MORT DE PAUL I
tion secrète entre l'Angleterre et la Prusse avait d'avance réglé tous les actes de cette comédie.
Si le roi de Prusse crut échapper par là au danger, il se trompa. Il put bien par cette feinte ne se brouiller ni avec la France, ni avec la Russie, ni avec 1* Angleterre, mais ce qui était mille fois plus dangereux, il livra en même temps à ses alliés et à ses ennemis le secret de sa faiblesse et des craintes que lui inspirait la guerre; et nous verrons dans la suite jusqu'à quel point ils en devaient abuser.
La mort de Paul P', assassiné dans son lit, pendant la nuit du 23 au 2U mars 1801, entraîna la dissolution de la ligue. Son fils Alexandre se réconcilia avec TAnglelerre. Le Weser et TElbe furent rouverts au commerce anglais. Dans le courant du mois de mai, les Prussiens quittèrent les principautés d'Oldenbourg et de Dolmenhorst; les Danois évacuèrent Hambourg et Lubeck. Le Hanovre seul restait occupé. Enfin, lorsqu'on eut annoncé, le 1" octobre, la fixation des conditions préliminaires de paix entre la France et l'Angleterre, le gouvernement prussien fit savoir à l'Angleterre qu'il se disposait à retirer ses troupes, et, le 25, l'ordre leur fut donné de rentrer sur le territoire de la Prusse. Ce dénouement ne permit plus de douter que la Prusse, alarmée pour elle-même de la proximité des troupes étrangères, n'eût voulu ainsi empêcher, en occupant le Hanovre, qu'il ne pût être mis en réserve pour dédommager les princes allemands dépouillés par la France.
Le traité de Lunéville, signé le 9 février 1801 par Joseph Bonaparte, frère du premier consul, et par M. de Cobentzel, au nom de l'Empire et de l'Autriche,
attribuait à la France toute la rive gauche du Rhin. C'était, disait-on, pour la France, une juste compensation des agrandissements territoriaux de la Russie, de l'Autriche, de la Prusse et de l'Angleterre, qui par le démembrement de la Pologne et la conquête de rinde avaient rompu l'équilibre entre les forces des États européens. En réalité, c'était un prétexte dont on était heureux de couvrir cette cupidité qui pousse les peuples comme les particuliers à s'arrondir aux dépens du voisin. Les dernières guerres montraient assez que, malgré le démembrement de la Pologne, l'équilibre n'était pas aussi complètement rompu qu'on voulait bien le dire, et que l'accession des provinces du Rhin n'était pas absolument nécessaire à la France pour remonter au même rang que les grandes monarchies, puisqu'elle avait battu successivement ou ensemble, la Prusse, l'Autriche, la Russie et l'Angleterre, sans compter les petits princes, qui avaient eu l'imprudence de s'associer aux rancunes ou aux ambitions des ennemis de la France. Ce n'est pas ici le lieu de nous arrêter à traiter la question des frontières naturelles, mais je crois pouvoir dire que les frontières naturelles d'un peuple s'arrêtent là où Ton cesse de désirer son gouvernement et ses lois. Si l'on tient à aller plus loin, qu'on invoque, si l'on veut, les nécessités de guerre et de légitime défense, mais qu'on cesse de parler de droit naturel et de justice. Il est vrai que ce sont là des questions qui préoccupent assez peu les diplomates et les conquérants, et dont Napoléon se souciait moins que tout autre.
Cependant il y a dans le traité de Lunéville, ainsi que
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dans celui de Campo-Formio, une clause qui, à première vue, semble indiquer une préoccupation de justice qui est bien faite pour étonner dans de pareils actes. Il est dit que les princes laïques, ayant des possessions sur la rive gauche du Rhin dont s'emparait la France, seraient indemnisés de leurs pertes. Mais où prendre ou plutôt à qui prendre ces indemnités, car il était l)ien clair qu'on ne découvrirait pas des territoires inoccupés, pour les leur donner ! On prit tout simplement les domaines ecclésiastiques, pour les donner à des laïques, et celte opération s'appela sécularisation.
Au point de vue moral, cette opération pouvait paraître assez délicate, mais si elle heurtait alors en Allemagne des traditions et des préjugés invétérés, elle avait pour elle Tappui de l'esprit moderne, qui se refusait et se refuse de plus en plus à comprendre que des prêtres exercent des pouvoirs politiques. Mais au point de vue de Napoléon, celte combinaison présentait une foule d'autres avantages considérables. D'abord il évitait par là de se faire des ennemis des princes dépossédés; il se créait un renom de justice qui pouvait être utile h l'occasion; il se faisait des clients de toutes les puissances allemandes qui pouvaient prétendre à des i ndem nités, et il jouait à leur égard un rôle d'arbitre auquel il voulait les habituer. En mettant aux prises toutes ces ambitions, toutes ces cupidités contraires, il ruinait d'avance tout accord entre ces États auxquels la concorde seule pouvait donner quelque importance ; enfin la suppression des électeurs ecclésiastiques devait avoir pour résultat inévitable de dépouiller TAu-
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triche de toute Tinfluence que lui assurait son rôle de protectrice du parti catholique.
C^était enlever à la maison de Hapsbourg Tavantage que depuis deux siècles les votes ecclésiastiques lui avaient seuls donné dans les élections, et Texposer à voir bientôt la couronne impériale passer à la maison rivale de Brandebourg. Par la sécularisation, le premier . consul livrait donc TAUemagne entière au protestantisme, c'est-à-dire à Tinfluence prépondérante de la Prusse, et il se créait une occasion facile de s'assurer la reconnaissance de Frédéric-Guillaume en satisfaisant, sans lui faire craindre pour son repos, sa passion secrète pour les annexions et les agrandissements silencieux.
Cette ardeur passionnée pour la propriété du voisin, qui dans la petite morale et dans la langue vulgaire a un nom bien connu, semble être une des fatalités de la politique prussienne. Ce n'est pas .toutefois que la Prusse soit en réalité plus sujette à cette maladie que les autres puissances, mais celles-ci ont l'avantage d'avoir fait leur œuvre de violence dans les temps passés, à une époque qu'on est convenu d'appeler barbare et qui endosse et absorbe complaisamment toute la responsabilité des politiques brutales, tandis que la Prusse, née d'hier, est obligée de faire au grand jour de la publicité et de la morale modernes, ce que ses rivales ont pu ensevelir dans le silence et l'obscurité du moyen âge. D'ailleurs ce royaume, fait de pièces et de morceaux à peine juxtaposés, qui n'ont pas eu le temps de s'agglutiner et de se fondre, se trouve condamné à un état d'instabilité permanente, qui explique chez tous