‹ Histoire de la Prusse depuis la mort de Frédéric II jusqu'à la bataille de SadowaChapitre 19 sur 178 · ENTREVUE DE PILNITZ · texte numérisé non relu

ENTREVUE DE PILNITZ

tivité inquiète^ et Thistoire lamentable de la famille royale de France troublait son sommeil. Catherine H ne demandait pas mieux que de voir rAutriche et là Pmsse se désintéresser des affaires de TOrient^ pour s'occuper des affaires de l'Occident. Mais Léopold ne pouvait se décider. A mesure que la nécessité d'agir devenait plus pressante^ le danger d'agir devenait de plus en plus clair à ses yeux^ et il commençait à avoir peur de se compromettre dans une lutte avec Tenthousiasme farouche qui soulevait la France. « Que fera Tempereur, si l'on assassine sa sœur? d demandait un des amis du prince de Condé. «Peut-être, répondit celui^ci^ osera-t-*il prendre le deuil. »

Le roi de Prusse se résolut enfin à demander à l'empereur une entrevue, dans l'espérance de le décider à sortir de son inaction. Le lieu du rendez- vous fut fixé au château électoral de Pilnitz, en Saxe, pour le 2U août 1791. Bouille, sur l'invitation du roi de Prusse, devait s'y rendre le 26 ou le 27 avec un plan d'opérations.

Au jour fixé, les deux souverains se trouvèrent réunis. Les haines et les rancunes de l'Autriche et de la Prusse disparurent devant la crainte et la haine de la révolution. Le premier jour fut consacré au plaisir. On commença par un banquet magnifique, qui fut suivi d'une représentation théâtrale. Le soir il y eut illumination, cercle^ et l'on termina la soirée par un souper splendide, au milieu duquel le baron de RoU apporta la nouvelle que le comte d'Artois venait d'arriver à Dresde, et qu'il priait le roi de Prusse d'intercéder pour qu'il lui fût permis de prendre part aux

d6 FRÉDÉRIC-GUILLAUME lï.

conférences^ Celui-<2i n'osa refuser et Léopold y con^ sentit d'un geste qui indiquait plus de résignation q\ïe d'empressement.

' Il craignait avec raison les entraînements d'imagination de Frédéric-Guillaume; il comprenait qu'il serait encore plus difficile de lui faire entendre raison, quand il serait soutenu par la présence du frère dé Louis XVI, exalté comme lui^ comme lui peu intelli-r gent, et devenu d'autant moins accessible au raisonner ment et d'autant moins capable de juger sainement des choses qu'il y était plus mêlé. Pour prévenir cette difficulté^ il demanda au roi^ avant l'arrivée du comte d'Artois^ un entretien secret. Là^ il s'appliqua à lui faire comprendre que^ malgré les illusions des émigrés^ la Révolution n'était pas une simple émeute-populaire; que la France tout entière était enivrée d'espérances pour l'avenir, et qu'il serait difficite de lutter contre un pareil enthousiasme^ avec des troupes composées d'hommes qui^peut-étre^ étaient disposés à voir dans les Français des libérateurs ; que le moyen d'empêcher la révolution de déborder hors de- France, ce n'était pas d'aller la provoquer chez elle^ mais de U laisser se consumer sur place; qu'une agression violente .de la part de l'étranger, loin de sauver Louis XVI, ne pouvait qu'aggraver le danger où il se trouvait; enfin que, à son avis, il vaudrait mieux ouvrir un congrès, négocier avec le parti dominant en France^ tout en soutenant les négociations par la présence de forces imposantes* Le roi de Prusse céda aux obscp-vations de Léopold^ et quand le comte d'Artois se -présenta; il n'obtint que fort peu dé chose. .

DÉCr.ARATION DE PILNITZ. 47

Le 27 août 1791, les deux souverains signèrent. ; la déclaration suivante : - .. : :

« Sa Majesté Tempereur et Sa Majesté le rôi de Prusse, ayant entendu les désirs de Monsieur et dç M. le comte d'Artois, déclarent conjointement qu'elles regardent la situation où se trouve actuellement Sa Majesté le roi de France comme Tobjet d'un intérêt commun à tous les souverains de l'Europe. Elles espèrent que cet intérêt ne peut manquer d'être reconnu parles puissances dont le secours est réclamé ; que, en consé; quence, elles ne refuseront pas, conjointement avec leurs dites Majestés, les moyens les plus efficaces, proportionnellement à leurs forces, pour mettre le roi de France en état dWermir, dans la plus parfaite liberté, les bases d'un gouvernement monarchique également convenable aux droits des souverains et au bien-être des Français. Alors, et dans ce cas, leurs dites Majestés sont décidées à agir promptement et d'un mutuel accord, avec les forces nécessaires pour atteindre le but proposé et commun. En attendant, elles donneront à leurs troupes les ordres convenables pour qu'elles soient prêtes à se mettre en activité.

a Signé : Léopold. — Frédérig-Guillaumr;

» A Pilnitz, le 27 août. »

La dernière phrase avait été proposée par de Calofme> qui accompagnait le comte d'Artois, et Léopold avait longtemps hésité avant de consentir à ce qu'elle ifût insérée» ......... ^

48 l'ttEDERlG-GUlLLACME 11.

