EMBARRAS DU ROI
détourner sur lui-même les coups de l'indignation nationale. Cette manière d'accommoder les susceptibilités de la morale avec les exigences de la politique, de cumulei* les avantages de la vertu avec les profits de Vambition, est assez dans les habitudes de la monarchie prussienne, comme nous avons déjà pu le voir, et comme nous aurons occasion de le voir bien plus clairement encore. C'est ainsi que se forment les grands empires. Cela se pratiquait déjà du temps de Louis XI, mais avec moins d'artifice. Cet âge grossier n'avait pas encore imaginé les rafiînements de la morale moderne, et les rois n'avaient pas encore l'art de se dédoubler pour commettre leurs crimes sans faire tort à leur vertu.
Quoi qu'il en soit, Frédéric-Guillaume se trouva bien embarrassé de son traité. Il était en effet à peu près aussi difficile de l'accepter que de le rejeter, et le soulèvement des passions contre la France rendait la chose encore plus embarrassante. C'est ce que n'avait pas prévu le comte de Haugwitz non plus que Napoléon, Le négociateur prussien, habitué à la longue et tranquille docilité du peuple prussien, si soumis aux volontés et aux décisions de ses rois, était à la rigueur excusable de n'avoir pas prévu ou de n'avoir pas fait entrer en ligne de compte le mécontentement de la nation. Mais ce mépris des peuples, qui est le vice radical de toute la politique de Napoléon et qui a été la véritable cause de sa chute, est plus surprenant chez un homme sorti d'une Révolution populaire et qui lui devait tout ce qu'il était. Le roi, en face de cette effervescence, ne sachant quel parti embrasser.
et moins capable peut-être que personne de prendre par lui-même une résolution quelconque, convoqua, pour s'éclairer de leurs conseils, ses hommes d'État les plus considérés pour leur sagesse, les plus dignes de sa confiance. Jamais, si Ton en croit le bruit public, séance ne fut plus orageuse et plus partagée d'opinion. Chacun parla suivant qu'il était plus influencé par le présent ou par l'avenir, par l'amour de la paix ou celui de la gloire, selon que l'audace de Napoléon lui paraissait plus ou moins redoutable, ou qu'il était bien ou mal disposé pour Haugwitz. Lorsque après une longue discussion, on eut conclu qu'il valait mieux ne pas faire la guerre contre la France, il s'en éleva une seconde, beaucoup plus animée et plus opiniâtre, sur la question des échanges proposés par Napoléon. La plupart des conseillers étaient pénétrés de la honte qu'il y avait à échanger contre un territoire étranger une partie du patrimoine de la Prusse ; mais on avait éprouvé combien il était difficile de protéger les possessions lointaines. Si les uns faisaient valoir que la Prusse, devenue plus compacte par l'annexion du Hanovre, serait mieux garantie contre la France par la disposition de ses nouvelles frontières, les autres répliquaient qu*on ne devrait cet avantage qu'à la spoliation d'une des plus anciennes maisons de l'Allemagne, parente et alliée de celle de Prusse. D'autres enfin, tout en admettant que la politique n'est pas toujours compatible avec la justice, demandaient s'il était bien prouvé qu'on agirait politiquement en sacrifiant à l'intérêt ce qu'on avait encore conservé d'honneur et de loyauté. « D'ailleurs, disaient-ils, c'est
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ne point connaître le caractère de Napoléon que de supposer qu'il soit capable d'oublier TeiFort que venait de faire la Prusse pour se soustraire à son influence. S'il a cru devoir dissimuler pour le moment, ce n'a été que pour mieux assurer sa vengeance. Cette donation du Hanovre, qui ne lui appartient pas, est un piège tendu à l'ambition de la Prusse. Par là, il rend la Prusse odieuse à l'Angleterre, suspecte aux princes allemands et à la Russie. Ënfln quel avantage peut-il y avoir pour le roi à changer des sujets fidèles et dévoués pour des populations hostiles qui seront un embarras pour rÉtat en temps de paix, et en temps de guerre peut-être un danger. »
Napoléon qui connaissait le désir qu'avait personnellement Frédéric-Guillaume de posséder le Hanovre avait cru le gagner à jamais par cette oflre, et il se croyait d'autant plus sûr du roi, qu'il le constituait par cette cession en hostilité permanente avec l'Angleterre, Tâme des coalitions. Mais il était bien difficile de supposer que le roi de Prusse ne vît pas à quel danger il s'exposait, ou que du moins des conseillers ne le lui fissent pas voir.
Ceux-ci ballottés entre la honte, le danger de l'acceptation, et la crainte de pousser h bout Napoléon en n'acceptant pas, prirent un moyen terme qu'ils croyaient propre à tout concilier, et à assurer à la Prusse la possession du Hanovre bien qu'en sauvant les apparences. Mais tout en ayant Tair de se borner à modifier la convention de Vienne, ils l'annulaient en efiet. On supprima l'article 1*' du traité, concernant l'alliance offensive et dérensive des deux États, ce qui revenait à supprimer
le traité lui-même ; puis on refusa d'échanger les domaines héréditaires de la monarchie contre un territoire qui, en réalité, appartenait à TAngleterre, et Ton demanda que la France obtînt avant tout la renonciation du roi de la Grande-Bretagne. Le comte d'Haugwitz fut chargé d'aller proposer ces modifications à Napoléon, et partit pour Paris le 1^ janvier 1806.
Celui-ci, furieux de voir que le roi de Prusse n'avait pas ratifié purement et simplement, refusa d'abord d'écouter l'ambassadeur prussien. Cependant, sur ses instances, il consentit à renouer les négociations. Dès lors, Frédéric-Guillaume crut tout danger de guerre écarté. Dans une déclaration du 2U janvier, il disait que, la paix étant désormais assurée, il rappelait dans leurs cantonnements la plus grande partie de ses troupes. Le 26, le baron de Hardenberg annonça aux commerçants prussiens qu'ils n'avaient plus désormais rien à craindre pour leurs intérêts. En même temps, sous prétexte d'occuper provisoirement, disait-on, le Hanovre, on exigea Téloignement des alliés encore stationnés dans ce pays. Puis, quand les troupes anglaises, la légion allemande et les Russes se furent éloignés, une proclamation adressée le 27 janvier à la noblesse et au peuple du Hanovre annonça que les Français allaient évacuer Télectorat, et que celui-ci resterait, jusqu'à la paix générale, sous l'administration et la garde de la Prusse ; que la partie des revenus du pays qui excéderait l'entretien des troupes et la solde des fonctionnaires serait employée en améliorations. Le roi finissait en invitant la population à faire bon accueil aux autorités prussiennes, et à leur obéir sans