‹ Histoire de la Prusse depuis la mort de Frédéric II jusqu'à la bataille de SadowaChapitre 31 sur 178 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

RÈGNE DE FRÉDÉRIC-GUILLAUME III, 1797, JUSQU'AU DÉMEMBREMENT DE LA PRUSSE EN 1807.

I. Avènement de Frédéric -Guillaume III, 1797. — Son caractère.

— Ses premiers actes. — Réformes intérieures. — Suppression du tribunal d'inquisition. — Administration des finances. — Achèvement du code. — Edits relatifs aux officiers. — Mission de l'Académie des sciences. — Suppression des juridictions académiques.

— Interdictions des sociétés secrètes. — Rigueurs contre la presse et contre les Juifs. — Programme d'examen pour les fonctions ecclésiastiques. — Restrictions à l'enseignement des écoles pour les enfants des soldats.

II. Deuxième coalition contre la France. — Neutralité de la Prusse. — Revers de la France. — Désastres de l'Autriche. — Paul P"" se retire de la coalition. — Traité de Lunéville. — Affaire des neutres. — Alliance de la France et de la Russie.

— Frédéric-Guillaume forcé de se déclarer contre l'Angleterre.

— Occupation du Hanovre par les troupes prussiennes, 1801.— Dissolution de la ligue du Nord. — Sécularisation des principautés ecclésiastiques de l'Allemagne. — Avidité des princes allemands et de la Prusse. — Convention du 13 mai 1802, entre la France et la Prusse. — Politique du premier consul. — Importance de l'alliance prussienne pour la France. — Raisons qui la rendent impossible.

III. Troisième coalition. — EfTorts de Napoléon pour entraîner Frédéric-Guillaume. — Embarras de la Prusse à propos du Hanovre. — Violation de la neutralité de la Prusse par Napoléon. — Déclaration de la Prusse au gouvernement français. — Irritation de la nation prussienne. — Arrivée d'Alexandre à Berlin. — Convention de Potsdam. — Campagne d'Austerlitz.

— Colère de Napoléon contre Frédéric-Guillaume. — Cession

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du Hanovre à la Prusse. — Indignation de la Prusse contre le comte d'Haugwitz. — Le roi rejette la convention devienne.— Occupation du Hanovre par la Prusse. — Seconde convention plus onéreuse que la première. — L'Allemagne fermée au commerce anglais. — Confédération du Rhin. — Fin de l'Empire germanique. — Tentative avortée d'une confédération du Nord. Illusions de la Prusse.

IV. Frédéric-Guillaume déclare la guerre à Napoléon^ 1806. — Batailles d'Iéna et de Auesrstaed, 14 octobre, — Traité de Tilsitt, 9 juillet 1807, et démembrement delà Prusse.

Frédéric-Guillaume III avait vingt-sept ans lorsqu'il succéda à son père. Son avènement fut accueilli avec joie par le peuple prussien, qui, comme toujours, espérait trouver sous un nouveau règne la réparation des maux qu'il avait soufferts sous le règne précédent. Le caractère pacifique du jeune prince semblait une garantie contre le retour des folies chevaleresques et désastreuses de son père ; on espérait que cet amour de la paix, joint aux habitudes régulières et presque bourgeoises de sa vie privée, lui permettrait de rétablir les finances gravement compromises par Frédéric- Guillaume II. On savait d'ailleurs qu^il n'avait contre la Révolution aucun de ces préjugés qui, quelques années auparavant, avaient si malheureusement armé la Prusse contre la France. Les hommes qui comprenaient la nécessité des réformes, et ils étaient nombreux, pensaient que ces dispositions du roi lui permettraient de résister à l'influence des courtisans et des privilégiés, et que la Prusse pourrait s'engager pacifiquement dans la voie ouverte par la Révolution.

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Les politiques se flattaient que la Prusse, dégagée des coraplications des fantaisies individuelles, allait pouvoir rentrer dans la ligne de ses alliances traditionnelles, au lieu de se traîner à la remorque de TAutriche. Quant aux intérêts généraux de TAUemagne, nul à peu près n'y songeait à cette époque. Le patriotisme allemand, tel que nous Tavons vu se développer depuis, devait être un des résultats de Toppression et de l'humiliation communes.

