INDÉCISION DU ROI
à l'égard de la Prusse. Quant à la constilution de Tunité elle-même et à la voie à suivre pour y arriver^ il est fort probable qu'il n'avait à cet égard que des idées Irès-vagues. Suivant Tusage des HohenzoUern, il attendait simplement que la fortune lui présentât bénévolement les occasions qu'il ne savait comment faire naître et dont il eût môme sans doute été bien embarrassé de profiter. Par ses préjugés gothiques de droit divin, et par sa haine de la liberté, il était condamné aussi fatalement que son père et son frère à tourner dans un cercle sans issue, à affirmer Tunité allemande sans jamais pouvoir lui faire faire un pas. Son avenir semblait donc tout tracé. Haï pour ses préjugés féodaux du petit nombre qui voulait sincèrement la liberté, bientôt suspect pour ses hésitations à la multitude, qui ne respirait que la vengeance, Thumilialion de TAutriche, son exclusion totale des affaires allemandes et l'absorption par la Prusse des petits États dont les souverains avaient, depuis 1859, fait cause commune avec l'Autriche, il eût sans doute, malgré ses intentions et ses efforts, laissé languir la Prusse dans l'état misérable où il la trouvait, et dont il voulait évidemment la tirer, quoiqu'il fût en même temps bien résolu îi n'employer aucun des moyens qui pouvaient l'amener à ce but. Il ne suffit pas pour un roi d'avoir une haute opinion du rôle assigné providentiellement k son pays et de le déclarer en toute occasion. Les peuples et les rois n'ont jamais que le rôle qu'ils savent prendre, et il est bien rare que la fortune dispense les hommes de toute initiative propre. D'ailleurs, dès 1861, le roi avait déjà montré ce qu'on devait attendre de lui. Après avoir
laissé entrevoir aux premiers jours des tendances libé« raies par réaction contre le parti féodal^ qui ne pouTsit lui pardonner Toppositiou qu'il avait faite à la Russie pendant la guerre de Crimée, il s'était peu à peu laissé reprendre à ses anciennes attaches, et le roi du droit divin était naturellement retombé sous l'influence du parti de la Croix. Les premiers mouvements de Tesprit libéral^ sur lequel il avait paru vouloir un moment s'appuyer, avaient effarouché ses scrupules monarchiques; l'atténuation progressive de son opposition à la diète germanique et Tempressement de ses rapports avec les souverains qu'il visitait tous led uns après les autres ne permettaient guère de douter qu'il fût bientôt amené à renouer solidement ces alliances personnelles des empereurs et des rois^ dont la liberté n'avait guère eu jusqu'alors à se féliciter^
D'un autre côté, la chambre des députés, après avoir prêté son appui au régent tant qu'il avait manifesté des tendances libérales et qu'il avait eu à lutter contre ropposition de la chambre des seigneurs, ne tarda pas à se séparer de lui quand il commença à se laisser gagner par l'influence du parti réactionnaire. L'occasion plutôt que la cause de cette séparation fut la question de la réorganisation militaire. Le discours du couronnement, en dévoilant nettement le fond de la pensée du nouveau roi, ne fit qu'aggraver les défiances, et dès lors la lutte commença avec un acharnement et une énergie dont il serait difficile de trouver ailleurs un autre exemple. Le gouvernement eut beau la dissoudre à trois reprises difiérentes, le pays lui renvoya avec une constance infatigable les hommes investis de sa con-
ESPRIT DE L'OPPOSISION. Hi
j fiance> pour protester contre la politique de la couronne. Les partis libéraux dans toute TEurope regardaient avec admiration cette lutte si ferme des représentants prussiens contre les empiétements inconstitutionnels de la monarchie, et croyaient voir en eux les plus solides champions des droits des peuples contre les visées du pouvoir absolu. Au fond cependant il y avait autre chose^ et Tamour de la liberté était loin d'être le seul ou même le principal mobile de l'opposition prussienne. Quelques-uns sans doute^ comme le représentant Jacobi^ songeaient avant tout aux intérêts de la justice et du droite et combattaient le ministère par haine du despotisme ; mais le plus grand nombre n'apportaient guère dans la lutte que des passions de légistes, et ils combattaient dans les mesures de la couronne une interprétation selon eux erronée du pacte qui règle les rapports des grands pouvoirs de rÉtat. Ils ne voyaient dans tout cela qu'une question de droit constitutionnel à élucider^ et par un trait qui tient foncièrement au caractère de l'esprit allemand, ils apportaient à cette discussion Tardeur qu'ils auraient portée dans une question de grammaire et de philosophie. C'était pour eux un débat théorique plutôt que politique^ quelque chose comme une polémique scientifique, qui intéressait leur amour-propre de savants et de penseurs, plus peut-être que leur conscience de citoyens. On sait en effet quelle obstination déploient les Allemands dans les questions de théorie, quelles qu'elles soient. Mais dans le cas présent, la discussion s'envenimait chaque jour par les allures arrogantes et le ton tranchant qu'affectaient dans ces débats les membres
du cabinet prussien^ et en particulier MM. de Roon et de Bismark. Ce qu'il y eut de vraiment singulier dans cette lutte^ c'est qu'elle s'engagea sur le terrain même où il semblait que les deux parties dussent le plus naturellement se trouver d'accord, sur la question de la réorçanisation militaire, c'est-à-dii*e sur celle qui touchait de plus près au relèvement de Tinfluence prussienne et à Tœuvre de Tunification allemande. C'est ce qui a fait illusion à Topinion européenne. On s'est figuré en général que la chambre prussienne ne songeait qu'à l'organisation pacifique des libertés intérieures, et que l'opposition répudiait toute pensée d'imposer en Allemagne la suprématie de la Prusse. Il n'en n'était rien cependant, et l'ardeur qu'elle portait dans l'affaire des duchés danois révélait bien nettement ses secrets désirs. Plus d'une fois, en effet, elle reprocha au gouvernement de ne pas montrer assez d'énergie dans cet(e question. Ce fut elle qui insista pour qu'elle fût traitée comme une question purement allemande; en 1863, ce fut elle qui insista pour que l'affaire du Schleswig ne fût pas séparée de celle du Holstein, et elle blâma le ministère qui, par prudence, persistait à la présenter comme une question internationale, L'âpreté et la fougue qu'elle portait dans celte discussion montraient assez combien il eût été facile au ministère de ramener l'opposition en proclamant hautement l'intention de travailler sans relâche à l'unification de l'Allemagne. En faveur de cette intention déclarée et soutenue par des faits, on lui eût tout pardonné, comme l'événement l'a démontré, mais la chambre ignorait sur ce point la volonté réelle du gouvernement, et elle ne se