RÉFORMES EN POLOGNE
le droit de liberum veto, qui avait été si funeste à la Pologne. Hertzberg^ ne considérant, comme toujours^ que les intérêts immédiats et grossiers , comprit du premier coup que lliérédité donnerait lieu à moins de troubles que les élections» et que la Prusse perdrait par là des occasions de dépouiller un voisin trop occupé de luttes intérieures pour être capable de se défendre efficacement contre les agressions du dehors. Il voulait donc entraver les délibérations de la diète et faire agir dans ce sens l'ambassadeur prussien à Varsovie. Hais le roi fut d'un autre avis ; ce n'était pas qu'il comprit combien était misérable et dé^ courte vue la politique de son ministre^ qui ne voyait pas que, si les troubles de la Pologne pouvaient devenir une occasion d'agrandissement pour la Prusse^ ils ne le seraient pas moins pour la Russie et pour l'Autriche, et que^ à force de ronger et de rogner chacune de leur côté^ les trois larrons devaient finir par se trouver condamnés à un côte à côte qui pourrait n'être pas sans désagréments pour Tun ou pour l'autre. Le roi se disait simplement qu'un roi électif était moins roi qu'un roi héréditaire, qu'il puait toujours plus ou moins la république, cette chose odieuse, et que l'hérédité seule pouvait le faire entrer convenablement dans la famille des rois. Ce sentiment naturel à Frédéric-Guillaume se trouvait alors renforcé par ce qui se passait en France. Aussi s'empressa- t-il de féliciter de ce changement de constitution l'ambassadeur polonais, le prince Jablonowski, et d'envoyer le 9 mai, à l'ambassadeur de Prusse à Varsovie, Tordre de déclarer l'assentiment du roi à cette modification. Tous les ministres, quoique d'un avis opposé, eurent
FtîG. VlitROV. 5
n ËRÉDÉRKÎ-GUlLLAUMË If.
i'air de se laisser convaincre parlé roi ; Herlzberg seul gpesta fidète à sa propre opinion. Mais il vit bien qu'il n'avait plus rien à faire au ministère. Il demanda sa retraite et se mit à écrire Fhistoire de Frédéric II.
Presque au même instant se retirait aussi^ à Tàge de quatre-vingts ans, le prince de Raùnitz, ministre d'Autriche. Ainsi disparaissaient à la fois de la scène politique deux hommes qui y avaient joué si longtemps les premiers rôles et qu'on doit compter parmi les représentants les plus sérieux de cet art de la politique tour à tour sournoise ou violente, qui est encore aujourd'hui l'Sîéaldes cabinets de TEurope. On finira peut-être par cesser de considérer les mensonges diplonïatiques comme de simples habiletés^ quand on «'apercevra que la franchise est au moins aussi productive, et' quand l'état de guerre latente ou déclarée cessera d'être Tétat normal de nos gouvernements;
Le résultât immédiat de la retraite de Hertzberg fut que la Prusse cessa complètement de s'intéresser à l'exécution de la convention de Reichenbach, et qu'elle laissa la Turquie se débattre comme elle pourrait Contre les exigences croissantes de l'Autriche. Le roi hé songeait qu'à une chose, à sa grande expédition contre la France, et il était prêt à toutes les concessions pour faire réussir son projet.
Parmi les décrets de la fameuse nuit du U août 1789, il y en iàvait qui atteignaient les droits féodaux de plusieurs
ANAGHAKSIS aOOTZ. 31
princes ecclésiastiques et laïques de TEmpire, qui avaient des possessions en Alsace^ en Franche-Comté et en Lorraine. lis crièrent à la spoliation. Les députés du cercle du Haut-Rhin, assemblés à Francfort en janvier 1790, prirent des 'conclusions par lesquelles Tempereur d'Allemagne et le corps germanique étaient requis de protéger les États, la noblesse et le clergé de l'Empire contre l'arbitraire de rassemblée nationale française. Joseph II avait accueilli ces réclamations, et de son côté le roi de Prusse, en qualité de prince de rEmpire, avait adressé à son ministre à Ratisbonne un rescrit en faveur des seigneurs allemands. Le gouvernement français, qui ne songeait alors qu'à être juste, avait offert des dédommagements convenables; mais on les avait rejetés avec hauteur. Les princes allemands réclamaient impérieusement le rétablissement de leurs droits seigneuriaux. C'était une première cause d'irritation d'où pouvait sortir la guerre. Mais ce n'était pas tout.