Ces espérances n'avaient rien d'exagéré, et le jeune roi était personnellement disposé à leur donner satisfaction. Mais les circonstances devaient être plus fortes que lui. On peut presque dire qu'il avait toutes les qualités qu'aurait exigées une époque moins troublée, mais qu'il manquait de toutes celles qui eussent été le plus nécessaires dans le temps où il vécut. Avec de la fermeté, de la décision et de l'énergie, ou il eût réussi à imposer à Napoléon le respect de sa neutralité et à conserver la paix à son peuple au milieu des désastres et des dévastations des guerres européennes, ou il eût su intervenir dans la lutte au moment opportun, et par là échapper à la terrible aventure qui mit en question l'existence même de la Prusse. L^indécision, voilà quel a été le vice capital de Frédéric- Guillaume IIL Jamais il n'a su prendre une résolution prompte et vigoureuse ; il n'a jamais manqué, avant d'agir, d'attendre le moment où l'action devenait inutile ou dangereuse. A force de reculer devant le danger, il l'a presque toujours rendu inévitable et inéluctable. U n'avait d'énergie que pour résister, et souvent, pour éviter d'agir, il déploya contre les conseils auda-

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cieux de quelques-uns de ses ministres^ plus d'énergie qu'il n'en eût fallu pour les suivre et les mener à bien.

Les premières années de son règne furent tranquilles. Le traité de Bâle, conclu par son père, avait écarté pour un temps tout prétexte de guerre entre la Prusse et la République française^ et il ne songeait nullement pour son compte à reprendre en faveur du principe monarchique la croisade qui avait si mal réussi les années précédentes. Quelques mois après son avènement au trône, un de ses ministres disait à M. Otto, le représentant de la République française : « Vous n'avez contre vous que les nobles; le roi et le peuple sont ouvertement pour la France. La révolution que vous avez faite de bas en haut se fera lentement en Prusse de haut en bas. Le roi est démocrate à sa manière; il travaille sans relâche à réduire les privilèges de la noblesse. 11 suivra à cet égard le plan de Joseph II, mais par des moyens lents. Sous peu d'années, il n'y aura plus de privilèges féodaux en Prusse. » Il commença par abolir le monopole des tabacs et par supprimer le comité supérieur d'inquisition. La chute de W œllner et de ses créatures, Hermès et Hilmer, était une satisfaction depuis longtemps due à Topinion publique. On crut que le règne des illuminés et des piétistes était fini, et que le respect de la liberté de conscience allait reprendre la place qu'il n'aurait jamais dû perdre. Le gouvernement, en renonçant à la prétention de surveiller la santé morale et spirituelle du public, la remplaça avantageusement par le soin qu'il prit de donner aux médecins du corps toutes les facilités possibles

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pour s'instruire. On réforma le mode d'examen, et un comité fut nommé pour veiller à Texécution du nouveau programme. Il se composa de cinq membres, choisis parmi les médecins les plus instruits ; le célèbre docteur Selle fut nommé président.

L'administration des deniers publics avait été si mal conduite sous le règne précédent, que Tattention du roi fut naturellement appelée de ce côté.

Pour éviter le retour des dilapidations qui avaient ruiné le trésor, une ordonnance du 19 février 1797 étendit les attributions de la chambre des comptes et la plaça sous la direction du comte de Schulenbourg. Elle eut pour mission de vérifier les comptes de toutes les caisses royales ; mais, au lieu de se borner comme elle avait fait jusqu'alors à veiller à l'observation des formes prescrites, elle dut étendre son contrôle jusqu'aux moindres détails de leur administration et indiquer toutes les économies qui lui paraîtraient réalisables. On dut lui soumettre remploi de toutes les sommes disponibles, ainsi que les devis des entrepreneurs pour tous les travaux publics; les comptes et les livraisons de tous les fournisseurs, en paix et en guerre, durent lui être envoyés, et pour assurer autant que possible l'indépendance des membres de ce comité de surveillance, il leur fut interdit de cumuler aucun autre emploi.

On hâta l'achèvement du code relatif à la Prusse méridionale et à la nouvelle Prusse orientale. Pour donner plus d'autorité à cette réforme des lois particulières à ces deux provinces, on avait accordé à leui's États une participation active à ce travail. Mais ces

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États, au lieu de se prêter aux vues du gouvernement, ne songeaient qu'à sauver leurs privilèges^ et à maintenir les divergences de lois et de coutumes qu'on voulait précisément abolir. De là des lenteurs et des difficultés sans nombre. Pour empêcher la réforme d'avorter, le gouvernement déclara que l'on ne conserverait que les lois et les usages qui seraient absolument rendus nécessaires par les rapports locaux des deux provinces , et l'avis des états fut subordonné à la décision des juridictions provinciales. De cette manière^ la réforme put s'accomplir. L'aulonomie des provinces annexées fut en grande partie supprimée, ce qui donna lieu à bien des colères et des rancunes.

