POLITIQUE DE LA PRUSSE
nation ou l'adjonction de toutes les nations germaniques était désormais le but marqué à leurs efforts, et, qu'ils le voulussent ou non, ils devaient y être poussés comme les Russes à la conquête de Constantinople.
C'est là le fait capital de Thistoire de la Prusse, c'est la clef de toute sa politique. Tout le reste est accessoire et accidentel. Aucun de ses grands hommes d'État n'a manqué à cette mission, et si quelques autres ont paru l'oublier, ils y ont presque toujours été ramenés plus ou moins violemment par les circonstances. Il est vrai de dire que tous n'ont pas employé pour arriver h ce but les mômes moyens, et que si, historiquement, la Prusse était en quelque sorte condamnée à s'agrandir, elle eût pu le faire quelquefois par des moyens plus honnêtes. Mais je ne veux pas anticiper sur les événements. Il me suffit d'avoir marqué dans quelle direction le règne de Frédéric avait lancé la politique prussienne, et quels moyens il laissait à ses successeurs pour achever l'œuvre si heureusement commencée.
Après la mort de Frédéric II, le trône revint à son neveu, Frédéric-Guillaume, âgé de quarante-deux ans, qui, en sa quahté d'héritier présomptif, portait le litre de prince de Prusse depuis la mort de son père Auguste, frère de Frédéric IL Son éducation avait été très-soignée et il possédait des connaissances nombreuses et variées. Son caractère était doux, bienveillant, facilement ému par le spectacle de la douleur; son âme était généreuse, noble, portée aux entreprises chevaleresques. Il tenait avant tout à Testime et à l'admiration des hommes, et il était capable pour y arriver de braver les plus grands dangers. Par ces côtés de sa nature, il semblait destiné
à continuer dignement la tradition de Frédéric II, et celui-ci pendant un temps s'était cru sûr d'avoir un héritier de ses desseins. « En voilà un, avait-il dit un jour en parlant de lui^ qui ne rendra pas la Silésie. » Mais il n'avait pas tardé à changer de sentiment à regard de son neveu et à porter sur lui un jugement plus sévère. Dès lors l'oncle et le neveu devinrent en quelque sorte étrangers l'un à l'autre, et leurs rapports furent marqués par la plus froide réserve.
C'est que, en effet, aux qualités heureuses qui frappaient tout d'abord dans le prince de Prusse, se joignaient des vices bien autrement sérieux qui rendaient tout le reste inutile. Il était d'un caractère chevaleresque, mais son tempérament sanguin et sensuel le livrait à toutes les tentations des plaisirs physiques. Marié en 1765 h Ëlisabelh-Cbristine, fille du duc de Brunswick, il fît casser son mariage en 1769, pour épouser Frédérique-Louise, princesse de Hesse-Darmstadt; quoique six enfants soient nés de ce mariage, il ne fut pas plus heureux que l'autre; mais cette fois, sans même prendre la précaution de se séparer de sa femme, il épousa de la main gauche une jeune fille noble, de la famille de Yoss, à qui il donna le titre de comtesse d'Ingenheim. II ne renonça pas pour cela à ses maîtresses, parmi lesquelles il faut faire une place à part à la fille du maître de chapelle, Élie Ëncke (1),
(1) Frédéric-Guillaume avait eu d'abord pour maîtresse la fille aînée de Encke. Celle-ci^ d'un caractère violent^ maltraitait assez souvent sa plus jeune sœur Wilhelmine. Elle s'emporta un jour jusqu'à lui donner un soufflet en présence de son amant. Le prince, touché de pitié pour la pauvre enfant^ qui était d'ailleurs assez jolie, la prit sous sa protection, travailla lui-même à son éducation, lui
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connue sous le nom de comtesse de Liclilenau, qu'il avait mariée, avant de lui donner ce titre, à son valet dc^.chambre Rietz^ et qui, jusqu'à sa mort, exerça sur lui une grande influence. Tout accoutumé qu'on puisse être à ne pas trop se scandaliser des faiblesses des souverains, celles de Frédéric-Guillaume II parurent généralement dépasser la mesure permise, d'autant plus qu'il alliait à cela la prétention de réformer la religion et la morale, et que, du fond de son harem, il lançait des édits destinés à maintenir parmi ses sujets la pureté des doctrines et des mœurs.
Mais ce qui avait le plus contribué à éloigner de lui son oncle, c'était l'incurable faiblesse de son caractère. Frédéric 11 n'avait pas tardé à découvrir que cette bienveillance banale, que célébraient les favoris du jeune prince, n'était autre chose qu'une profonde incapacité de comprendre et de vouloir, qui en faisait d'avance la proie des intrigants et devait le soumettre aux plus misérables influences. Pour suivre résolument une idée, en politique comme dans tout le reste, au moins faut-il ôtre capable d'en saisir et d'en calculer la portée. Pour vouloir fermement, la première condition est desavoir ce que Ton veut. L'infirmité intellectuelle de Frédéric- Guillaume II le condamnait à ne vouloir que par caprice; son imagination mobile et inconsistante l'asservissait d'avance aux hasards des circonstances et à
donnant à lire et lui faisant admirer Voltaire, l'abbé Prévost, J. J. Rousscnii. Il ne tarda pas à en devenir amoureux et à en faire sa muitresse. Elle prétend dans ses mémoires que quand il la maria à son valet de chambre, l'amitié avait déjà depuis lonp:temps remplucé Tamour. Amitié ou amour, il est certain qu'il lui resta fort attaché jusqu'à sa mort
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toutes les séductions du présent. Passionné pour la gloire, il n'a rien su faire pour la mériter; héritier des grands desseins de Frédéric II, il n'eut rien de plus pressé que de se débarrasser du ministre de Hertzberg, en qui se personnifiait la politique prussienne; ennemi déclaré de la révolution, il fut le premier à traiter avec elle ; allié de la Pologne, il ne sut pas résister à la tentation d'en partager les dépouilles. Par quelque côté qu'on examine sa conduite on la voit sans cesse en contradiction avec elle-même; il ne sait marcher que par zigzags, et partout éclate son incapacité de suivre jusqu'au bout les idées les plus simples.
Cependant les commencements de son règne furent assez heureux. Il s'empressa de payer les dettes qu'il avait faites avant de monter sur le trône, il décréta la liberté du commerce des grains, se préoccupa du sort des malheureux, et annonça hautement l'intention de rester en tout fidèle à sa devise : suum cuique. Il décora de l'ordre de l'aigle noir le ministre Hertzberg, le fidèle serviteur de Frédéric II et le confident de ses pensées, comme pour faire comprendre qu'il maintiendrait la politique prussienne dans la ligne que lui avait tracée son prédécesseur. Pour assurer sa popularité, il supprima le système de régie établi en 1763, et le monopole du tabac et du café, mesures bonnes en elles-mêmes, mais qui devinrent funestes par l'empressement inconsidéré avec lequel il les appliqua avant d'avoir songé à assurer au trésor des ressources équivalentes, dont il ne pouvait se passer. Aussi, après quelques années, fallut-il rétablir les taxes supprimées, et le peuple, pour en avoir été délivré quelque