Au moment où Ton préparait en France la fête de la fédération pour l'anniversaire de la prise de la Bastille, un banquier prussien établi à Paris, Jean-Baptiste Clootz, qui s'était donné à lui-même le nom d'Anacbarsis, conçut l'idée de compléter la fête et de marquer la signification de la Révolution française telle qu'il la comprenait, en faisant paraître au milieu des fédérés des représentants de toutes les nations». Il réunit tout ce qu'il en put trouver, les fit soigneuse» ment revêtir de leurs costumes nationaux, et le 19 juin, il se présenta avec eux à la barre de l'Assemblée nationalCé Cette manière saisissante d'exprimer
40 FKÉDÉRIC-GUILLAI'ME 11.
runiversaiilé des principes de la Révolution ne pouvait qu'être flatteuse pour la France. Aussi la manifestation d*Ânacharsis Clootz fut-elle accueillie avec enthousiasme par les représentants et les tribunes. Mais elle ne produisit pas le même effet sur les souverains de TEurope, qui y virent^ à bon droit, une menace contre le principe absolutiste. Associer tous les peuples à rinsurrection de la France .contre les droits féodaux et les privilèges de toutes sortes, c'était évidem-, ment menacer d'une manière plus ou nioins directe tous les trônes.Le roi de Prusse ne fut pas le dernier à le sentir, et la chose lui parut d'autant plus scandaleuse que c'était un Prussien qui en avait eu l'idée. De plus, le 25 décembre de la même année^ il reçut de Louis XVI une lettre qui eût suffi par elle seule à l'appeler sur nos frontières. Elle était ainsi conçue :
« Monsieur mon frère,
» J'ai appris par M. de Moustier l'intétêt que Votre Majesté avait témoigné non-seulement pour ma personne, mais pour le bien de mon royaume. Les dispo* sitions de Votre Majesté à m'en donner des témoignages dans tous les cas où cet intérêt peut être utile pour le bien de mon peuple ont excité vivement ma sensibi* lité ; je le réclame avec confiance dans ce moment-cit où, malgré l'acceptation que j'ki faite de la nouvelle Constitution, les factieux montrent ouvertement le projet de détruire le reste de la monarchie. Je viens de m'adresser à l'Empereur, à llmpératrice de Russie^ aux rois d'Espagne et de Suède, et je leur présente
LKTÏKK DE LOUIS XVI. h l
Fidée d'un congrès des principales puissances de l'Europe^ appuyées d'une force armée, comme la meilleure mesure pour arrêter ici les factieux^ donner le temps d'établir un ordre de choses plus désirable et empêcher que le mal qui nous travaille puisse gagner les autres États de TËurope.
» J'espère que Votre Majesté approuvera mes idées et qu'elle me gardera le secret le plus absolu sur la démarche que je fais auprès d'elle; elle sentira aisément que les circonstances où je me trouve m'obligent • la plus grande circonspection; c'est ce qui fait qu'il n y a que le baron de Breteuil qui soit instruit de mon secret^ et Votre Majesté peut lui faire passer ce qu'elle voudra.- Je saisis cette occasion de remercier Votre Majesté des bontés qu'elle a pour le sieur Heymann, et je goûte une véritable satisfaction à donner à Votre Majesté les assurances d'estime et d'affection avec lesquelles je suis^
» Monsieur mon frère, de Votre Majesté,
» Le bon frère
» Signé : Louis.
» 23 octobre 1790. »
En même temps, l'Europe était inondée de libelles royalistes remplis de la peinture des misères et des humiliations de la royauté^ et qui appelaient à son secours tous les rois. Us ne manquaient pas par la même occasion de représenter la France comme « une caverne d'anthropophages s>y aussi féroces que lâches, que la moindre menace de l'Europe ferait disparaître sous
à2 FRÉDÉRIC-GUILLAUME II.
terre comme une troupe de rats. Le !•' novembre 1790, Lally Tolendal avait lancé de Genève sa fameuse bro^ chure : Quintius Capitolinus aux Romains. II corn-mençait par un tableau chimérique de la prospé^ rite et de la puissance passées du royaume; puis il ajoutait : « Cette même France, aujourd'hui que la liberté eût dû Télever au dernier période de la grandeur humaine, ne peut mettre avec sécurité ni unvaisseau en mer, ni une troupe en campagne. Ses ami-' raux renoncent à la servir, ses généraux sont en exil, ses négociateurs sont à peine supportés, son commerce est ruiné, ses sujets sont vus partout avec crainte, horreur ou commisération ; ses envieux lui insultent, ses ennemis la dévorent d'avance. »
Burke, à la même époque, publiait ses Réflexions sur la révolution de France dont la traduction par Dupont se répandait immédiatement dans toute TËurope. C'était un tableau sanglant et hideux de la Révolution, rempli de traits venimeux, oii la haine allait jusqu'à la fureur et à la démence. Il n'^n fit que plus d'effet sur les souverains, bien décidés d'avance à prendre pour strictement vrai tout ce qui flatterait leurs colères.
Le résultat de tous ces pamphlets était de surexciter partout les haines, qui se manifestaient avec d^autant plus de violence, qu'on considérait la France comme incapable de se défendre. Tous ces hommes, rois ou chefs d^armées, habitués à faire manœuvrer des soldats et à ne croire qu'à la force matérielle, ne se faisaient pas une idée de l'énergie que peut communiquer à un peuple l'enthousiasme de la liberté.