PERSECUTIONS CONTRE STEIN
» partout où il pourra être atteint par nos troupes ou » celles de nos alliés.
» En notre camp impérial de Madrid,
» le 16 décembre 1808.
» Napoléon. »
Napoléon ne pouvait rien faire de mieux pour désigner son ennemi à Tadoration des multitudes, pour en faire le héros du patriotisme allemand ou plutôt le chef de ce grand parti européen qu'avait formé et qu'accroissait chaque jour la haine du joug et du nom français, et que Napoléon semblait se plaire à irriter par des insultes et des violences sans fin et sans raison. On aurait dit qu'il ne lui suffisait pas de s'imposer et de forcer les peuples à l'obéissance ; il lui fallait absolument rendre cette obéissance aussi dure, aussi humiliante, aussi douloureuse que possible : «Napoléon ne gouverne pas, écrivait un jour au baron de Stein son ami le général Pozzo di Borgo, il joue avec l'univers, ludit in orbe ierrarum, mais cela n'est permis qu'à Dieu, car Dieu seul est éternel. » Mais ce jeu devait bientôt lui être funeste, et il commençait à l'entrevoir. Aussi était-il plein de fureur contre le baron de Stein, qui lui avait fait voir d'avance comment et par quoi il tomberait. Non-seulement il ne rougit pas, lui le puissant empereur, de déclarer la guerre à un simple particulier et de le faire poursuivre de retraite en retraite par sa police ou par celle d'alliés complaisants ou tremblants ; ne pouvant le saisir, il saisit ses biens; ne pouvant l'atteindre, il se vengea en frappant une femme; la chanoinesse de Wallenstein, la sœur du baron de
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Stein^ fut expulsée de son abbaye, conduite brutalement à Francfort, forcée de se rendre à Paris à pied. Tout cela, loin d'abattre le courage du patriote, ne fit que servir ses projets et hâter Taccomplissement des vengeances de TEurope. Il avait écrit à madame de Berg quelques années auparavant : « Je m'attends à ttitô lutte de bien des années; qu'importe si l'influence nous en est talutaire ? Cette lutte> elle nous rendra le oourage et l^énergie, elle réveillera en nous le sentl^ ment de la vie active et augmentera nos répugnances pour l'odieuse nation des Français. » Il écrivait cela le 5 mars 1793| c'est-à-dire à une époque où nous nWione fait aucun mal à la Prusse. Il nous haïssait dès lors d'une haine violente > comme révolutionnaires, ootniiie ennemis de toutes les idées et des institutions qu'il était accoutumé à respecter^ et dont il ne prévoyiiit pas qu'il serait un jour lui-même le destructeur dans sa patrie adoptive. Qu'on songe à ce qu'a dû devenir cette haine, quand il a vu les Français envahir, dominer , écraser , humilier l'Allemagne , la grande patrie, à laquelle il était encore presque seul à songer ? Mais enfin, après avoir, soufflé le feu pendant dix ans, après avoir vainement travaillé à allumer partout autour de lui cette rage furieuse dont il était consumé, le voilà qui a la joie de voir son ennemi seconder ses efforts, et> dans une softe de délire vengeur^ travailler à soulever contre lui l'univers^ un ranimant par ses violences les passions populaires et li patriotisme endormi des mullitudesi C'est pour lui le moment de tout mettre en œuvre ; il faut profiter de cet élan qui se dessine et hAiev oe courant de« pasiiont patriotiques qui va porter
JUSTIFICATION DK BTEIN. Itf5
dans toute l'Allemagne les haines qui l'animent, ti Que d'écrivains en Allemagne ! s'écriê-t*!!^ que de savants I qu6 de professeurs aimés de la jeunesse ! Quelles géné^ reuses phalanges d'étudiants dans les universités I Voilà les ressources qu'il faut mettre à profit» Si la génération ActueUd doit vivre et mourir sous le joug^ pensons à la géuénttion qui se lève^ transformons-la par les moyens qui nous restent encore ; rendons l'éducation libérale et fbrte) rendons la science patriotique. »
Quelques restrictions plus ou moins justes qu'on puisse apporter à l'éloge du baron de Stein, il lui restera du moins la gloire incontestable d'avoir été pendant un temps la personnification la plus complète des senti » ments et des besoins de l'Allemagne. Je sais bien que les admirateurs de Napoléon lui reprochent amèrement d'avoir poussé son roi à la guerre contre la France, et ils ne manquent pas de brillantes tirades pour démon* trer quel splendide avenir attendait la Prusse^ si elle avait consenti à entrer dans l'alliance active et à s'inféoder au système de Napoléon. A les entendre, l'incapacité du roi et la haine brutale de Stein ont fait manquer à la Prusse la plus belle occasion qu'elle eût eue Jamais de se mettre à la tête de l'Europe. Cela peut être vrai dans une certaine mesure; je crois bien qu'un roi plus intelligent et plus résolu que Frédéric-Guillaume aurait pu prendre et garder une autre attitude que celle que dut subir la Prusse pendant une partie de son règne, mais cette grandeur et cette influence à laquelle elle aurait pu prétendre, ce n'était pas en se mettant à la remorque de Napoléon qu'elle aurait pu y atteindra. Les pané^ristea du grand homme oublietlt
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qu'en se faisant son alliée, la Prusse n'eût été que sa servante. S*allier à Napoléon, c'eût été peul^étre le moyen de gagner des territoires, mais c'eût été abdiquer toute indépendance, toute dignité.
Le comte Beugnot raconte dans ses Mémoires^ qu'un jour où il avait timidement fait observer à Napoléon la nécessité de ménager l'esprit public, celui-ci lui répondit : «.... Vous êtes de l'école des idéologues avec Regnault, avec Rœderer, avec Louis, avec Fontanes; Fontanes, non, je me trompe, il est d'une autre bande d'imbéciles. Croyez-vous que je ne saisisse pas le fond de votre pensée à travers les voiles dont vous l'enveloppez ? vous êtes de ceux qui soupirent au fond de l'âme pour la liberté de la presse, la liberté de la tribune, qui croient à la toute-puissance de Tesprit public. Eh bien ! vous allez savoir mon dernier mot. )> Puis portant la main droite à la garde de son épée, il ajouta : « Tant que celle-là pendra à mon côté, et puisse-t-elle y pendre encore longtemps ! vous n'aurez aucune des libertés après lesquelles vous soupirez, pas même, monsieur Beugnot, celle de faire à la tribune quelque beau discours à votre manière. »
Voilà le vrai Napoléon, tel qu'il faut le voir et le comprendre, si l'on veut concevoir quelque chose à son règne, et se faire une idée juste du sort qui attendait la Prusse si elle s'était livrée à lui. Par elle, il aurait pu devenir maître de l'Europe, et peut-être maintenir quelques années de plus l'insupportable tyrannie qu'il faisait peser sur les peuples, mais cette alliance n'eût pas sauvé la Prusse. En se faisant sa complice, elle se fût condamnée au pire des esclavages, et lorsque» à