SOUFFRANCES DE LA POLOGNE
nistration furent Dantzig^Thorn et Varsovie, qui avaient jusqu'alors formé des sortes de républiques^ se gouvernant presque complètement par elles-mêmes. On ne tint aucun compte de leur situation particulière^ et elles furent soumises comme les autres à Tabsolutisme de la centralisation prussienne.
Les Polonais furent astreints au service militaire, comme les autres habitants du royaume. Bien que la Prusse n'ait fait en cela que suivre Tusage ordinaire des nations^ il est difficile de concevoir une situation plus pénible pour un homme et plus contraire à tous les sentiments naturels^ que Tobligation de combattre pour les ennemis et les oppresseurs de sa patrie. Il est malheureusement vrai que cette obligation est une de celles que portèrent le plus facilement les Polonais^ trompés à la fois par leurs instincts militaires et par cette religion du drapeau qui trop souvent remplace toutes les autres. Mais les autres vexations^ que rien ne dissimulait^ ne leur manquèrent pas. On laissa peser sur eux tous les anciens impôts^ en y ajoutant ceux de la Prusse. Les possesseurs de biens domaniaux, qui relevaient à des titres quelconques de la couronne, en furent expulsés dans des délais plus ou moins longs, ou moyennant des indemnités dérisoires. Cette mesure atteignit une classe nombreuse de gens qui se trouvèrent tout d'un coup réduits à la misère. La noblesse fut dépouillée de ses droits seigneuriaux sur la terre, non qu'on voulût faire cesser des abus et des privilèges contraires à la dignité humaine^ mais uniquement pour lui ôter tout moyen d'influence^ sans compter que beaucoup d'agents prussiens en prirent occasion de
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montrer leur zèle en enlevant aux nobles leur succèscession et en leur volant leurs terres. 11 en résulta qu'on souleva dans la noblesse des haines qui ne se sont jamais éteintes, sans pourtant gagner à la Prusse Tesprit des paysans, qu'il eût été si facile de prendre par rintérét.
Outre la part qui lui revint dans le démembrement de la Pologne,Frédéric-Guillaume II avait ajouté, en 1791, à la Prusse, les États du margrave de Anspach-Bayreuth, Christian -Frédéric. Cette accession s'était faite d'une manière assez singulière. En vertu du traité de Teschen, conclu le 13 mai 1779 entre la Prusse, l'Autriche et la Russie, les margraviats de Bayreuth et d'Anspach devaient faire réversion au roi de Prusse, en sa qualité d'électeur de Brandebourg. Le margrave, bien que marié, n'avait pas d'enfants légitimes. La stérilité du mariage du prince avait habitué Frédéric-Guillaume à ridée que cet héritage lui reviendrait bientôt, et il le considérait déjà comme sien , lorsque la femme du margrave mourut. Celui-ci, qui avait pour maîtresse depuis dix -sept ans mademoiselle Clairon, la célèbre actrice, tomba tout d'un coup amoureux d'Elisabeth Berkeley, veuve de lord Craven, qui lui déclara nettement qu'il n'avait rien à espérer s'il ne l'épousait Ce projet de mariage contrariait sensiblement le roi de Prusse qui se trouvait exposé à manquer l'héritage depuis longtemps convoité, si quelque enfant naissait de cette nouvelle union. Il s'agissait d'un accroissement de territoire de 160 milles carrés, contenant une population de 385 000 âmes, et cela convenait trop bien à l'appétit sans cesse éveillé de la Prusse, pour qu'elle
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pût se résigner facilement à manquer une si belle occasion de s'agrandir sans dépense ni danger. La difficulté était grave, et avec un prince d'un autre caractère que le margrave, la Prusse pouvait voir ajourner ses espérances. Mais celui-ci, uniquement préoccupé de ses amours, ne tenait que fort médiocrement à sa principauté, ou du moins il s'inquiétait peu de la transmettre à sa postérité. Grâce à l'intervention et à Thabileté d'un homme, dont nous trouverons plus tard le nom mêlé à toutes les grandes affaires de la Prusse, le baron de Hardenberg, la difficulté fut aplanie à la satisfaction générale. Le margrave fit une cession en forme de ses États le 2 décembre 1791 et continua à les administrer au nom du roi de Prusse. L'heureuse conclusion de cette affaire ne contribua pas médiocrement à affermir le crédit du baron de Hardenberg sur l'esprit du roi de Prusse.
On voit que la politique extérieure de la Prusse avait été plus heureuse que brillante, et plus fructueuse qu'honnête. Peu de gloire, mais un nombre assez considérable de milles carrés, c'était juste le contraire des prétentions fastueusement affichées autrefois par Frédéric-Guillaume. L'occasion lui ayant manqué pour devenir un grand homme, il s'était résigné à profiter de celles qui s'étaient présentées de se faire un grand royaume. C'est par là qu'il a fait une certaine illusion à l'histoire et qu'il se rachète auprès du chauvinisme prussien.
