‹ Histoire de la Prusse depuis la mort de Frédéric II jusqu'à la bataille de SadowaChapitre 80 sur 178 · INFLUENCE DE STEIN · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE STEIN

bout de patience et de servilité, elle eût été forcée enfin de secouer ce joug, elle eût trouvé en Napoléon un ennemi d'autant plus furieux et implacable que sa défection eût été à ses yeux une trahison; il n^eût vu dans son roi qu'un serviteur infidèle ; il l'eût traité peut-être, s'il est possible, avec plus de rigueur encore qu'il ne fit après léna, et l'Europe, au lieu d'intervenir en faveur du roi dépossédé, aurait peut-être applaudi à son châtiment. La faute de Frédéric-Guillaume, loin d'avoir été de «'avoir pas voulu se mettre à la remorque de l'ambition de l'empereur, a été bien plutôt de n'avoir pas su prendre en face de lui une attitude plus résolue et de n'avoir pas compris assez tôt qu'il n'y avait d'alliance possible avec lui qu'à la condition d'être son valet. Je pense donc que c'est une erreur de croire que le baron de Stein, en combattant l'alliance de la France, n'ait obéi qu'à une haine aveugle et qu'il ait par là encouru la responsabilité des malheurs de la Prusse. En supposant môme qu'il ait contribué à hâter une catastrophe, que le génie impérieux et violent de Napoléon eût sans doute rendue inévitable même dans le cas où le roi eût consenti à le suivre un temps dans ses aventures, il a du moins sauvé l'honneur delà Prusse en contribuant à l'empêcher de devenir la complice des desseins de Napoléon sur l'Allemagne, et il lui a ménagé par là des sympathies et des alliances qui lui eussent manqué dans le cas contraire. Mais son principal titre de gloire est d'avoir éveillé ou encouragé par son exemple le patriotisme hésitant des peuples, et d'avoir ouvert et montré aux gouvernements la voie à suivre pour reconquérir l'indépendance nationale. Sans lui, la

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grande guerre de t8t3 n'eût peut-être pas eu les proporliotiB qu'elle a prises, et l'Europe aurait peutr-être dû attendre encore quelques années et traverser de nouveaux désastres^ avant d'en venir à cette lutte suprême qui fit éclater à tous les yeux la vanité des projets si longtemps caressés par Tambition napoléonienne.

Je ne me dissimule pas que cet éloge du patrio* tisme allemand m'expose moi-même à Taccusation de manquer de patriotisme. Cette grande lutte de Tfiurope contre la France a été si désastreuse pour nous qu'il nous est difficile en général de la juger avec impartialité et que nous ne pouvons nous empêcher de ressentir quelque amertume contre ceux qui nous ont fait si durement expier notre gloire militaire. Mais pour écrire l'histoire, il faut savoir s'élever au-dessus de ce patriotisme égoïste qui ne nous permet de comprendre et de louer chez les autres nations que les vertus qui nous profitent ou qui du moins ne nous nuisent pas, La seule manière d'être justes à leur égard, c'est de nous demander quelles seraient nos impressions si la France, dans des calamités semblables à celles qui ont accablé la Prusse, avait trouvé à son service une ardeur de patriotisme semblable à celle du baron de Stein. N'imitons par les Anglais qui n'ont voulu voir dans Jeanne Darc qu'une sorcière, et qui se sont si longtemps appliqués à la déshonorer pour se venger des victoires qui ont délivré la France de leurs ravages. Si nous savons si bien rendre justice au patriotisme des soldats de la République luttant pour la patrie contre presque toute l'Europe coalisée, pourquoi ne reoonnattrions-nous pas également que le

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baron de Stein, en soulevant contre nous toutes les nations pour délivrer et sauver sa patrie, n'a fait que remplir le devoir d'un bon citoyen. Si son ardeur nous a été funeste, ne nous en prenons qu'à l'ambition et à la tyrannie qui lui ont donné l'occasion et le droit de déployer contre nous les ressources et l'infatigable énergie de son patriotisme*

Voilà ce que nous ne devrions jamais oublieré Si la France de 02 était dans son droit en chassant de son territoire les troupes étrangères qui attentaient à son indépendance, de quel droit allions-nous quatorze ans plus tard infliger à la Prusse l'humiliation que nous n'avions pas voulu souffrir chez nous 7 A quel titre Napoléon pouvait-il prétendre la forcer à servir ses haines et lui imposer la complicité de ses desseins contre Tindépendance des nations ? S'il est une chose qui ressorte avec évidence de l'histoire de Frédéric-Guillaume, c'est qu'il ne demandait qu'à rester en repos et que jamais il n'aurait songé à attaquer la France, si Ton ne s'était fait un jeu de le provoquer, si on ne l'avait contraint par tous les moyens à prendre enfin parti con* tre nous. Jamais le baron de Stein ne l'aurait décidé à tirer Tépée, si Napoléon n'avait semblé prendre à tâche de confirmer toutes ses prévisions, si> par ses exigences sans cesse renaissantes, par l'arrogance de son langage^ par la violence de ses actes, par ses offenses au roi et à la nation prussienne, il n'avait fini par prouver à Frédéric-Guillaume qu'il n'avait rien à espérer de la paix, et que mieux valaient les dangers et les désastres de la guerre que l'humiliation d'une alliance superbe, qui prétendait le réduire au rôle d'instrument et de sa*^

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tellite d'une politique étrangère. En somme ce n'est pas le baron de Stein qui a fait 1813 ; c'est Napoléon lui-môme, qui l'a rendu inévitable; c'est lui qui par son dédain pour les intérêts, pour les droits et pour l'honneur des peuples, a allumé dans le cœur de tous les Allemands cette haine inextinguible, qui survit à un demisiècle de paix^ et qui fait qu'aujourd'hui encore nous ne pouvons voir sans inquiétude l'Allemagne s'unir en une grande nation. Cette idée même de l'unité allemande, d'où est-elle née si ce n'est des souvenirs qu'ont laissés dans tous les cœurs les misères et les humiliations de l'occupation française? Oui, c'est Napoléon qui a fait l'unité allemande, car c'est lui qui a fait comprendre aux Allemands qu'ils doivent être unis pour échapper au danger des invasions futures; de même que ce sont les perpétuelles menaces de l'Autriche suspendues sur l'Italie qui ont fait l'unité italienne. Les Allemands n'auraient peut-être jamais songé à échanger leurs tranquilles gouvernements pour le gouvernement militaire et tracassier de la Prusse, l'indépendance et l'existence individuelles de leurs petits États pour la centralisation absorbante et bureaucratique, si Napoléon n'avait passé dix années à leur faire entrer dans la tête que, en somme, c'est la force qui gouverne les choses de ce monde, et que pourêtre respectés, la première condition est d'être forts. Cette leçon, ils l'ont méditée pendant cinquante ans, hésitants, inquiets, sans cesse tremblants d'être envahis, et ne pouvant se décider à sacrifier leur autonomie, leur individualité. Nous avons bien su les y contraindre à la fin, à force de leur chanter sur tous les tons le refrain des frontières naturelles et la complainte

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