Je ne parlerai pas ici d'un certain nombre d'ordonnances qui n'avaient pas de portée politique, par exemple, celles qui concernaient l'agriculture et la création d'une académie d'architecture à Berlin. Mais la plupart ont un caractère tout différent, par exemple deux édits de 1798, concernant les officiers de l'armée, et qui tendaient à en faire une classe tout à fait à part dans la société. L*un interdisait à tout créancier de saisir les biens meubles des officiers ; l'autre ne permettait à ceux-ci dç se marier, que s'ils justifiaient d'un revenu personnel de 600 écus, sans compter leurs appointements; il leur était en outre défendu d'épouser aucune femme de basse naissance ou sans éducation, et les enfants nés hors mariage durent être baptisés au nom de la mère seulement. Le roi ne faisait du reste que suivre Tusage des gouvernements qui paraissent peu disposés à favoriser le mariage de ceux qu'ils emploient, surtout dans l'armée. La raison d'éco-

noniie y est pour quelque chose; on n'aime pas à avoir à payer des pensions à des veuves ou à des orphelins; mais il y en a une autre non moins puissante , c'est que Thomme qui a une famille a par cela même des intérêts qui peuvent^ à un moment donné, ne plus s'accorder avec ceux du gouvernement, qui prétend disposer de lui comme d'un instrument.

Par une lettre du 11 avril 1798, le roi fit connaître la direction qu'il désirait voir imprimer aux travaux de TAcadémie des sciences de Berlin. Il voulait l'élever au rôle d'une sorte de sacerdoce laïque, chargé d'établir sur des principes solides l'éducation morale et scientifique de la nation, d'extirper les préjugés dangereux et de prémunir la jeunesse contre l'influence d'une « fausse » philosophie, quelque chose enfin d'analogue à ce que tentèrent chez nous, en 18^8, uu certain nombre de membres de l'Institut. Le succès fut le même des deux parts. Le propre de l'esprit moderne est de se refuser aux prétentions de quiconque veut le régenter. Les idées et les courants d'opinion obéissent depuis longtemps à d'autres impulsions qu'à celles des sanctuaires et des académies, et les oracles, en quelque langue qu'ils soient rendus, perdent chaque jour de leur puissance.

Pour soustraire plus sûrement la jeunesse aux mauvaises influences, le roi prit d'autres mesures plus efficaces. Les étudiants, en Prusse, avaient comme ceux de l'ancienne université de France, le privilège d'avoir leur juridiction particulière et de ne pouvoir être jugés que par les tribunaux académiques. Cette justice trop paternelle, qui avait surtout le défaut d'être un privilège

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assez peu conciliable avec Tesprit moderne, fut supprimée par le roi, à Toccasion de désordres publics suscités par des étudiants. Le droit d'arrêter les perturbateurs fut transféré de la police académique à la police ordinaire; les enquêtes judiciaires furent attribuées aux tribunaux supérieurs dont ressortait Tacadémie, et les punitions attachées aux délits furent d'une sévérité qui souleva la réprobation générale. Le roi, bonhomme par nature^ était impitoyable contre tout ce qui troublait son repos.

C'est le même sentiment qui dicta sa conduite à regard des associations secrètes. Il interdit toute société qui se proposerait de modifier d'une façon quelconque la constitution de TÉlat^ qui exigerait de ses membres le serment d'obéir à des chefs connus ou inconnus, toutes celles enfin qui feraient du mystère une obligation et qui auraient un but caché. On ne toléra qu'un petit nombre de sociétés connues , et encore durentelles présenter chaque année la liste de leurs membres et n'en recevoir aucun au-dessous de vingt-cinq ans accomplis. Des châtiments rigoureux devaient faire justice de toute contravention à cet égard. Par la même occasion^ on renouvela les anciennes prohibitions contre la presse, et Ton restaura l'arsenal des lois et édits de toutes sortes portés sous les règnes précédents contre les éditeurs et distributeurs des libelles et écrits licençieux.

