‹ Histoire de la Prusse depuis la mort de Frédéric II jusqu'à la bataille de SadowaChapitre 162 sur 178 · ROLE DE M. DE BISMARK · texte numérisé non relu

ROLE DE M. DE BISMARK

doutait pas que ses ambitions prussiennes eussent, dans M. de Bismark, un complice aussi énergique et déterminé.

Quant à celui-ci, il se trouvait dans une situation des plus difficiles, et il faut reconnaître qu'il a su échapper aux difficultés de son rôle avec une habileté et une persévérance des plus rares. Aussi hostile à la liberté que son roi, il eut sur lui Tavantage de comprendre que pour gouverner il faut cependant s'appuyer sur la nation, et il sut discerner que de toutes les passions du peuple prussien, la plus vivante, la plus tenace, était celle de la prussificalion de l'Allemagne, comme moyen de rendre à TAutriche les humiliations qu'il en avait reçues, et de reprendre parmi les puissances européennes la place qu'il avait entrevue en 18/i8 et qui lui avait échappé par les fautes de Frédéric-Guillaume IV. Ce but, M. de Bismark se Tétait assigné dès 1859. Mais il n'était pas facile d'y atteindre; les difficultés devaient venir de plusieurs côtés à la fois.

D'abord il fallait triompher des scrupules et des hésitations du roi, l'amener peu à peu à considérer sans terreur la possibilité d'une guerre contre l'Autriche et sans horreur ta violation du droit monarchique dans la personne de ceux des souverains dont les États devraient être annexés à la Prusse. Cette dernière difficulté n'était pas la moins grave avec un homme du caractère de Guillaume I•^ 11 est probable qu'on ne saura jamais par quels arguments, par quelles séductions l'habile ministre est parvenu à faire taire dans l'âme du roi les réclamations de sa conscience monarchique.

Mais ce n'était pas tout. Il fallait surtout éviter de

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recommencer les fautes de Frédéric-Guillaume Vf, se garder de ces déclarations par lesquelles il semblait avoir pris à tâche d'inquiéter et d*irriter les souverains de TAllemagne. Proclamer d'avance Tunilé allemande, c'était le plus sûr moyen de la rendre impossible^ et d'un autre côté, du moment qu'on ne voulait faire à peu près aucune concession au parti libéral^ il devenait bien difficile de gouverner en refusant toute satisfaction apparente aux rancunes nationales et aux aspirations dominatrices du grand parti unitaire. M. de Bismark sut résoudre ce problème en affectant à Tégard de l'Autriche une attitude assez hostile pour laisser quelque espérance aux patriotes, mais en même temps assez réservée pour n'inspirer pas d'inquiétudes sérieuses aux souverains allemands et à l'Europe. L'opposition môme de la chambre des représentants, qu'il lui eût été si facile de ramener en l'associant à ses projets^ lui fut utile dans une certaine mesure en trompant les politiques sur ses intentions. Qui aurait pu croire qu'un pays ainsi divisé, qu'un gonvernement ainsi combattu pût songer à une aussi grande entreprise que celle d'imposer la loi à toute l'Allemagne? Cependant on comprend combien cette nécessité du secret dut peser au ministre^ combien de fois il dut avoir la tentation de laisser entrevoir le but vers lequel il tendait mystérieusement, et peut-être pourrait-on expliquer en partie l'irritabilité qu'il montra si souvent dans les débats parlen^entaires par cette secrète contrainte et par le muet dépit qu'il éprouvait de voir ses projets d'unification combattus par des hommes dont la complicité lui eût été assurée, s'ils les avaient connus.

Cependant Tidée de Tuniié allemande gagnait tous

les jours du terrain^ et le comte de Bismark suivait avec

un intérêt facile h comprendre cette propagande si

utile à ses desseins. Dans l'état d^esprit où était alors

rAllemagnej travailler à Tunité allemande, c'était en

effet travailler uniquement pour la Prusse. L'Autriche,

déchue de son orgueil depuis la guerre dltalie, avait

beau répudier la politique étrangère du prince de

Schwartzenberg, rivaliser d^ardeur avec la Prusse dans

la question des duchés, revenir à une solution libérale

de la question de la Uesse électorale^ faire sonner bien

haut les 38 millions d'hommes qu'elle apporterait à

TAlIemagne^si celle-ci voulait s'unira elle, elle inspirait

à la nation prussienne une aversion trop décidée et aux

autres populations de PAllemagne trop de défiance pour

que jamais l'unité allemande pût se faire à son profit.

Quant au système de la triade, mis en avant par M. de

Beust, le ministre de Saxe, ce n'était qu'une de ces

théories de cabinet qui peuvent bien naître dans le

cerveau d'un homme, mais qui n'avait aucune racine

dans la nation, et dont la seule conception suffit pour

convaincre de chimère l'homme qui l'a imaginée.

Il n'y a désormais de politique sérieuse et efficace

que celle qui sait reconnaître les nécessités des

temps , c'est«à-dire s'appuyer sur les aspirations et

les sentiments des peuples. La triade , l'union des

Ëlats secondaires, faisant équilibre à l'Autriche et à

lu Prusse, pouvait être acceptée par les souverains

' comme un moyen d'assurer leur indépendance, mais

elle * ne pouvait donner aucune satisfaction aux désirs

des populations allemandes. Malgré les démonstrations

réactionnaires de Guillaume P', malgré les répugnances qu'inspirait personnellement M. de Bismark, malgré la lutte qu'il soutenait contre le parti soi-disant libéral, c'était toujours vers la Prusse que se tournaient tous les regards; c'était Thégémonie prussienne que prêchait l'association du Naiional-Verein ; tous les efforts que faisaient les gouvernements et les partis pour s'attirer la popularité en préparant Tunité allemande par la réforme unitaire du droit civil, commercial, maritime, tout cela devait presque nécessairement tourner au profit de la Prusse. Cette attraction de la Prusse, malgré les répugnances que soulevaient Torganisation bureaucratique de la monarchie et le caractère prussien, est le fait dominant de cette période, et ce serait un fait des plus singuliers, si Tamourdela liberté avait été le mobile et la passion réelle des peuples allemands.

M. de Bismark se trouvait donc en parfaite communauté de sentiment avec Tesprit général du peuple prussien et d'une grande partie des populations allemandes. C'est ce qui a fait sa force et son succès.

Cependant, malgré le soin que prenait le gouvernement prussien de cacher ses projets, l'Autriche et les États secondaires suivaient avec défiance toutes ses démarches. Son attitude à l'égard de la diète, sa tolérance pour le National- Verein, pour l'institution des Gymnastes et des tireurs fédéraux, son obstination dans la volonté de réorganiser l'armée, les conventions militaires conclues avec les gouvernements de Saxe- Cobourg et de Bade, qui incorporaient dans l'armée prussienne les troupes de ces deux États, ses propositions réitérées de changer les bases de la Gonfédé-

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