Cependant il était moins que jamais décidé à faire la guerre. La preuve, c'est que précisément à ce moment, une partie des troupes autrichiennes fut licenciée^ et que le prince héritier de Hohenlohe» qui se trouvait à Prague^ en qualité de général prussien, pour proposer un plan de campagne contre la France, dans le cas où Ton voudrait Tattaquer, n'obtint que des réponses évasives et se convainquit bientôt que sa présence n'avait rien d'agréable à la cour de Vienne.

Ce fut seulement le 7 février 1792 que Léopold sembla prendre un parti. Une alliance fut enfin conclue à Berlin entre rAutriche et la Prusse. Les deux puissances se garantissaient leurs possessions et s'engageaient à s'aider réciproquement et à veiller sur le maintien de la constitution allemande. Le résultat immédiat fut de rendre plus menaçant en France le parti de la guerre^ et il devint bientôt manifeste qu'il serait impossible d'éviter la lutte.

La mort de Léopold, arrivée le .1®' mars 1792, vint précipiter les événements. Son fils, François n, excité par Torgueilleux Gobentzel , qui lui représentait la France comme un ramassis de brigands qu'il serait facile de mettre à la raison, prit dès l'abord une attitude menaçante. Une note du cabinet de Vienne irrita tellement l'Assemblée nationale que Louis XVI se vit forcé de déclarer la guerre à l'Autriche le 20 avril. Le roi de Prusse, fidèle à l'alliance qu'il avait contractée avec Léopold, fit marcher ses troupes avec celles de son allié.

L'armée prussienne s'avança donc vers le Rhin, animée par l'espérance de triompher sans peine des

ILLUSIONS DES ALLIÉS. Ad

troupes inexpérimentées et indisc^inées qu'elle allait avoir à combattre. Les officiers n'hésitaient pas à prédire qu'il en serait de cette guerre comme de rexpédition de Hollande; que pour vaincre les Français il suf-* firait de pouvoir les atteindre. Il était convenu que les révolutionnaires, féroces à Tîntérieur, ne pouvaient qu'être lâches devant Tennemî; et en supposant même qu'ils eussent du courage, comment des volontaires, à peine armés et encore moins habillés, enrégimentés au hasard, sans discipline, sans habitude des armes, sans officiers, pourraient-ils tenir devant une armée formée avec tant de soin par Frédéric-Guillaume H, habituée par Frédéric II à triompher de tous les obstacles, célèbre dans toute l'Europe pour sa solidité, exaltée à la fois par le souvenir de ses victoires passées et par le désir de renouveler sa gloire? D'ailleurs personne n'ignorait les embarras financiers de la France; on se demandait comment elle pourrait mettre une armée sur pied, tandis que la Prusse et TAutriche n'avaient qu'un ordre à donner pour jeter 200 000 hommes sur le Rhin. De plus les illusions entretenues par les émigrés et par les pamphlets royalistes étaient telles, qu'on se figurait que, dans une armée française, la moitié serait nécessairement disposée à trahir l'autre, et que les généraux n'auraient rien de plus pressé que de livrer ou d'abandonner leurs soldats. Et puis toute la noblesse militaire ayant émigré, l'Assemblée nationale improviserait-elle des généraux comme des soldats, et suflirait-il d'un ordre du ministre de la guerre pour faire qu'un général de hasard pût tenir tête à un capitaine comme le duc de Brunswick?

■Cependant si les officiers et les soldats se croyaient sûrs de la victoire^ il ne manquait pas ailleurs de gens qui faisaient des vœux pour la France. La Révolution^ en se déclarant l'ennemie des privilèges nobiliaires et des abus dont vivait le despotisme monarchique, avait éveillé dans bien des cœurs le désir de la liberté, et peutêtre en Prusse plus que partout ailleurs. Une partie de la population des villes suivait avec anxiété les progrès de la révolution^ dans l'espoir de pouvoir un jour pror fiter de son exemple et de proclamer à son tour ces droits de rhomme si étrangement méconnus par les rois du droit divin. Parmi ceux-là^ les uns désiraient le triomphe de la France^ sans oserTespérer; les autres le désiraient et Tespéraient en même temps^ comptant à la fois sur l'enthousiasme révolutionnaire des Fran-r çais et sur les dissentiments qui ne pouvaient manquer d*éclater bientôt entre les généraux et les gouverner ments de la Prusse et de TAutriche. En effets la haine entre les deux peuples était trop profonde pour qu'il fût possible de compter sur une entente solide, et il n'eût pas été difficile de trouver dans les deux armées comme dans les deux nations^ surtout parmi les Prus: 3iens, un grand nombre d'hommes^ qui, sans avoir de sympathies pour la Révolution^ regrettaient qu'on lui fit la guerre, uniquement dans la crainte que sa dé> faite n'augmentât le prestige ou la puissance de TÉtat rival.

Mais le roi ne voyait rien de tout cela. Pourvu qu'il pût se poser devant toute l'Europe en redresseur des torts faits au droit monarchique^ en chevalier.de la famille royale, il était content, et il ne songeait qu-à la

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