On ne voit guère dans tout cela la révolution annoncée. En somme^ c'est toujours le système de compression contre quiconque pourrait n'être pas parfaitement satisfait. Avant de toucher aux privilèges de la noblesse,

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le roi commença par affermir et étendre ceux des Juifs, lesquels, comme on sait, consistaient alors, et consistent encore à être persécutés plus ou moins dans un grand nombre de pays. Le 12 mars 1798 parut une ordonnance relative à la circulation et au séjour des Juifs étrangers. Ils ne devaient être admis sur le territoire prussien qu'autant qu'ils seraient pourvus d'un certificat des magistrats de leur canton; ordre était donné de les renvoyer sansdélai, s'ils ne pouvaient représenter une certaine somme en marchandises ou en argent, s'ils refusaient de déclarer le but de leur voyage et la durée probable de leur séjour ; enfin ils ne pouvaient pénétrer dans Tintérienr que par un seul point de la frontière, munis d'une feuille de route, et après avoir payé une taxe spéciale.

Le roi, en supprimant le tribunal d'inquisition établi par Woellner, ne renonçait pas cependant pour cela à diriger la conscience et à surveiller les doctrines de ses sujets. Il dressa des programmes et envoya au consistoire des instructions pour déterminer le mode d'examen que devraient subir les candidats aux fonctions ecclésiastiques. Ces ingérences du pouvoir civil dans les affaires religieuses ne surprenaient du reste personne alors dans les pays protestants. Il est bon de le remarquer pour la plus grande joie des catholiques de nos jours, à qui on reproche de soumettre trop docilement leur conscience au joug de Rome, et que l'on raille au nom de la Réforme. Les pays réformés n'ont pas toujours eu la liberté spirituelle dont ils jouissent aujourd'hui ; en échappant à la tyrannie lointaine des papes, ils sont restés longtemps sous le despotisme présent des adrni*

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nistrations politiques^ et, tout compte fait^ ce progrès ne me parait pas beaucoup mériter qu^on Tenvie.

Une autre ordonnance de la même époque fait peu d^honneur au zèle du roi pour la diffusion des lumières. 11 y avait en Prusse des écoles spécialement destinées aux enfants des soldats. Le roi^ instruit que les régents de ces écoles étendaient le cercle de leur enseignement au delà des limites qui leur avaient été tracées jusqu'à donner des notions élémentaires d'histoire, de commerce et même de politique à des enfants dont l'ambition devait avoir pour dernier terme une place de sergent-major^ leur ordonna de se borner à leur apprendre à lire, à écrire et à compter. « Pourquoi, était-il dit dans Tordonnance, ne pas leur donner une instruction conforme à leur destination future, au lieu de leur préparer des regrets, en excitant chez eux des désirs inutiles et de les dégoûter du travail manuel. » Argument commode et simple que nous retrouvons plus d'une fois dans l'histoire de l'instruction publique de tous les pays, et qui aurait suffi à lui seul pour entraver toute civilisation, si la poussée du progrès ne finissait toujours par triompher de toutes les conspirations plus ou moins inconscientes des adorateurs de l'ignorance et du passé.

C'est au milieu de ces occupations que le roi de Prusse fut surpris par la seconde coalition contre la France. De toutes parts se nouèrent des intrigues ayant pour but l'alliance de la Prusse, tandis que celle-ci

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annonçait hautement l'intention de rester neutre au milieu des luttes. Frédéric-Guillaume résista à tous les efforts. Ni les sommations violentes de Paul I", ni Tappât des subsides anglais, ni les instances du Directoire, ne purent triompher de son obstination. Il tenait à rester dans le repos, moins par système politique que par tempérament, et il cherchait à convaincre les autres et lui-même que cette règle de conduite était la meilleure pour son royaume.

Cependant les revers de la France en Italie et les succès des coalisés sur nos frontières de Test et du midi purent faire craindre un moment que Tespoir de nous arracher quelques lambeaux de territoire, à un moment où la France semblait hors d'état de se défendre, ne le décidât à intervenir avec la Russie et TAutriche dans le partage de ses dépouilles. Ses conseillers Vy poussaient, et lui-môme semblait hésiter. L'amour du repos n'excluait pas chez lui la passion des conquêtes^ et il eût été heureux d'acquérir quelques provinces, pourvu que cette acquisition pût se faire sans danger et sans guerre. La France occupait alors les duchés de Clèves et de Juliers, qui avait appartenu à la Prusse, etFrédéric- Guillaume pouvait craindre, en effet, que la défaite des armées françaises ne mît ces territoires aux mains des coalisés, sans que lui-même, resté étranger à la lutte, pût réclamer aucune compensation. « L'Autriche a repris le Milanais, disait le comte d'Haugwitz à M. Otto; il est juste que nous aussi nous reprenions ce qui nous appartient. Nous ne pouvons consentir à laisser nos provinces exposées aux ravages d'une armée russe. » -T- « La République n'y consentira pas non plus»,

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