EUG. VERO.N
Ô8 FRÉDÉRIC-GUILLAUME lll.
renvoyé du premier consul^ mais il refusa absolument de prendre aucun engagement. Tout en admirant le génie militaire du chef de la France, il ne se dissimulait pas qu'il serait bien difficile à un pareil homme de ne pas abuser de la puissance quMl venait de conquérir sur son propre pays. Devenu maître par la violence, il était probable qu'il chercherait à se maintenir par les moyens qui Pavaient porté au pouvoir, et qu'il s'appliquerait à tenir l'attention de ses sujets constamment fixée au dehors. Sa situation conspirait avec son caractère pour lui faire de la guerre une nécessité permanente, et le pacifique Frédéric-Guillaume ne voulait pas, en s'atlachant trop étroitement à la fortune du gouvernement français, lui rendre plus facile l'avenir de batailles et de conquêtes auquel il le voyait prédestiné.
Cependant, malgré sa répugnance pour l'action, les circonstances, plus fortes que sa volonté, le forcèrent bientôt d'agir ; mais au moins peut-on dire qu'il agit le moins qu'il lui fut possible.
Nous avons dit que Paul I" s'était retiré de la seconde coalition après le désastre de Souwarow à Zurich. Il s'était convaincu que ses alliés, au lieu de combattre comme lui avec désintéressement pour toutes les légitimités détrônées, ne songeaient qu'à s'agrandir en gardant les conquêtes de la guerre. Cet égoïsme indignait son caractère chevaleresque. Sa colère était surtout excitée contre l'Angleterre, qui manifestement ne voyait plus dans la guerre qu'un moyen d'anéantir le commerce de tous les neutres, et qui affichait la prétention de dominer sur toutes les mers. Cette puissance
AFFAIRE DES NEOTREs/ '" 99
mettait plus d'obstination que jamais à èltercer le droit abusif qu'elle avait déjà voulu s'arroger en 1780. Jusqu'alors, en temps de guerre, les vaisseaux marchands des puissances neutres avaient navigué librement sur toutes les mers, à la seule condition d'être accompagnés par un navire de TÉtat auquel ils appartenaient ; la présence de cette escorte avait toujours été considérée comme une garantie suffisante contre la crainte qu'ils ne fournissent des munitions de guerre aux nations belligérantes. En dépit de cette règle de droit international, l'Angleterre s'empara en 1800 d'un vaisseau de guerre danois, et plus tard força un navire marchand suédois de coopérer à la prise de deux vaisseaux de guerre espagnols. Ces violences soulevèrent l'indignation des cours du Nord et surtout de l'empereur Paul, qui en voulait particulièrement à l'Angleterre d'avoir refusé de lui remettre l'île de Malte, qu'il réclamait en qualité de grand maître de l'ordre.
Pendant que ces événements se produisaient au nord, Bonaparte proclamait, dans un traité solennel avec les l^^tats-Unis, le principe que le pavillon couvre la marchandise, et cet accord sur un point particulier devait bientôt aboutir à une union complète entre les gouvernements de France el de Russie. L'imagination du czar avait été vivement frappée par le caractère épique de la dernière campagne d'Italie, et il suivait avec un attrait irrésistible les mouvements de ce jeune homme qui exerçait sur toute l'Europe le prestige qui suit toujours la force et le succès. Le caractère à demi barbare du prince moscovite le rendait plus propre que fout autre à s'émouvoir de cette grandeur sauvage de la
400 FRÉDKRlG-fiUlLLAUME Uî.
guerre. Aussi s'empressa-t-il de se livrer tout entier aux avances que lui faisait adroitement le czar de l'Occident.
Cette alliance ou plutôt cette amitié des deux grands souverains de TOrient et de TOccident dérangeait les plans du roi de Prusse. 11 avait compté qu'il fer«ait office d'intermédiaire entre ses deux puissants voisins, et que ce rôle servirait à assurer à la fois sa sécurité et sa neutralité. Du moment que l'alliance russe et française passait par-dessus sa tête, il devenait un rouage inutile, et ce qui était plus grave^ il se trouvait écrasé sous la pression qui pesait sur lui des deux côtés à la fois, et il pouvait être contraint de dévier de sa neutralité. C'est ce qui en eflet força la Prusse à entrer comme partie active dans l'alliance du Nord, qui fut signée à Saint-Pétersbourg, le 16 et le 18 décembre 1800, entre la Prusse, la Russie, la Suède et le Danemark. La Prusse n'avait pu s'y refuser, car un vaisseau prussien, le Triton, avait été capturé par les Anglais un mois auparavant et conduit à Cuxhaven,et d'ailleurs le czar avait rassemblé deux armées sur les frontières de ses États, pour maintenir, disait-il dans sa déclaration, l'équilibre de l'ordre social en Europe. Enfin, les succès rapides des Français et l'épuisement croissant de l'Autriche annonçaient une paix prochaine. Or, c'était à la conclusion de cette paix qu'avait été remise l'exécution des articles secrets du traité de Bâle, par lesquels la Prusse avait reçu promesse d'une ample compensation pour la cession des provinces rhénanes. Ces compensations devaient être prises aux dépens des territoires ecclésiastiques, dont le traité de Lunéville avait déclaré la sécularisation. En