement profondes, et elles sont dans les esprits bien plus que dans les choses. Les événements n'ont fourni out au plus que l^occasion, et encore cette occasion elle-même a-t-elle été de longue main préparée par ceux qui avaient intérêt à la faire naître.
En Prusse, la grande préoccupation de tous les esprits était, comme nous Tavons dit, de relever Tinfluence prussienne, si étrangement abaissée pendant les dix dernières années par la pusillanimité de Frédéric-Guillaume IV et de ses ministres. C'était là la pensée commune par laquelle le gouvernement, les chambres et le peuple pouvaient s'entendre et se trouver d'accord. Mais sur la question des moyens et de l'opportunité les divergences étaient grandes, et c'est ce qui devait produira, la lutte.
Le roi, esprit plus militaire que politique, ne voyait d'autre moyen que de réorganiser et de fortifier Tarmée permanente. Il croyait qu'il suffirait d'appeler sous les armes quelques milliers d'hommes de plus pour triompher de l'opposition de l'Autriche et la forcer à renoncer au ton arrogant qu'elle avait pris depuis 1850