MJSSION PROVIDENTIELLE DE LA PRUSSE
Tenipereur était la conservation des trois électorats ecclésiastiques. La Prusse répondit qu'elle consentait à tolérer, comme simple formalité, l'élection de révoque; que, quant au maintien des électorats ecclésiastiques^ on s'accorderait aisément sur ce point, pourvu que les États séculiers de FEmpire n'éprouvassent aucun préjudice. Expressions qui avaient en langage diplomatique l'avantage de laisser la querelle indéfiniment ouverte, tout en ayant Tair de se prêter à une conciliation.
L'affaire parut assoupie pour quelques instants, mais il était bien évident pour tout le monde que la Prusse ne laisserait pas passer une occasion comme celle-là sans mettre à profit les bonnes dispositions de la France^ et qu'elle s'inquiéterait fort peu des intérêts de l'Empire. Il faut avouer du reste que cette politique se conçoit. Puisque son but, qu'elle en eût ou non la claire conscience, était de se substituer à cet Empire luimême^ elle ne pouvait le faire qu'en s'en incorporant successivement les territoires. Nous verrons par la suite que, si telle était sa mission providentielle, comme elle dit maintenant, elle n'y a pas manqué.
Bonaparte, pour flatter l'orgueil d'Alexandre, lui avait proposé de concourir avec lui à la nouvelle organisation qu'il allait donner à l'Allemagne. On comprend en effet que la Russie tînt à ne pas rester étrangère à un si grand changement dans les affaires de l'Europe ; et dans le cas présent Alexandre avait d'autant plus de raisons d'y tenir, que sa famille était alliée aux maisons de Bavière, de Bade et de Wurtemberg, et qu'il leur avait promis son appui dans la répartition des indem-
nités. Il s'empressa donc d'accepter la proposition du premier consul.
Pendant que celui-ci profitait habilement des circonstances pour s'attacher la plus grande partie de l'Europe, l'Autriche semblait prendre à tâche de lui faciliter la besogne. L'Empereur, le protecteur naturel des princes allemands, qui aurait dû présider en quelque sorte au partage et déterminer les droits de chacun, sembla se désintéresser de tout ce qui allait se faire. En réalité, il ne songeait qu'à éluder les conséquences du traité de Lunéville et à gagner du temps. Il semblait croire qu'on ne pourrait rien faire sans lui, et que, en laissant traîner les choses en longueur, les princes allemands, fatigués de l'incertitude où on les laissait, finiraient par vouloir prendre un parti et se joindre à l'Autriche contre le perturbateur de TEmpire. Mais son calcul se trouva aussi faux que celui du premier consul était juste. Tous montrèrent à Tenvi que Bonaparte n'avait pas trop présumé de leur cupidité. Voyant qu'ils ne pouvaient compter sur leur chef naturel, ils abandonnèrent l'Autriche, et s'empressèrent d'accourir à Paris, pour faire antichambre à la porte du vainqueur. Il serait curieux et instructif de suivre dans le détail les intrigues de tous ces mendiants couronnés, qui venaient sans vergogne se disputer les regards d'un maître étranger, et qui faisaient assaut de bassesses pour obtenir de sa faveur un lambeau de la patrie commune. Mais cela nous entraînerait trop loin.
La Prusse ne se montra pas la moins ardente à la curée. Ce qu'elle avait perdu par la cession de la rive gauche du Rhin se réduisait à peu de chose ; c'étaient
AVIDITÉ DE FRÊDÊRtOGUlLUUMË lîl. 111
les duchés de Gueldres et de Juliers, la principauté de Mœurs et une partie du duché de Glèves. La population totale de ces pays ne s'élevait pas au delà de 137 00-j âmes et leur revenu était à peine de 3 millions. Mais elle entendait bien qu'on lui ferait la part du lion et n'était nullement disposée à une simple compensation. Elle mit tout en œuvre pour faire entrer le premier consul dans ses vues et pour le disposer en faveur du prince de Nassau, beau-frère du roi. Elle voulut même soutenir ses prétentions de l'influence de Tempereur de Russie, que le premier consul ménageait alors^ et ce fut là un des motifs secrets de Tentrevue qui eut lieu à Memel, dans les premiers jours de juin 1802, entre Alexandre et Frédéric-Guillaume.
Le premier consul, loin de s'inquiéter de cette ardeur de la Prusse, la voyait avec joie. Il sentait fort bien que plus Frédéric-Guillaume élèverait ses prétentions, plus il se trouverait engagé envers la France, et plus, par la même raison, il se trouverait éloigné de tout accord avec l'Empire qu'il aurait contribué à désorganiser. Il comptait qu'après avoir fait cette première expérience des avantages de l'alliance française, il serait mieux disposé à en tenter une seconde. Mais il ne connaissait pas encore l'homme auquel il avait affaire, et il ne se rendait pas un compte suffisamment exact de cette ambition en quelque sorte inerte et passive, qui ne s'éveillait à l'appât des bénéfices qu'à la condition de n'avoir pas à agir pour se les assurer. En effet, Frédéric-Guillaume, grâce à sa passion secrète des agrandissements, comprenait fort bien la politique du gouvernement français quand il s'agissait de prendre
sa part des succès, mais ce n^était nullement une rail son pour qu'il la comprit également, quand il faudrait en partager les périls.
Quoi qu'il en soit, une convention fut signée le 13 mai 1802. La France assurait à la Prusse, en dédommagement de ses possessions de la rive gauche du Rhin, les évôchés dePaderborn et d'Hildesheim, Eichsfeldt, Erfurth, Untergleicben, la ville et une partie de Tévêché de Munster, avec plusieurs autres villes et abbayes. Ces concessions étaient hors de toute proportion avec ce qu'elle avait perdu; l'augmentation en population était de plus de 600 000 âmes. Par cette même convention, le prince de Nassau reçut Tévêché et Tabbaye de Fulde, les abbayes de Corwen et de Weingarten ; en cas d'extinction de la ligne directe du prince actuel de Nassau, la maison de Prusse devait hériter des territoires qui lui étaient dévolus. En échange, la cour de Berlin reconnaissait et garantissait tous les arrangements de la France relativement à Tltalie, entre autres l'incorporation du Piémont au territoire français, laquelle venait d'être rendue définitive. La Bavière, le Wurtemberg et le grand-duché de Bade recevaient en même temps de larges indemnités. En favorisant la cupidité de tous ces princes, Bonaparte les détachait de l'Empire dont il leur partageait les dépouilles, et les attachait par l'intérêt et la reconnaissance à la fortune de leur protecteur. L'Autriche, comprenant fort bien où tendait cette politique, lutta tant qu'elle put contre elle; mais, isolée et vaincue, elle ne pouvait rien contre l'accord de la France, de la Prusse et de la Russie; et enfin le 2U mars 1803, elle se décida à rati-