DECLARATION DE HARDENBERG
préhensibles par lesquels on prétend les justifier. Sa Majesté^ jalouse avec raison d'une considération qui est due autant à sa puissance qu'à son caractère, a vu avec une sensation qu'elle essayerait en vain de cacher la dépêche justificative qui a été remise par la délégation française à son cabinet. On s*appuie sur Texemple de la dernière guerre et sur la parité des circonstances^ comme si les exceptions que Ton permit alors n'avaient pas été fondées sur des traités précis qui ont cessé à la paix ; comme si l'empereur Napoléon s'était souvenu de ces traités, lorsqu'il prit possession du pays de Hanovre^ d'un pays qui^ par ces mêmes traités, était depuis longues années sous la protection de la Prusse. On prétexte Tignorance de nos vues, comme si les vues ne se montraient pas ici dans le fait même et comme si la nature des choses pouvait changer de face avant qu'on ait stipulé le contraire; comme si les protestations solennelles des magistrats de la province et des ministres de Sa Majesté près Télectcur de Bavière n'avaient pas suffisamment publié ce qui n'avait pas besoin de l'être, et comme si je n'avais pas déclaré moi-même, la carte à la main, longtemps auparavant, dans me^ conférences avec S. Exe. le maréchal Duroc et M. Laforest, l'impossibilité de permettre aucune marche de troupes dans les margraviats... Arrêté de tous côtésdans ses nobles vues, le roi ne peut prendre encore d'autres soins que ceux de veiller à la sûreté de ses peuples ; mais il se regarde dès à présent comme affranchi de tous les engagements qu'il a pris, et il se voit obligé de faire prendre à ses armées les positions nécessaires à la défense de l'État. »
lâO FRÉDÉRIC-GUILLAUME III.
Ainsi Napoléon venait encore de gâter sa situation par son mépris des susceptibilités et des intérêts de ceux mêmes qu'il avait la prétention de s^attacher. Ce génie hautain et égoïste ne comprenait pas que tout ne fléchît pas à ses caprices et ne s^immol^t pas à ses intérêts. Il croyait pouvoir tout oser, surtout à Tégard du roi de Prusse, qui avait eu le tort de lui laisser trop voir combien il redoutait la guerre. Cependant celui-ci, en cette occurrence, fit sans hésiter ce que Thonneur lui commandait. Il forma aussitôt trois armées : Tune de 50 000 hommes, sous le duc de Brunswick, dans la basse Saxe ; une seconde de 60 000, sous le prince de Hohenlohe, dans la Franconie, et une troisième de 20 000, sous rélecteur de Hesse, dans la Westphalie. Il accorda aux Russes le passage à travers la Silésie, et les autorités de Breslau furent chargées de leur subsistance. Il rappela les troupes stationnées sur la Vistule pour les diriger vers TOccident. Napoléon, tout irrité qu'il était de ces mesures, n'osait réclamer contre elles, puisqu'elles n'étaient que les conséquences nécessaires de son imprudence et de son orgueil.
Mais ce qui était plus dangereux que la colère du roi, c'était celle de la nation. L'opinion, irritée contre Tinsôlence des Russes, qui avaient demandé la permission de passer sur le territoire prussien, s'était tournée avec violence contre les Français qui l'avaient traversé sans môme en informer le gouvernement. Cette atteinte à l'honneur national, ce procédé si méprisant, furent la première étincelle de cet immense incendie qui devait allumer toute l'Allemagne et rendre inévitable la chute de l'homme qui avait tenu si peu de
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compte de la dignité des hommes. On ne parlait partout que de Tattentat d'Anspach ; rirritation de Tarmée et de la cour était telle qu'on ne doutait pas d'entraîner le roi à faire cause commune avec la Russie et rAutrîche. En effet, il avait dit lui-même à plusieurs reprises qu'il se déclarerait contre quiconque violerait sa neutralité. Les ambassadeurs de Londres, de Pétersbourg, de Vienne, nouèrent autour de lui mille intrigues pour le circonvenir et l'entraîner à prendre un parti décisif. La reine était elle-même à la tête du mouvement. On ne sait ai ce fut elle qui eut l'idée d'envoyer un exprès à l'empereur Alexandre, qui venait précisément d'écrire au roi pour lui demander une entrevue, et qui attendait sa réponse àPulawi. Ce qui est certain, c'est qu'on l'instruisit sans retard de l'incident d'Anspach ; on lui dit que le moment était venu de s'emparer de Frédéric- Guillaume, et on le pressa d'accourir sans délai à Berlin. Le czar quitta aussitôt Pulawi, et tomba à Timproviste au milieu de la famille royale de Prusse. Le peuple de Berlin l'accueillit avec enthousiasme. Au théâtre, on représentait au milieu des applaudissements unanimes le camp de Wallenstein de Schiller, en y ajoutant des chants de guerre. Dans tous les banquets, dans toutes les réunions, on buvait à la délivrance de la patrie et à la ruine de ses ennemis.
H était bien difficile au roi de rester calme au milieu de ces passions dont les réclamations lui arrivaient de tous côtés. D'ailleurs, pour un homme de ce caractère, le plus difficile était fait. La réponse de Hardenberg avait rompu la glace ; l'armée était sur pied ; il suffisait d'un mot pour décider la guerre, et
ce mot, tout le monde conspirait pour le lui arracher.
Enfin le 3 novembre 1805, il se décida à signer la convention de Potsdam ; mais cependant pour ne pas encore se compromettre, il voulut que cette convention demeurât secrète. La France devait être contrainte à remplir les conditions du traité de Lunéville et à rendre ce qu'elle avait pris depuis cette époque; elle devait dédommager le roi de Sardaigne, restituer à la Suisse et à la Hollande leur indépendance^ et consentir à la séparation des couronnes de France et d'Italie.
Il fut convenu en même temps que le comte de Haugwitz transmettrait à Napoléon ces conditions sous forme de simples propositions; s'il y adhérait^ la Prusse devait lui offrir sa médiation pour faire la paix; sinon, elle s'engageait à commencer les hostilités avant le 15 décembre. %
Après la signature du traité, Alexandre quitta Berlin pour rejoindre son armée, mais avant de partir, il voulut se rendre à minuit, avec le roi et la reine, dans le caveau où reposent les restes du grand Frédéric. Là, Alexandre, saisi d'une émotion profonde, baisa le cercueil du héros prussien ; les deux rois s'embrassèrent avec attendrissement en se jurant foi et amitié; scène digne des temps héroïques, si les actions avaient répondu au sentiment qui l'avait inspirée, mais qui fut tournée en ridicule par ceux qui ne voient que dans le résultat la mesure de toutes choses.
Mais en tout cas, on a eu tort de la considérer comme un jeu et comme un coup monté pour agir sur l'imagination du roi. L'émotion des deux princes