Mais à l'intérieur, cette compensation lui manque complètement, et si les hommes étaient moins habitués à se laisser éblouir par tout ce qui ressemble à la puissance, il y a longtemps que Frédéric-Guillaume II aurait pris la place qui lui est due dans la foule des Claude couronnés.
Nous avons déjà parlé de la tentative qu^il avait faite, dès les premières années de son règne, de concert avec Bischofswerder et de Woellner, pour fait sombrer la réforme protestante dans le ridicule abîme de Tilluminisme. La tentative avait eu peu de succès. Les menaces avaient échoué aussi bien que les faveurs, et malgré les tendances mystiques d'une partie des classes soi-disant éclairées de cette époque, le bon sens de la nation n'avait pas été sérieusement entamé. Il n'est pas douteux qu'il faille attribuer en grande partie Thonneur de cette résistance à la Révolution^ dont les idées, en soutenant et en vivifiant les esprits, les préservèrent de se laisser cheoir dans les niaiseries du piétisme. Cependant les chefs de la nouvelle religion ne se tinrent pas pour battus.
Pendant le séjour du roi en Silésie, Bischofswerder avait connu à Breslau un pasteur nommé Daniel Hermès, dont l'orgueil n'avait d'égal que son ignorance, et dont le fanatisme était d'autant plus exalté que son intelligence était plus étroite ; du reste inaccessible au doute, par suite de son incapacité absolue de faire au-
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cune dislinclion entre le raisonnable et l'absurde^ un de ces hommes enfin qui naissent prédestinés à toutes les folies^ et dont la discussion ne saurait entamer les croyances, par la simple raison qu'ils sont hors d'état de la comprendre. C'était un auxiliaire tout trouvé pour l'illuminisme^ et qui l'eût inventé^ si la sottise humaine lui avait laissé quelque chose à découvrir en ce genre. Le gendre de ce pasteur était gérant d'une maison de commerce de Breslau. Il se nommait Henri Sigismond Oswald. Il se vantait d'avoir des visions merveilleuses et vivait au milieu d'un cénacle de somnambules et de thaumaturges. Ces deux hommes parurent à Bischofswerder être destinés providentiellement à parfaire le grand œuvre entrepris par de Wœllner et par lui-même. Il n'eut pas de peine à les gagner à ses vues et il les établit à Berlin. Il fit d'Oswald le lecteur du roi, et il adjoignit à Hermès trois ecclésiastiques berlinois, Woltersdorf, Silberschlag et Hillmer, pour former un nouveau tribunal supérieur d'examen, qui reçut des instructions rédigées de la main môme du roi. Quiconque se présenta pour exercer des fonctions d'enseignement scolaire ou religieux fut obligé de se soumettre préalablement à l'examen de ce tribunal, avant de comparaître devant le conseil supérieur ecclésiastique, qui avait été jusqu'alors seul chargé de juger et de placer les candidats. Par surcroît de précaution, cette seconde enquête devait se faire en présence de deux au moins des membres du tribunal supérieur d'examen. Ce môme tribunal eut pour mission de faire dresser des listes de tous les pasteurs et professeurs en fonctions, en distinguant soigneusement les orthodoxes
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des hétérodoxes, de parcourir les provinces, d'iiispecler toutes les écoles, de rédiger les règlements et programmes, et de composer ou faire composer sous ses yeux tous les livres nécessaires à l'enseignement; il devait en outre examiner avant Timpression tous les livres touchant par un côté quelconque aux questions morales ou religieuses.
Cependant cette tentative de confisquer la pensée publique au profit des visions de quelques hommes n'eut pas toutes les conséquences qu'en espéraient les uns et que redoutaient les autres. Elle échoua contre le manque de zèle des subordonnés et contre la résistance passive du public. Mais ce qui contribua plus que tout le reste à la rendre impuissante, ce fut le peu de considération dont jouissaient les hommes qui en avaient pris l'initiative. On riait de leurs prétentions théologiques que rien ne justifiait, et de leur assurance à décider des questions qu'ils entendaient le moins.
En dépit de leur intolérance et de leurs rigueurs, ils ne parvinrent pas même k se rendre terribles; ils ne furent que ridicules, et à force de foudroyer la libre pensée, ils ne firent que lui donner plus d'audace, en intéressant à ce duel insensé tout ce qu'il y avait d'esprits indépendants et soucieux de leur dignité.
Alors ils résolurent de frapper un grand coup. La source de toutes les hérésies étant dans l'enseignement des universités, ils imaginèrent, pour les purifier du venin qui les infectait, de faire un exemple en faisant payer pour les autres celles dont l'enseignement religieux avait le plus d'influence. Deux des membres du haut tribunal se mirent solennellement en route pour